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Avec
son accent coupant de rocaille et ses formules à l'emporte
pièce, Robert Ménard asticote les vapeurs d'une société
bien-pensante et bouscule ses porte-parole médiatiques. Il
faut dire que le bonhomme n'est pas homme à supporter bâillon,
au contraire il s'emploie depuis la création de Reporters Sans
Frontières à lutter contre la censure et la maltraitance
des journalistes de par le monde. Porte-étendard énergique
et fougueux d'une totale liberté d'expression, il impose ses
vues comme on part au combat : inflexible, pugnace et sans états
d'âme. Ceux qui eurent la chance de s'y confronter lors du forum
Fnac du 12 mars comprendront. Quant aux autres, que la journée
du 3 mai dédiée à la liberté de la presse
dans le monde incite leur bonne conscience à savourer le piquant
sans concession de l'entretien suivant. Et s'il reste encore quelques
irréductibles (ce qui ne peut être que souhaitable) qu'ilsse
plongent sans tarder dans le dernier livre de Robert Ménard
aux révélations bien senties et à la prose incisive,
Ces journalistes que l'on veut faire taire.
En 85 à la création de RSF l'objectif premier est
d'offrir une couverture médiatique aux pays qui n'en bénéficient
pas. La presse ne suit pas, vous vous orientez alors vers une action
de défense de la liberté de la presse. Comment avez-vous
vécu cette déconvenue ?
Comme un échec, on essaye de faire quelque chose et ça
ne marche pas. L'intelligence c'est peut-être de ne pas s'entêter,
parce qu'entre-temps on s'était aperçu que quand on
parlait des atteintes à la liberté de la presse on était
beaucoup mieux écouté et qu'en plus on pouvait espérer
demain une meilleure couverture générale et de meilleures
possibilités de travail pour les journalistes dans un certain
nombre de ces pays. Mais vous savez je passe ma vie à gérer
des échecs et à tenter d'en faire des demi-victoires.
Cela porte à s'interroger sur le rôle des médias
dont vous dîtes qu'il n'y a rien de plus moutonnier.
Il y a des sujets à effets boule de neige et d'autres qui ne
prennent pas. Ce n'est pas très rassurant...
Il suffit d'ouvrir grand ses hebdomadaires pour s'apercevoir à
quel point ils sont capables de traiter tous de la même actualité
y compris dans la même semaine. Les journalistes s'informent
d'abord auprès d'autres journalistes. Ça oui, c'est
un vrai problème sur le fonctionnement des médias. Je
crois que les journalistes se ressemblent et ont les mêmes réactions,
qu'ils ont la même envie qu'il y ait beaucoup de gens qui les
écoutent, les voient ou qui les lisent et cela c'est légitime.
C'est un bon réflexe mais qui se fait au détriment de
l'information. Aujourd'hui il n'y a pas dans notre pays d'atteintes
à la liberté de la presse, ni vous ni moi n'allons aller
en prison demain quoi qu'on dise ici. En revanche le risque pour le
droit à l'information c'est ce caractère moutonnier,
trop consensuel, trop identique d'un média à un autre.
Bien évidemment les atteintes à la liberté
de la presse sont le plus visibles dans des pays au fonctionnement
anti ou pseudo-démocratiques. Mais ne pensez-vous qu'elle existe
aussi dans nos pays au dessus de tout soupçon d'une
manière plus subtile par une perte d'indépendance des
journalistes, que ce soit à cause de pressions financières,
de pots de vins, ou d'appartenance à de grands groupes de multi-productions
?
Je serai assez prudent. Ça n'a strictement rien à voir
avec la moitié des pays du monde où là il n'y
a aucune liberté de la presse, où les menaces sont physiques
et où vous jouez votre liberté et votre vie quand vous
essayez simplement de rendre compte de l'actualité. Il faut
faire la part des choses et nous sommes nous dans un pays de liberté.
Maintenant, que dans nos pays il y ait un certain nombre de problèmes
qui limitent la liberté d'expression, absolument. Vous en avez
évoqué certains : d'abord les trop grandes connivences
d'une partie de l'élite journalistique avec l'élite
politique et économiques. On l'a vu pendant la Guerre du Golfe,
j'ai été sidéré à quel point peu
de médias s'interrogeaient pendant la préparation et
le conflit lui-même sur le bien-fondé de cette guerre
et les enjeux. 90 % des grands médias d'information étaient
d'accord avec ce conflit-là. Je l'étais moi-même
donc ce n'est pas une critique sur le fond de l'intervention mais
c'est vraiment une inquiétude : comment se fait-il qu'il y
ait un point de vue aussi unanimiste dans l'ensemble des médias
? Ça veut bien dire qu'il y a un décalage entre
une partie de l'opinion publique et des médias au profit d'un
alignement des grands médias d'information sur l'élite
de ce pays.
Et puis je suis aussi sceptique sur l'emploi de la presse.
Quel rapport y a-t-il entre Le Monde Diplomatique et Gala ? Il faut
faire très attention.
Quant aux sujets traités par complaisance, c'est la faute des
journalistes. Ecoutez quand vous voyez dans la critique littéraire
à quel point ce sont des renvois d'ascenseur, ou quelqu'un
qui est directeur de collection parle d'un type parce qu'il fait en
plus des chroniques dans un journal, vous êtes affolés
!
Quatrième remarque, tout ceci dit, la qualité de l'information
aujourd'hui est sans commune mesure avec ce qu'elle était il
y a 25 ans. Il y a une concurrence quand même dans les médias
malgré ce que je viens de vous dire qui fait que les gens sont
mieux informés.
Ce que je trouve dommage, c'est que vous dénoncez dans un certain
nombre de pays le non-respect de leurs devoirs par les journalistes,
alors qu'en France vous restez tout de même relativement muet
sur tout ce qu'il peut se passer au niveau de l'éthique.
Moi je l'assume complètement. RSF, on n'a pas la prétention
d'être les gendarmes de la presse, on a celle de défendre
la liberté de la presse dans les pays où elle est menacée
de façon violente. Les gens qui critiquent les médias
et qui ont raison de le faire sont des milliers à s'en occuper.
En revanche se battre aujourd'hui pour qu'en Azerbaïdjan on puisse
faire son boulot, personne n'est capable de le faire, et là
ça intéresse encore moins les journalistes. Car rien
ne les intéresse plus que leur propre pays. Si vous voulez
parler des atteintes de la liberté de la presse en France je
pourrais vous faire une cinquantaine de conférences dessus,
en revanche quand vous parlez des atteintes ans les pays d'Afrique
où la France a des intérêts, essayez de mobiliser
les gens !...
Les journalistes ont été manipulés lors de
la Guerre du Golfe ou dans l'affaire du vrai-faux charnier de Timisoara.
Comment lutter contre cela ?
En faisant bien son boulot, en vérifiant les informations.
Oui mais lors de la Guerre du Golfe tous les journalistes étaient
encadrés par l'armée et n'avaient aucune marge de manuvre.
Mais il faut le dire quand on ne peut pas faire correctement son boulot.
Quand on voyait des images de la Guerre du Golfe sans que l'on sache
de quand elles dataient, comment elles étaient obtenues ou
qui vous les avait fournies, c'est ça l'absence de boulot des
journalistes. Personne ne leur demande d'être des super-héros,
de faire mieux que tout le monde, de prendre des risques comme personne
ne les prendrait. Qu'au moins votre public sache quelles ont été
vos contraintes ! Et on ne le fait pas toujours, même ici. Est-ce
que tout le monde vérifie ses informations, fait des recoupements
? RSF aussi, d'ailleurs quand on se plante c'est qu'on n'a pas respecté
ces règles-là. Moi je ne donne pas des leçons
de bon journalisme au reste de la profession, j'essaye de m'appliquer
ces règles que j'ai apprises.
Parlons maintenant de la médiatisation qui reste votre arme
favorite
Absolument !
mais à double-tranchant tout de même...
Oui mais si on ne faisait pas ça on aurait aucun poids et on
ne sortirait jamais personne de prison. Moi je défends une
médiatisation totale. L'action de RSF sans les médias
ça ne sert à rien, écrire à un chef d'état
si ce n'est pas repris dans la presse, ça n'a aucun intérêt.
Je n'ai aucun goût pour faire des choses qui ne servent à
rien. Je ne sors pas ma conscience à RSF, j'essaye d'être
efficace. Je ne suis pas quelqu'un qui pense qu'il va obtenir une
sorte de Rédemption en s'occupant des droits de l'homme. Pourtant
je m'en occupe. Sans les médias aujourd'hui vous n'avez aucune
efficacité. Quand les gens me reprochent un goût excessif
des médias je leur demande qu'est-ce qui compte ? Faire des
actions pures et dures qui n'ont aucun effet ou faire des actions
qui servent à quelque chose ? En plus, en quoi la médiatisation
entache de quoi que ce soit l'action que mène RSF ?
Ça peut parfois vous faire perdre en crédibilité.
Pourquoi ?
Parce que l'on découvre parfois que la réalité
de la situation ne correspond pas à l'ampleur de la médiatisation
accordée à la personne, le cas Taslima Nasreen* par
exemple.
Pourquoi ?
Parce que vous avez accordé une importance excessive à
un cas parmi d'autres sans qu'il y ait de justifications légitimes.
Ecoutez, personnaliser pour médiatiser c'est la meilleure façon,
un : de sensibiliser le grand public; deux : de faire en sorte que
les pouvoirs publics des républiques démocratiques fassent
pression sur le pouvoir qui censure; trois : qu'à travers lui
on parle d'un certain nombre d'autres journalistes malmenés.
Alors effectivement il faut toujours mesurer le moment où trop
personnaliser autour d'une figure fait qu'on va oublier les autres
figures, mais c'est le travail qu'on fait au jour le jour. De temps
en temps on peut se tromper mais moi le bilan me semble tellement
plus utile, tellement plus indiscutable, les grincheux, eux, tellement
moins efficaces que sur ce point-là moi je n'ai pas d'état
d'âme.
Mais si tout le monde avait su que Taoufik Ben Brick, dont vous
avez soutenu la grève de la faim, voulait aussi rester en France
pour voir Fanny Ardant au festival de Cannes, vous ne pensez pas que
cela aurait porté préjudice à l'image de RSF
?
Ecoutez à ce moment-là j'ai aussi su dire Taoufik,
tu dis des conneries !. C'est toujours pareil les gens qui se
battent contre les dictateurs ne sont pas tous des héros ni
des démocrates ! On fait avec ça. On personnalise parce
que par exemple dans le cas Ben Brick, c'était important :
il a incarné avec sa folie une vraie opposition au président
Ben Ali et il a fait bouger les choses en Tunisie. Quand il a dépassé
les bornes RSF s'est permis de le lui dire. Cela aurait été
impensable il y a 10 ans car nous n'avions pas autant de notoriété.
Vous avez été expulsés en février de
Tunisie en distribuant le journal interdit du frère de Ben
Brick Kaws el Karama. Comment ça s'est passé ?
On n'y est pas allé avec le dos de la cuillère, on n'a
pas le goût de la demi-mesure, vous l'avez remarqué !
La Tunisie, il y en a marre de ce régime, que les gens oublient
ce que c'est. Il y a chaque année 800 000 français qui
vont en Tunisie, certes c'est sympa, on peut y passer de bonnes vacances
mais l'envers du décor c'est vraiment pas ragoûtant.
C'est ce qu'on a voulu dire et à notre manière, on a
des méthodes que certaines personnes taxent de méthodes
de voyou, mais elles ont l'avantage de montrer du doigt et de toucher
là où ça fait mal. On savait bien que ça
se passerait mal ! Distribuer un journal interdit dans un état
aussi policier (il y a 130 000 policiers en Tunisie), vous imaginez
? D'ailleurs à un moment on s'est aperçu qu'il n'y avait
plus beaucoup de véritables flâneurs dans les rues de
Tunis et ils sont intervenus, ils nous ont arraché les journaux
et nous ont demandé d'arrêter. On a dit d'accord
on va en chercher d'autres. Là ça c'est mal passé
et ils nous ont foutus dehors en me disant personnellement que je
ne remettrai plus les pieds en Tunisie. L'intérêt c'est
que les gens sachent que derrière un peuple accueillant et
charmant, et de vrais succès économiques, il y a une
réalité policière qui fait que l'on ne peut pas
penser un mot à côté de ce que dit monsieur Ben
Ali. Un pays où on est élu avec plus de 99,4 % des voix,
ça a de quoi faire rire tout le monde !
C'est un coup médiatique réussi. Mon modèle à
RSF depuis des années c'est la rigueur d'Amnesty et le goût
de la publicité de Greenpeace, j'essaye de réussir ce
cocktail.
Vous avez une position très honorable mais très délicate
vis à vis d'Internet. Vous dîtes qu'effectivement la
liberté totale d'expression peut être dangereuse mais
que ses entraves le sont encore plus.
Le droit à l'expression pour tout le monde sauf pour les interdictions.
Il y a deux limites de l'expression, c'est l'appel à la violence
et les attaques personnelles. Et elles relèvent de la justice,
du droit commun. C'est une position à l'inverse de tout ce
que pensent les gens en France. En France, on ne rêve que d'une
chose, c'est légiférer, envoyer devant des tribunaux,
corseter la liberté d'expression : Moi je suis pour la
liberté d'expression, mais elle a ses limites. Et chacun
y va de ses limites. Moi je me méfie tellement des limites
que les uns et les autres mettent à la liberté d'expression
que je n'en veux pas pour mon propre pays.
Même pour les sites révisionnistes ?
Et alors ! Et alors ! Il n'y a qu'en France ou en Allemagne que le
révisionnisme est un délit Je le dis d'autant plus que
je me trouve à Lyon. Qui connaîtrait cet obscur professeur
Faurisson si on ne lui avait fait la publicité qu'on lui a
faite à coup d'interdictions. Je me contrefous de ce que pense
monsieur Faurisson et des imbécillités qu'il dit. Elles
sont monstrueuses ? Elles sont moralement condamnables ? Oui, et alors
? ! Je vais interdire la prose de monsieur Faurisson ? Mais j'ai pas
envie de transformer monsieur Faurisson en un martyr, il n'attend
que cela ! Vous croyez que je suis révisionniste ? Evidemment
pas ! Mais je pense que c'est la meilleure pub qu'on puisse leur faire
que de leur faire des procès, qu'ils disent, et il y a 20 personnes
qui les croiront. Et alors ? Il y a 40 % des américains qui
croient aux soucoupes volantes je ne vais pas foutre en prison 40
% des américains parce qu'ils sont débiles ! Qu'est-ce
que vous voulez que vous dise ? Brigitte Bardot est une imbécile
parce qu'elle devient raciste à la fin de sa vie ? Je vais
la traîner toutes les 5 mn en procès, c'est comme cela
que je vais combattre le racisme ? ! Je ne crois vraiment pas ! J'ai
peut-être la naïveté de faire confiance aux idées
et aux débats. Je suis contre les interdictions, contre la
loi sur le racisme. Effectivement c'est un point de vue complètement
libéral partagé par 5 % de l'opinion publique, je suis
persuadé que nous avons raison et qu'Internet nous donnera
raison, parce que ce coup-ci on va être obligé de se
frotter aux autres approches de la liberté. Vous savez tant
qu'on n'avait pas Internet on pouvait se dire derrière nos
frontières, nous on va décider ce qu'on veut. Aujourd'hui
avec Internet on est obligé de se confronter à d'autres
pratiques de la liberté d'expression, d'autres sensibilités
et en particulier l'approche américaine.
* Taslima Nasreen, écrivain bengali, objet d'une fatwa (sentence
de mort) à cause de ses écrits jugés blasphématoires.
RSF défend sa cause, appuie son exil en France, accuse le régime
du Bangladesh. En fait ce n'était pas ce dernier qui était
à l'origine de la fatwa mais un groupuscule intégriste
musulman.
Ces journalistes que l'on veut faire taire, de Robert Ménard,
Albin Michel, février 2001, 89F.
Florence
Broizat. |