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2001

JANVIER N°56
Tiken Jah Fakoly
Eugène Chadbourne
Pierre Alain Jaffrenou
Mouche de là
Antigone
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Stanislas Nordey

FEVRIER N°57
Les Têtes Raides
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Mouche de là
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MARS N°58
Le Pez Ner
James Ellroy (1ère partie)
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Jean-Luc Godard
Mouche de là

AVRIL N°59
Expérience
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Blonde Redhead
Mouche de là
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MAI N°60
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Mouche de là
Robert Ménard
James Ellroy (2ème partie)
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JUIN N°61/62
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Le droit des étrangers
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SEPTEMBRE N°63
Chronique Express
Galerie le Réverbère
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Pan Sonic, Christian Fennesz

OCTOBRE N°64
Jean-Marc Durou
Meï Teï Shô
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Dominique A
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Doc en courts
Joe Strummer, Paul Weller
Brigitte Giraud

NOVEMBRE N°65
Pierre Carles
David Lynch
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DECEMBRE N°66
Dominique Boivin
Gwenaël Morin
Pierrick Sorin
Aleksandar Hemon, Rafael Torres
Japanese Independent Music
Colum McCann

  MAI N°60  



 

Robert Ménard
créateur de Reporters Sans Frontières,
sans peur et sans reproche

Avec son accent coupant de rocaille et ses formules à l'emporte pièce, Robert Ménard asticote les vapeurs d'une société bien-pensante et bouscule ses porte-parole médiatiques. Il faut dire que le bonhomme n'est pas homme à supporter bâillon, au contraire il s'emploie depuis la création de Reporters Sans Frontières à lutter contre la censure et la maltraitance des journalistes de par le monde. Porte-étendard énergique et fougueux d'une totale liberté d'expression, il impose ses vues comme on part au combat : inflexible, pugnace et sans états d'âme. Ceux qui eurent la chance de s'y confronter lors du forum Fnac du 12 mars comprendront. Quant aux autres, que la journée du 3 mai dédiée à la liberté de la presse dans le monde incite leur bonne conscience à savourer le piquant sans concession de l'entretien suivant. Et s'il reste encore quelques irréductibles (ce qui ne peut être que souhaitable) qu'ilsse plongent sans tarder dans le dernier livre de Robert Ménard aux révélations bien senties et à la prose incisive, Ces journalistes que l'on veut faire taire.

En 85 à la création de RSF l'objectif premier est d'offrir une couverture médiatique aux pays qui n'en bénéficient pas. La presse ne suit pas, vous vous orientez alors vers une action de défense de la liberté de la presse. Comment avez-vous vécu cette déconvenue ?
Comme un échec, on essaye de faire quelque chose et ça ne marche pas. L'intelligence c'est peut-être de ne pas s'entêter, parce qu'entre-temps on s'était aperçu que quand on parlait des atteintes à la liberté de la presse on était beaucoup mieux écouté et qu'en plus on pouvait espérer demain une meilleure couverture générale et de meilleures possibilités de travail pour les journalistes dans un certain nombre de ces pays. Mais vous savez je passe ma vie à gérer des échecs et à tenter d'en faire des demi-victoires.
Cela porte à s'interroger sur le rôle des médias dont vous dîtes qu'il “n'y a rien de plus moutonnier”. Il y a des sujets à effets boule de neige et d'autres qui ne prennent pas. Ce n'est pas très rassurant...
Il suffit d'ouvrir grand ses hebdomadaires pour s'apercevoir à quel point ils sont capables de traiter tous de la même actualité y compris dans la même semaine. Les journalistes s'informent d'abord auprès d'autres journalistes. Ça oui, c'est un vrai problème sur le fonctionnement des médias. Je crois que les journalistes se ressemblent et ont les mêmes réactions, qu'ils ont la même envie qu'il y ait beaucoup de gens qui les écoutent, les voient ou qui les lisent et cela c'est légitime. C'est un bon réflexe mais qui se fait au détriment de l'information. Aujourd'hui il n'y a pas dans notre pays d'atteintes à la liberté de la presse, ni vous ni moi n'allons aller en prison demain quoi qu'on dise ici. En revanche le risque pour le droit à l'information c'est ce caractère moutonnier, trop consensuel, trop identique d'un média à un autre.
Bien évidemment les atteintes à la liberté de la presse sont le plus visibles dans des pays au fonctionnement anti ou pseudo-démocratiques. Mais ne pensez-vous qu'elle existe aussi dans nos pays “au dessus de tout soupçon” d'une manière plus subtile par une perte d'indépendance des journalistes, que ce soit à cause de pressions financières, de pots de vins, ou d'appartenance à de grands groupes de multi-productions ?
Je serai assez prudent. Ça n'a strictement rien à voir avec la moitié des pays du monde où là il n'y a aucune liberté de la presse, où les menaces sont physiques et où vous jouez votre liberté et votre vie quand vous essayez simplement de rendre compte de l'actualité. Il faut faire la part des choses et nous sommes nous dans un pays de liberté.
Maintenant, que dans nos pays il y ait un certain nombre de problèmes qui limitent la liberté d'expression, absolument. Vous en avez évoqué certains : d'abord les trop grandes connivences d'une partie de l'élite journalistique avec l'élite politique et économiques. On l'a vu pendant la Guerre du Golfe, j'ai été sidéré à quel point peu de médias s'interrogeaient pendant la préparation et le conflit lui-même sur le bien-fondé de cette guerre et les enjeux. 90 % des grands médias d'information étaient d'accord avec ce conflit-là. Je l'étais moi-même donc ce n'est pas une critique sur le fond de l'intervention mais c'est vraiment une inquiétude : comment se fait-il qu'il y ait un point de vue aussi unanimiste dans l'ensemble des médias ? Ça veut bien dire qu'il y a un décalage entre une partie de l'opinion publique et des médias au profit d'un alignement des grands médias d'information sur l'élite de ce pays.
Et puis je suis aussi sceptique sur l'emploi de “la” presse. Quel rapport y a-t-il entre Le Monde Diplomatique et Gala ? Il faut faire très attention.
Quant aux sujets traités par complaisance, c'est la faute des journalistes. Ecoutez quand vous voyez dans la critique littéraire à quel point ce sont des renvois d'ascenseur, ou quelqu'un qui est directeur de collection parle d'un type parce qu'il fait en plus des chroniques dans un journal, vous êtes affolés !
Quatrième remarque, tout ceci dit, la qualité de l'information aujourd'hui est sans commune mesure avec ce qu'elle était il y a 25 ans. Il y a une concurrence quand même dans les médias malgré ce que je viens de vous dire qui fait que les gens sont mieux informés.
Ce que je trouve dommage, c'est que vous dénoncez dans un certain nombre de pays “le non-respect de leurs devoirs par les journalistes”, alors qu'en France vous restez tout de même relativement muet sur tout ce qu'il peut se passer au niveau de l'éthique.
Moi je l'assume complètement. RSF, on n'a pas la prétention d'être les gendarmes de la presse, on a celle de défendre la liberté de la presse dans les pays où elle est menacée de façon violente. Les gens qui critiquent les médias et qui ont raison de le faire sont des milliers à s'en occuper. En revanche se battre aujourd'hui pour qu'en Azerbaïdjan on puisse faire son boulot, personne n'est capable de le faire, et là ça intéresse encore moins les journalistes. Car rien ne les intéresse plus que leur propre pays. Si vous voulez parler des atteintes de la liberté de la presse en France je pourrais vous faire une cinquantaine de conférences dessus, en revanche quand vous parlez des atteintes ans les pays d'Afrique où la France a des intérêts, essayez de mobiliser les gens !...
Les journalistes ont été manipulés lors de la Guerre du Golfe ou dans l'affaire du vrai-faux charnier de Timisoara. Comment lutter contre cela ?
En faisant bien son boulot, en vérifiant les informations.
Oui mais lors de la Guerre du Golfe tous les journalistes étaient encadrés par l'armée et n'avaient aucune marge de manœuvre.
Mais il faut le dire quand on ne peut pas faire correctement son boulot. Quand on voyait des images de la Guerre du Golfe sans que l'on sache de quand elles dataient, comment elles étaient obtenues ou qui vous les avait fournies, c'est ça l'absence de boulot des journalistes. Personne ne leur demande d'être des super-héros, de faire mieux que tout le monde, de prendre des risques comme personne ne les prendrait. Qu'au moins votre public sache quelles ont été vos contraintes ! Et on ne le fait pas toujours, même ici. Est-ce que tout le monde vérifie ses informations, fait des recoupements ? RSF aussi, d'ailleurs quand on se plante c'est qu'on n'a pas respecté ces règles-là. Moi je ne donne pas des leçons de bon journalisme au reste de la profession, j'essaye de m'appliquer ces règles que j'ai apprises.
Parlons maintenant de la médiatisation qui reste votre arme favorite
Absolument !
mais à double-tranchant tout de même...
Oui mais si on ne faisait pas ça on aurait aucun poids et on ne sortirait jamais personne de prison. Moi je défends une médiatisation totale. L'action de RSF sans les médias ça ne sert à rien, écrire à un chef d'état si ce n'est pas repris dans la presse, ça n'a aucun intérêt. Je n'ai aucun goût pour faire des choses qui ne servent à rien. Je ne sors pas ma conscience à RSF, j'essaye d'être efficace. Je ne suis pas quelqu'un qui pense qu'il va obtenir une sorte de Rédemption en s'occupant des droits de l'homme. Pourtant je m'en occupe. Sans les médias aujourd'hui vous n'avez aucune efficacité. Quand les gens me reprochent un goût excessif des médias je leur demande qu'est-ce qui compte ? Faire des actions pures et dures qui n'ont aucun effet ou faire des actions qui servent à quelque chose ? En plus, en quoi la médiatisation entache de quoi que ce soit l'action que mène RSF ?
Ça peut parfois vous faire perdre en crédibilité.
Pourquoi ?
Parce que l'on découvre parfois que la réalité de la situation ne correspond pas à l'ampleur de la médiatisation accordée à la personne, le cas Taslima Nasreen* par exemple.
Pourquoi ?
Parce que vous avez accordé une importance excessive à un cas parmi d'autres sans qu'il y ait de justifications légitimes.
Ecoutez, personnaliser pour médiatiser c'est la meilleure façon, un : de sensibiliser le grand public; deux : de faire en sorte que les pouvoirs publics des républiques démocratiques fassent pression sur le pouvoir qui censure; trois : qu'à travers lui on parle d'un certain nombre d'autres journalistes malmenés. Alors effectivement il faut toujours mesurer le moment où trop personnaliser autour d'une figure fait qu'on va oublier les autres figures, mais c'est le travail qu'on fait au jour le jour. De temps en temps on peut se tromper mais moi le bilan me semble tellement plus utile, tellement plus indiscutable, les grincheux, eux, tellement moins efficaces que sur ce point-là moi je n'ai pas d'état d'âme.
Mais si tout le monde avait su que Taoufik Ben Brick, dont vous avez soutenu la grève de la faim, voulait aussi rester en France pour voir Fanny Ardant au festival de Cannes, vous ne pensez pas que cela aurait porté préjudice à l'image de RSF ?
Ecoutez à ce moment-là j'ai aussi su dire “Taoufik, tu dis des conneries !”. C'est toujours pareil les gens qui se battent contre les dictateurs ne sont pas tous des héros ni des démocrates ! On fait avec ça. On personnalise parce que par exemple dans le cas Ben Brick, c'était important : il a incarné avec sa folie une vraie opposition au président Ben Ali et il a fait bouger les choses en Tunisie. Quand il a dépassé les bornes RSF s'est permis de le lui dire. Cela aurait été impensable il y a 10 ans car nous n'avions pas autant de notoriété.
Vous avez été expulsés en février de Tunisie en distribuant le journal interdit du frère de Ben Brick Kaws el Karama. Comment ça s'est passé ?
On n'y est pas allé avec le dos de la cuillère, on n'a pas le goût de la demi-mesure, vous l'avez remarqué ! La Tunisie, il y en a marre de ce régime, que les gens oublient ce que c'est. Il y a chaque année 800 000 français qui vont en Tunisie, certes c'est sympa, on peut y passer de bonnes vacances mais l'envers du décor c'est vraiment pas ragoûtant. C'est ce qu'on a voulu dire et à notre manière, on a des méthodes que certaines personnes taxent de méthodes de voyou, mais elles ont l'avantage de montrer du doigt et de toucher là où ça fait mal. On savait bien que ça se passerait mal ! Distribuer un journal interdit dans un état aussi policier (il y a 130 000 policiers en Tunisie), vous imaginez ? D'ailleurs à un moment on s'est aperçu qu'il n'y avait plus beaucoup de véritables flâneurs dans les rues de Tunis et ils sont intervenus, ils nous ont arraché les journaux et nous ont demandé d'arrêter. On a dit “d'accord on va en chercher d'autres”. Là ça c'est mal passé et ils nous ont foutus dehors en me disant personnellement que je ne remettrai plus les pieds en Tunisie. L'intérêt c'est que les gens sachent que derrière un peuple accueillant et charmant, et de vrais succès économiques, il y a une réalité policière qui fait que l'on ne peut pas penser un mot à côté de ce que dit monsieur Ben Ali. Un pays où on est élu avec plus de 99,4 % des voix, ça a de quoi faire rire tout le monde !
C'est un coup médiatique réussi. Mon modèle à RSF depuis des années c'est la rigueur d'Amnesty et le goût de la publicité de Greenpeace, j'essaye de réussir ce cocktail.
Vous avez une position très honorable mais très délicate vis à vis d'Internet. Vous dîtes qu'effectivement la liberté totale d'expression peut être dangereuse mais que ses entraves le sont encore plus.
Le droit à l'expression pour tout le monde sauf pour les interdictions. Il y a deux limites de l'expression, c'est l'appel à la violence et les attaques personnelles. Et elles relèvent de la justice, du droit commun. C'est une position à l'inverse de tout ce que pensent les gens en France. En France, on ne rêve que d'une chose, c'est légiférer, envoyer devant des tribunaux, corseter la liberté d'expression : “Moi je suis pour la liberté d'expression, mais elle a ses limites”. Et chacun y va de ses limites. Moi je me méfie tellement des limites que les uns et les autres mettent à la liberté d'expression que je n'en veux pas pour mon propre pays.
Même pour les sites révisionnistes ?
Et alors ! Et alors ! Il n'y a qu'en France ou en Allemagne que le révisionnisme est un délit Je le dis d'autant plus que je me trouve à Lyon. Qui connaîtrait cet obscur professeur Faurisson si on ne lui avait fait la publicité qu'on lui a faite à coup d'interdictions. Je me contrefous de ce que pense monsieur Faurisson et des imbécillités qu'il dit. Elles sont monstrueuses ? Elles sont moralement condamnables ? Oui, et alors ? ! Je vais interdire la prose de monsieur Faurisson ? Mais j'ai pas envie de transformer monsieur Faurisson en un martyr, il n'attend que cela ! Vous croyez que je suis révisionniste ? Evidemment pas ! Mais je pense que c'est la meilleure pub qu'on puisse leur faire que de leur faire des procès, qu'ils disent, et il y a 20 personnes qui les croiront. Et alors ? Il y a 40 % des américains qui croient aux soucoupes volantes je ne vais pas foutre en prison 40 % des américains parce qu'ils sont débiles ! Qu'est-ce que vous voulez que vous dise ? Brigitte Bardot est une imbécile parce qu'elle devient raciste à la fin de sa vie ? Je vais la traîner toutes les 5 mn en procès, c'est comme cela que je vais combattre le racisme ? ! Je ne crois vraiment pas ! J'ai peut-être la naïveté de faire confiance aux idées et aux débats. Je suis contre les interdictions, contre la loi sur le racisme. Effectivement c'est un point de vue complètement libéral partagé par 5 % de l'opinion publique, je suis persuadé que nous avons raison et qu'Internet nous donnera raison, parce que ce coup-ci on va être obligé de se frotter aux autres approches de la liberté. Vous savez tant qu'on n'avait pas Internet on pouvait se dire derrière nos frontières, nous on va décider ce qu'on veut. Aujourd'hui avec Internet on est obligé de se confronter à d'autres pratiques de la liberté d'expression, d'autres sensibilités et en particulier l'approche américaine.
* Taslima Nasreen, écrivain bengali, objet d'une fatwa (sentence de mort) à cause de ses écrits jugés blasphématoires. RSF défend sa cause, appuie son exil en France, accuse le régime du Bangladesh. En fait ce n'était pas ce dernier qui était à l'origine de la fatwa mais un groupuscule intégriste musulman
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Ces journalistes que l'on veut faire taire, de Robert Ménard, Albin Michel, février 2001, 89F.

Florence Broizat.