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Dentrée
de saison, le Toboggan affiche la couleur et annonce une programmation
clairement portée sur la danse. On enfonce le clou avec un
premier spectacle innovant, dérangeant même, qui pourrait
bien en choquer plus d'un. C'est donc une Brésilienne qui donnera
le la de cette saison chorégraphique. Avec le spectacle Ce
dont nous sommes faits qui ne peut laisser indifférent. Quelques
mots sur Lia Rodrigues, jeune chorégraphe qui n'en est plus
à son coup d'essai. Parcours somme toute très ordinaire
: danse classique, première compagnie, premier prix en 78.
Puis départ en France où elle danse chez Maguy Marin.
Retour à la case départ, Lia décide d'entreprendre
ses propres recherches chorégraphiques. Elle fonde sa compagnie,
Lia Rodrigues Companhia de Danças (88), puis enchaîne
ses créations. Entre autres, elle signe avec Ma et La Folia
deux uvres originales. Elle tourne à travers le monde
(y compris à la biennale de la Danse de Lyon en 96), recevant
son lot de récompenses et prix, se faisant remarquer autant
par la profession que le public. La native de São Paulo est
reconnue, chez elle et ailleurs, comme l'une des chorégraphes
les plus avant-gardistes de son pays, et tout simplement de son époque.
Depuis 10 ans, Lia Rodrigues se bat contre l'image de l'artiste dans
son pays et pour la dignité humaine. Elle débarque donc
à Lyon avec un spectacle pas tout à fait comme les autres
qui met en scène des corps nus.
Ce dont nous sommes fait est une création pour huit danseurs
dans un espace atypique (le public, partie intégrante du spectacle,
est de plein pied avec les danseurs) et réduit (en général,
quelque 100 personnes par représentation). Les corps sont très
proches, il y a une certaine promiscuité sans parler de ces
corps souvent nus qui peuvent heurter la pudeur de certains. Le spectacle
de Lia Rodrigues n'est pas anodin. La Brésilienne s'interroge
ici, avec ses danseurs, sur la signification du mot "découvrir"
-Définition du Larousse : apercevoir // dévoiler, révéler,
montrer dans sa réalité // dénuder, montrer //
dégarnir, exposer // dépister, deviner, surprendre //
détecter, diagnostiquer, divulguer // inventer, trouver, mettre
à jour // se montrer, se connaître, apparaître
-;
mais aussi sur le diktat de la beauté. Elle donne ainsi au
public la possibilité de réfléchir au rôle,
à l'utilisation, la position du corps. Le corps devient objet
de discussion. Jamais une telle expérience navait été
tentée, surtout pas en danse. Mais cette création de
Lia bouscule les idées du spectateur sur ce que doit être
la danse. Son spectacle, à la croisée de la performance,
des arts plastiques et de la danse, offre un condensé insolite
et éblouissant de tout cela.
Les artistes dansent en solos, duos ou en groupe, vêtus ou complètement
nus, en musique ou dans un silence total. Les corps s'enroulent, se
déroulent, se heurtent, se fondent, s'entrechoquent dans un
ballet inquiétant de compositions belles et sauvages. Chaque
élément (de léclairage aux costumes, de
la composition musicale à la scénographie) trouve sa
place dans la chorégraphie pour ne former quun tout.
Et, bien sûr, chaque danseur sait donner une intensité
personnelle à son interprétation, explorant jusquau
bout ses compétences, uvrant par là même
à lobtention dun seul organisme.
Les corps nus évoquent tour à tour la question de la
découverte de l'autre, de ses convictions et de la place qu'occupe
le corps dans notre société. Spectacle manifeste, spectacle
résistance, oui c'est un peu cela. Elle ose montrer ce que
l'on cache normalement dans sa forme la plus crue. Le corps parle
du corps au corps par le corps. Mais qu'est-ce qu'un corps ? Ce mélange
flasque ou non de chair et dos. Le corps est blindé,
le corps est confisqué, emmuré derrière les diktats
que s'impose l'être humain. Un trop plein d'information ? Le
corps devient son propre prisonnier, subordonné à toutes
ces informations transmises par les générations, sa
sexualité, son modèle, son image. D'ailleurs où
est sa limite ? Quel prix peut-on donner à un corps ? Le prix
de l'art, le prix de l'artiste ? Autant de questions que Lia Rodrigues
évoque, affronte, autant didées préconçues
quelle nhésite pas à bousculer.
Un spectacle intense, dramatique, beau à en couper le souffle
mais qui demande une ouverture desprit, une curiosité
artistique. Qui risque de déplaire à certains. Mais
qui a tant à montrer. Un spectacle qui donne une leçon
de vie, un gage dhumanité et de tolérance.
Anne
Huguet
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