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Mesa verde,
coyote canyon, navajo city
Nouveau Mexique, automne '92. En version
originale, la terre rouge de cette contrée aride s'accorde parfaitement
avec le souvenir des paysages ridés chers au lieutenant Blueberry,
comme au Voleur de temps de Tony Hillerman. Cela fait déjà
quelques jours que nous végétons à l'ombre des
cactus dans les pueblos autour de Santa Fe, quand nous décidons
de quitter définitivement l'ouest du Pecos pour rejoindre Los
Angeles, ultime station d'un " trip " intercontinental. Ayant
perdu notre chemise à Las Vegas et notre radiateur dans la vallée
de la mort comme bon nombre de touristes, la redescente des montagnes
pelées vers la citée des anges s'annonce plutôt
folklorique, d'autant qu'à la tombée du jour, prendre
la route empruntée jadis par John Fante, s'apparente surtout
à une ruée vers l'or en des temps frénétiques.
La fourmilière vue d'en haut, ça doit faire doucement
rigoler.
Le lendemain sur place, fini de rire et pour de bon ; les cocotiers
de Venice beach ou les collines de Beverly ne faisant illusion qu'un
temps et surtout sur les cartes postales. Le reste est à l'avenant,
difficile en effet d'imaginer atmosphère plus malsaine dans une
ville, à la hauteur de sa démesure. La mégalopole
californienne est écrasée par le smog dans un enchevêtrement
d'autoroutes, palliatif à des distances infernales, sachant que
95 % des déplacements se font en voiture. Mais ce qui frappe
d'emblée, c'est cette juxtaposition de tous les instants, d'une
richesse qui s'affiche jusqu'à l'excès et d'une extrême
pauvreté. Nul besoin pour s'en rendre compte de rejoindre les
bas fonds d'El Monte sous un soleil de plomb : à deux blocs des
tours de verre de la city, des centaines de homeless(es) crèvent
la faim en attendant le "Big One" (Le tremblement de terre
qui devrait un de ces jours séparer la basse Californie de l'Amérique).
Bref, ils attendent mais avec une vue imprenable sur Hollywood ! D'ailleurs
le spectacle est permanent puisque le "show must go on". Meurtres,
braquages et talk-shows constituent l'essentiel de la pâtée
télévisuelle (open 24/24) ; et cela n'empêche en
rien les "classes moyennes" de défiler en masse sur
les plages ou à Disneyland pendant que les décapotables
font la queue at the drive in ou devant les clubs de Sunset bld. Ici
on cultive l'insouciance comme ailleurs le pavot, que l'on consomme
ici et sans compter. De l'autre côté des frontières
économiques et raciales de la ville, une population extensive
s'ébat dans des ghettos à perte d'horizon. De San Fernando
à Laguna beach, l'agglomération s'étend sur plus
de 100 km dans un dédale de 15 millions d'âmes livrées
à elles-mêmes pour le meilleur et pour le pire ; marche
ou crève, consume & die dans l'envers du décor d'un
pays ayant porté au firmament le culte de la libre entreprise
(multinationale, cela va sans dire). Il y a six mois exactement, Los
Angeles s'éveillait en cendres après les émeutes
ayant suivi la relaxe des quatre flics qui avaient tabassé un
certain Rodney King lors d'un simple contrôle routier. Nous optons
alors pour descendre Avalon bld sur près de 20 miles pour traverser
South Central et Watts, théâtre des scènes de violence
collective les plus meurtrières aux USA depuis les années
'60. Lentement mais sûrement, les jardins découpés
sur mesure font place aux terrains vagues, les villas blanches de style
victorien ou espagnol s'échangent avec des immeubles délabrés,
quand ils n'ont pas cramés l'été dernier. A chaque
coin de rue, des groupes de locaux rouillent sur le pavé avec
comme seule occupation, celle de dévisager les passagers de toutes
les voitures qui passent. Notre vieille cutlass supreme (rusty but good
engine !) n'attire pas vraiment l'attention, on nous a pourtant vivement
déconseillé de nous arrêter aux feux rouges ou d'arborer
de façon ostentatoire certaines couleurs, synonymes d'appartenance
à un gang
la paranoïa guette et c'est peu dire. Chacun
sait que son voisin est armé et paré le cas échéant
pour en découdre. Mais finalement le plus choquant ( ?), ce sont
ces fils de fer barbelés qui délimitent les bâtiments,
drugstores comme maisons individuelles
mêmes les écoles.
Bien que très loin des prairies du Middle West, on croit pourtant
comprendre : le bétail est dans la rue. Je n'avais jamais mis
les pieds dans la cité des anges déchus, j'avais pourtant
la nette impression de très bien la connaître à
travers tous ces romans noirs dévorés et qui hantaient
mes insomnies. C'était bien là le L.A. sans fard décrit
par James Ellroy, à des années lumière du rêve
américain et du mirage hollywoodien. Un mythe déboulonné
consciencieusement par une véritable littérature du chaos.
Un Grand nulle part coincé entre l'océan pacifique et
le désert californien, vécu comme une obsession par l'écrivain
et qui allait devenir le personnage principal de son uvre.
Le premier à savourer cette descente aux enfers fut le sergent
de police Lloyd Hopkins dans une trilogie de romans aux titres largement
évocateurs de la douceur des intrigues : Lune sanglante,
A cause de la nuit et La colline aux suicidés. En toile de fond,
le Los Angeles des sixties avec le début de l'engagement militaire
américain au Vietnam (64) les émeutes raciales de Watts
(65)
jusqu'à l'anéantissement du parti des Black
Panthers,
le commencement des années LSD et du rejet de l'american
way of life
A époque chaotique et complètement démythifiée,
personnages chaotiques, troubles, voire tarés jusqu'à
la moelle. Du roman noir cauchemardesque histoire de passer l'hiver,
et bien avant la mode concernant les serial killers. Les
héros ne sont pas seulement fatigués, ce sont tous des
névropathes sans foi ni loi. Si Ellroy admet avoir été
influencé par Chandler ou Hammet, force est de constater qu'il
conduit le roman noir jusqu'à son paroxysme. Ses mises en scène
sont ultra complexes, son style heurté, quasiment épileptique
et ses images souvent à la limite du supportable, parce que renvoyant
à une rare violence le plus souvent malsaine. Le lecteur se retrouve
pris au piège d'un engrenage infernal entre le bien et le mal,
une mise à nu, à feu et à sang de psychés
toujours plus déglinguées, dont il ne peut sortir indemne.
Lâchée la meute de chiens enragés, lire Ellroy relève
parfois du masochisme. Pas le temps de reprendre son souffle avec la
parution d'Un tueur sur la route, un bouquin pourtant écrit sur
commande, mais qui fait froid dans le dos. On découvre en l'espèce
une description méthodique de l'itinéraire d'un tueur
en série, vu de l'intérieur.
James Ellroy devient alors le chien démon (mad dog)
de la littérature américaine lorsqu'il s'attaque au quatuor
de Los Angeles. Retour dans la cité de son enfance, avec dans
un premier temps, un livre pour exorciser l'assassinat de sa propre
mère : Le dahlia noir. Suivront Le grand nulle part, L.A. confidential
(porté à l'écran par Curtis Hanson) et White jazz,
un roman au style quasi télégraphique. Le cadre est donc
toujours Los Angeles, mais dans les années 50 avec Hollywood
en Technicolor et la chasse aux sorcières (maccarthysme). Les
flics sont racistes à souhait, les politiciens largement corrompus,
les gangsters sans pitié, les stars totalement dépravées,
les tueurs psychopathes et les victimes dopées (
). Ellroy
filme en gros plan la face cachée de l'Everest hollywoodien qui
pue la mort et les combines. De là à penser que Mickey
était en fait un dangereux pédophile, il n'y a qu'un pas,
ou un bouquin. Provocation ? sans doute, fiction ? sûrement ;
on ne peut cependant s'empêcher de penser au fil des pages, que
cette époque bénie des dieux et des médias du monde
entier recelait quelques réalités insoupçonnées
et (ô combien) inavouables.
Depuis, Ellroy a dû lâcher du lest avec Los Angeles, y revenant
seulement pour sa part d'ombre ; c'est-à-dire l'enquête
quelques 40 ans après, sur le meurtre de Jean Ellroy assassinée
en juin 58. Un intermède en forme de Rédemption avant
que sa plume ne reprenne le sentier de la guerre totale. Son nouveau
projet semble alors atteindre les sommets de la démesure : il
entreprend en effet de revisiter singulièrement l'histoire criminelle,
politique et sociale des Etats-Unis de l'après-guerre dans la
trilogie Underworld USA dont le premier volet American tabloïd
paraît en 1995. L'action débute avec l'arrivée de
Castro au pouvoir dans l'ancien bordel de l'Amérique
(Cuba) et se termine provisoirement en novembre 63 avec un J.F.K. criblé
de balles. Entre temps, la dynastie Kennedy est désacralisée,
la CIA démasquée et la statue de la liberté défigurée.
Jamais en effet l'on aura dépeint avec une telle férocité
verbale cette Amérique interdite si peu conforme aux bonnes
murs, celles-là même prônées hypocritement
par la moral majority, fraîchement revenue aux affaires aujourd'hui.
En définitive et bien qu'il se proclame volontiers conservateur
Ellroy s'attaque à tous les mécanismes souterrains du
pouvoir. Sans doute est-il pourvu d'une personnalité double à
l'instar de ces personnages, Mr Ellroy & Doctor James, fascinés
ou dépités par ces tuteurs de la nation qui se livrent
dans l'ombre à un jeu de dominos, où tous les sales coups
sont permis.
L'odeur du sang séché y surclasse rapidement celle de
l'eau de rose. Littérature exutoire ou extra lucide ( ?), Dieu
seul le sait mais en l'espèce, il ne sauvera pas l'Amérique.
Cependant, il ne faut pas se méprendre ; James Ellroy n'est ni
un trublion populiste ni un généreux militant de la justice
sociale et politique (quand bien même, il s'est prononcé
récemment contre la peine de mort). Je ne crois pas à
la défense des opprimés. La vérité se suffit
à elle-même. Je ne me leurre pas, mes livres n'ont jamais
eu un quelconque impact social . (extrait d'interview dans Polar
spécial Ellroy, chez Rivages comme l'intégrale de ses
romans).
Reste que son phrasé incisif continue à faire des siennes
et quand il mitraille les mots, c'est avec tout sauf de la poudre aux
yeux. Une des grandeurs du polar, c'est de décrire un maximum
de faits en un minimum de mots . Il permet aussi à bon
nombre d'auteurs de franchir sans encombres, les passerelles qui relient
fiction et réalité sociopolitique d'une époque,
aussi noire soit-elle .
No one is innocent et comme dirait Lydia Lunch : Ce sont tous
des putains de coupables. (dans Paradoxia, journal d'une prédatrice
/ le Serpent à Plumes)
Et des putains de coupables, que vous allez pouvoir retrouver très
prochainement sur votre table de nuit, experte en sueurs froides. Le
deuxième volet de la trilogie Underworld USA (The cold six thousand
que l'on peut traduire par caisse noire : six mille dollars)
paraîtra effectivement le 20 mars prochain. Un titre bizarrement
destiné au numéro 4 de la série Lloyd Hopkins jamais
paru, et dont l'action couvrira la période 1963-1968 avec moult
pérégrinations entre Dallas et Las Vegas
Mad Dog paiera de sa personne lors d'une séance dédicace,
fin mars à la Fnac Bellecour. Un bon moyen pour rencontrer en
toute simplicité un écrivain lui aussi devenu mythique,
mais personne n'est parfait.
Laurent
Zine
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