ARCHIVES
2001

JANVIER N°56
Tiken Jah Fakoly
Eugène Chadbourne
Pierre Alain Jaffrenou
Mouche de là
Antigone
Josette Baëz
Guy Alloucherie
Stanislas Nordey

FEVRIER N°57
Les Têtes Raides
Aurélia Picot
Compagnie Kâfig
At The Drive In
Françoiz Breut
Mouche de là
Pita, Peter Rehberg et Ritornell

MARS N°58
Le Pez Ner
James Ellroy (1ère partie)
Anne Teresa De Keersmaeker
Jean-Luc Godard
Mouche de là

AVRIL N°59
Expérience
Laure Adler
Blonde Redhead
Mouche de là
Nième Compagnie

MAI N°60
Yan Tiersen
Mouche de là
Robert Ménard
James Ellroy (2ème partie)
Kat Onoma

JUIN N°61/62
Mendelson
Nick Cave
Le droit des étrangers
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SEPTEMBRE N°63
Chronique Express
Galerie le Réverbère
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Ohad Naharin
Babylone's Burning
Guy Walter
Pan Sonic, Christian Fennesz

OCTOBRE N°64
Jean-Marc Durou
Meï Teï Shô
Catherine Delaunay, Bruno Tocanne
Dominique A
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Doc en courts
Joe Strummer, Paul Weller
Brigitte Giraud

NOVEMBRE N°65
Pierre Carles
David Lynch
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DECEMBRE N°66
Dominique Boivin
Gwenaël Morin
Pierrick Sorin
Aleksandar Hemon, Rafael Torres
Japanese Independent Music
Colum McCann

  MARS N°58  


Ettlinger©

 

James Ellroy
(1ère partie)

Mesa verde, coyote canyon, navajo city… Nouveau Mexique, automne '92. En version originale, la terre rouge de cette contrée aride s'accorde parfaitement avec le souvenir des paysages ridés chers au lieutenant Blueberry, comme au Voleur de temps de Tony Hillerman. Cela fait déjà quelques jours que nous végétons à l'ombre des cactus dans les pueblos autour de Santa Fe, quand nous décidons de quitter définitivement l'ouest du Pecos pour rejoindre Los Angeles, ultime station d'un " trip " intercontinental. Ayant perdu notre chemise à Las Vegas et notre radiateur dans la vallée de la mort comme bon nombre de touristes, la redescente des montagnes pelées vers la citée des anges s'annonce plutôt folklorique, d'autant qu'à la tombée du jour, prendre la route empruntée jadis par John Fante, s'apparente surtout à une ruée vers l'or en des temps frénétiques. La fourmilière vue d'en haut, ça doit faire doucement rigoler.
Le lendemain sur place, fini de rire et pour de bon ; les cocotiers de Venice beach ou les collines de Beverly ne faisant illusion qu'un temps et surtout sur les cartes postales. Le reste est à l'avenant, difficile en effet d'imaginer atmosphère plus malsaine dans une ville, à la hauteur de sa démesure. La mégalopole californienne est écrasée par le smog dans un enchevêtrement d'autoroutes, palliatif à des distances infernales, sachant que 95 % des déplacements se font en voiture. Mais ce qui frappe d'emblée, c'est cette juxtaposition de tous les instants, d'une richesse qui s'affiche jusqu'à l'excès et d'une extrême pauvreté. Nul besoin pour s'en rendre compte de rejoindre les bas fonds d'El Monte sous un soleil de plomb : à deux blocs des tours de verre de la city, des centaines de homeless(es) crèvent la faim en attendant le "Big One" (Le tremblement de terre qui devrait un de ces jours séparer la basse Californie de l'Amérique). Bref, ils attendent mais avec une vue imprenable sur Hollywood ! D'ailleurs le spectacle est permanent puisque le "show must go on". Meurtres, braquages et talk-shows constituent l'essentiel de la pâtée télévisuelle (open 24/24) ; et cela n'empêche en rien les "classes moyennes" de défiler en masse sur les plages ou à Disneyland pendant que les décapotables font la queue at the drive in ou devant les clubs de Sunset bld. Ici on cultive l'insouciance comme ailleurs le pavot, que l'on consomme ici et sans compter. De l'autre côté des frontières économiques et raciales de la ville, une population extensive s'ébat dans des ghettos à perte d'horizon. De San Fernando à Laguna beach, l'agglomération s'étend sur plus de 100 km dans un dédale de 15 millions d'âmes livrées à elles-mêmes pour le meilleur et pour le pire ; marche ou crève, consume & die dans l'envers du décor d'un pays ayant porté au firmament le culte de la libre entreprise (multinationale, cela va sans dire). Il y a six mois exactement, Los Angeles s'éveillait en cendres après les émeutes ayant suivi la relaxe des quatre flics qui avaient tabassé un certain Rodney King lors d'un simple contrôle routier. Nous optons alors pour descendre Avalon bld sur près de 20 miles pour traverser South Central et Watts, théâtre des scènes de violence collective les plus meurtrières aux USA depuis les années '60. Lentement mais sûrement, les jardins découpés sur mesure font place aux terrains vagues, les villas blanches de style victorien ou espagnol s'échangent avec des immeubles délabrés, quand ils n'ont pas cramés l'été dernier. A chaque coin de rue, des groupes de locaux rouillent sur le pavé avec comme seule occupation, celle de dévisager les passagers de toutes les voitures qui passent. Notre vieille cutlass supreme (rusty but good engine !) n'attire pas vraiment l'attention, on nous a pourtant vivement déconseillé de nous arrêter aux feux rouges ou d'arborer de façon ostentatoire certaines couleurs, synonymes d'appartenance à un gang… la paranoïa guette et c'est peu dire. Chacun sait que son voisin est armé et paré le cas échéant pour en découdre. Mais finalement le plus choquant ( ?), ce sont ces fils de fer barbelés qui délimitent les bâtiments, drugstores comme maisons individuelles…mêmes les écoles. Bien que très loin des prairies du Middle West, on croit pourtant comprendre : le bétail est dans la rue. Je n'avais jamais mis les pieds dans la cité des anges déchus, j'avais pourtant la nette impression de très bien la connaître à travers tous ces romans noirs dévorés et qui hantaient mes insomnies. C'était bien là le L.A. sans fard décrit par James Ellroy, à des années lumière du rêve américain et du mirage hollywoodien. Un mythe déboulonné consciencieusement par une véritable littérature du chaos. Un Grand nulle part coincé entre l'océan pacifique et le désert californien, vécu comme une obsession par l'écrivain et qui allait devenir le personnage principal de son œuvre.
Le premier à savourer cette descente aux enfers fut le sergent de police Lloyd Hopkins dans une trilogie de romans aux titres largement évocateurs de la “douceur” des intrigues : Lune sanglante,
A cause de la nuit et La colline aux suicidés. En toile de fond, le Los Angeles des sixties avec le début de l'engagement militaire américain au Vietnam (64) les émeutes raciales de Watts (65) … jusqu'à l'anéantissement du parti des Black Panthers,
le commencement des années LSD et du rejet de “l'american way of life”…
A époque chaotique et complètement démythifiée, personnages chaotiques, troubles, voire tarés jusqu'à la moelle. Du roman noir cauchemardesque histoire de passer l'hiver, et bien avant la “mode” concernant les serial killers. Les héros ne sont pas seulement fatigués, ce sont tous des névropathes sans foi ni loi. Si Ellroy admet avoir été influencé par Chandler ou Hammet, force est de constater qu'il conduit le roman noir jusqu'à son paroxysme. Ses mises en scène sont ultra complexes, son style heurté, quasiment épileptique et ses images souvent à la limite du supportable, parce que renvoyant à une rare violence le plus souvent malsaine. Le lecteur se retrouve pris au piège d'un engrenage infernal entre le bien et le mal, une mise à nu, à feu et à sang de psychés toujours plus déglinguées, dont il ne peut sortir indemne. Lâchée la meute de chiens enragés, lire Ellroy relève parfois du masochisme. Pas le temps de reprendre son souffle avec la parution d'Un tueur sur la route, un bouquin pourtant écrit sur commande, mais qui fait froid dans le dos. On découvre en l'espèce une description méthodique de l'itinéraire d'un tueur en série, “vu de l'intérieur”.
James Ellroy devient alors le “chien démon” (mad dog) de la littérature américaine lorsqu'il s'attaque au quatuor de Los Angeles. Retour dans la cité de son enfance, avec dans un premier temps, un livre pour exorciser l'assassinat de sa propre mère : Le dahlia noir. Suivront Le grand nulle part, L.A. confidential (porté à l'écran par Curtis Hanson) et White jazz, un roman au style quasi télégraphique. Le cadre est donc toujours Los Angeles, mais dans les années 50 avec Hollywood en Technicolor et la chasse aux sorcières (maccarthysme). Les flics sont racistes à souhait, les politiciens largement corrompus, les gangsters sans pitié, les stars totalement dépravées, les tueurs psychopathes et les victimes dopées (…). Ellroy filme en gros plan la face cachée de l'Everest hollywoodien qui pue la mort et les combines. De là à penser que Mickey était en fait un dangereux pédophile, il n'y a qu'un pas, ou un bouquin. Provocation ? sans doute, fiction ? sûrement ; on ne peut cependant s'empêcher de penser au fil des pages, que cette époque bénie des dieux et des médias du monde entier recelait quelques réalités insoupçonnées et (ô combien) inavouables.
Depuis, Ellroy a dû lâcher du lest avec Los Angeles, y revenant seulement pour sa part d'ombre ; c'est-à-dire l'enquête quelques 40 ans après, sur le meurtre de Jean Ellroy assassinée en juin 58. Un intermède en forme de Rédemption avant que sa plume ne reprenne le sentier de la guerre totale. Son nouveau projet semble alors atteindre les sommets de la démesure : il entreprend en effet de revisiter singulièrement l'histoire criminelle, politique et sociale des Etats-Unis de l'après-guerre dans la trilogie Underworld USA dont le premier volet American tabloïd paraît en 1995. L'action débute avec l'arrivée de Castro au pouvoir dans l'ancien “bordel de l'Amérique” (Cuba) et se termine provisoirement en novembre 63 avec un J.F.K. criblé de balles. Entre temps, la dynastie Kennedy est désacralisée, la CIA démasquée et la statue de la liberté défigurée. Jamais en effet l'on aura dépeint avec une telle férocité verbale cette Amérique interdite si peu conforme aux “bonnes mœurs”, celles-là même prônées hypocritement par la moral majority, fraîchement revenue aux affaires aujourd'hui.
En définitive et bien qu'il se proclame volontiers conservateur… Ellroy s'attaque à tous les mécanismes souterrains du pouvoir. Sans doute est-il pourvu d'une personnalité double à l'instar de ces personnages, Mr Ellroy & Doctor James, fascinés ou dépités par ces tuteurs de la nation qui se livrent dans l'ombre à un jeu de dominos, où tous les sales coups sont permis.
L'odeur du sang séché y surclasse rapidement celle de l'eau de rose. Littérature exutoire ou extra lucide ( ?), Dieu seul le sait mais en l'espèce, il ne sauvera pas l'Amérique. Cependant, il ne faut pas se méprendre ; James Ellroy n'est ni un trublion populiste ni un généreux militant de la justice sociale et politique (quand bien même, il s'est prononcé récemment contre la peine de mort). “Je ne crois pas à la défense des opprimés. La vérité se suffit à elle-même. Je ne me leurre pas, mes livres n'ont jamais eu un quelconque impact social ”. (extrait d'interview dans Polar spécial Ellroy, chez Rivages comme l'intégrale de ses romans).
Reste que son phrasé incisif continue à faire des siennes et quand il mitraille les mots, c'est avec tout sauf de la poudre aux yeux. “Une des grandeurs du polar, c'est de décrire un maximum de faits en un minimum de mots ”. Il permet aussi à bon nombre d'auteurs de franchir sans encombres, les passerelles qui relient fiction et réalité sociopolitique d'une époque, aussi noire soit-elle .
No one is innocent et comme dirait Lydia Lunch : “Ce sont tous des putains de coupables”. (dans Paradoxia, journal d'une prédatrice / le Serpent à Plumes)
Et des putains de coupables, que vous allez pouvoir retrouver très prochainement sur votre table de nuit, experte en sueurs froides. Le deuxième volet de la trilogie Underworld USA (The cold six thousand que l'on peut traduire par “caisse noire : six mille dollars”) paraîtra effectivement le 20 mars prochain. Un titre bizarrement destiné au numéro 4 de la série Lloyd Hopkins jamais paru, et dont l'action couvrira la période 1963-1968 avec moult pérégrinations entre Dallas et Las Vegas…
“Mad Dog” paiera de sa personne lors d'une séance dédicace, fin mars à la Fnac Bellecour. Un bon moyen pour rencontrer en toute simplicité un écrivain lui aussi devenu mythique, mais personne n'est parfait.

Laurent Zine