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Guy
Walter est directeur artistique de la Villa Gillet, grand lecteur
et écrivain, il répond à nos questions.
De quand date votre rencontre avec les livres, quest ce
qui déclenche votre goût de la lecture ?
Ma relation à la lecture est assez complexe. Je nen ai
pas toujours eu le goût ou du moins devrais-je dire, pour être
plus précis, que je lai perdu sur un temps assez long
de ma vie, entre six ans et quinze ans. Ce sont normalement les années
où lon devient un lecteur naturel. Et pourtant ce sont
celles où je tourne délibérément le dos
à la littérature non sans en connaître les richesses
; donc il sagit de ma part dun vrai choix, dun refus
presque vindicatif à légard de ma famille et de
lécole, dune position personnelle que jadopte
en toute connaissance de cause, dun scandale que je moffre,
dune forme de résistance; mais dun même mouvement
je deviens extrêmement attentif aux voix, aux langages quelles
inventent et modulent, aux parlers, à leurs qualités
sonores et physiques. Rien ne menchante davantage que de les
écouter, de presque les détacher de leur contenu, den
épouser le rythme, den détecter les faiblesses
et les intensités. Jaime ce monde parallèle de
la voix, cet impossible lieu qui reconduit lémerveillement
de vivre et de penser dans limprobable unité du corps
et du sens. Je peux donc répondre à votre question :
le déclencheur de lenvie de lire, cest la voix.
Depuis toujours, cest la voix. Dabord celle de mes proches
qui mont lu des livres, beaucoup de livres, lorsque jétais
enfant. Cétait miraculeux et toujours improbable. On
ouvrait un livre et jentendais raconter une voix. Je voudrais
me saisir ici de lambiguïté de la formule que je
viens demployer. Une voix racontait, celle du livre qui avait
la bouche de mon père par exemple et le livre racontait une
voix, celle singulière et irremplaçable de lauteur
et lune ne pouvait pas vivre sans lautre. Cétait
là ma vraie situation de lecture et lorsquil
ma fallu abandonner par contrainte la lecture à voix
haute, jai renoncé au livre, à la lecture. Jai
dit non, mais la littérature mavait été
donnée. Elle était dans mon corps à tout jamais.
Elle vécut alors une vie secrète à lintérieur
de moi, libre, sauvage et folle. Mais cest une autre histoire
et je nai pas le temps de vous la raconter ici en 25OO signes.
Tout de même pour finir, je vais vous donner une vraie réponse
: louvrage qui ma marqué, cest louvrage
des lèvres, luvre des mots dans la bouche, leur
travail. Louvrage oui, lartisanat de la langue, des dents,
du nez sifflantes, gutturales, nasales, occlusives
A quel moment la lecture devient une néccessité ?
Votre deuxième question trouve sa réponse dans le prolongement
de ce que je viens de vous dire : la lecture, cétait
lorsque jétais enfant, labsolue nécessité
du partage des voix, léchange sensible des mots, un lien
physique dune extrême volupté, un corps à
corps. La lecture nest donc pas devenue un jour pour moi une
sorte de nécessité. Elle existait avant le livre. Dabord
la lecture, la voix qui lit, ensuite le livre, seulement ensuite les
livres.
Avez-vous un livre de chevet ?
Non, je nai pas de livre de chevet. Ou plutôt si jen
ai, mais ils restent fermés et ils parlent toujours dans ma
tête. Je ne les ouvrirai peut-être plus mais ils sont
ouverts en moi : Péguy, Montaigne, Proust, la Bible, tant de
poèmes
Klabund, William Goyen, ils sont nombreux mais
ils fabriquent du peu.
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