Brigitte
Giraud a publié trois romans, dont A présent, paru en
septembre aux éditons Stock
De quand date votre rencontre avec les livres
Je n'ai lu que tardivement, à l'adolescence. Je n'ai pas le
souvenir de livres lorsque j'étais enfant, sauf une histoire
de mouton dans le désert à l'école maternelle.
La maîtresse nous avait demandé de dessiner le fameux
mouton du Petit Prince. C'était quelque chose d'extrêmement
abstrait, un mouton qui se promène dans le ciel, un peu comme
Nounours sur son nuage : Pimprenelle, Nicolas et le mouton, tout cela
est indissociable. Vers dix/onze ans, je découvrais Le Clan
des Sept à la Bibliothèque Rose. Je les connaissais
par cur. J'ai gardé le souvenir d'une histoire de facteur
qui laisse ses empreintes dans la neige ! C'était le degré
zéro de la littérature. Lire quand on est adolescent,
-même des non-livres- procure une sensation extraordinaire parce
que seul le livre existe : il n'y a pas de contexte, pas d'actualité
littéraire, pas de contrainte, pas d'enjeu. Il n'y a pas la
tête de l'auteur à la télé. Il y a le livre
comme un mystère à élucider, un objet qui n'est
pas comme les autres objets de la maison. C'est une sensation exclusive
doublée de l'expérience de la solitude et de l'enfermement.
On sent que le livre touche une zone indéfinissable, il est
un rempart contre le monde. Après, il y a un trou noir jusqu'à
l'âge adulte. Rien que la lecture des classiques obligés.
Pas de révélation, pas de compréhension, pas
de nécessité. Le Dépeupleur de Beckett, peut-être
sème le trouble, sans rien déclencher toutefois. Plantage
au bac où je fais la confusion totale entre Zola et Balzac.
Je ne lis pas les livres essentiels, je perds mon temps, j'ignore
jusqu'à l'existence de Dostoïevski. Tout se joue à
la lecture de Calaferte : chamboulement total, perte des repères
ordinaires, idée d'une conscience de classe. Je me sens concernée,
pour la première fois. Je prends acte de la responsabilité
de vivre.
Avez-vous un livre de chevet ?
Je me disperse trop pour avoir un livre de chevet. Hier, c'était
Eugène Savitzkaya, en ce moment c'est Frédéric-Yves
Jeannet. Si c'était un livre, je répondrais sans hésiter
Breaking the waves de Lars von Trier.
Propos
recueillis par Bruno Pin
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