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Il y a des pouvoirs qui vont mal, qui vont même très
mal. Afrique et démocratie n'ont pas toujours fait bon ménage.
La Côte d'Ivoire malheureusement n'a pas vraiment échappé
aux fléaux des pouvoirs militaires et aux dictateurs, téléguidés
par le pouvoir français. Alpha Blondy avait ouvert son reggae
sur le champs des contestations en ce début des années
80. Presque vingt ans après, le charisme de Tiken Jah Fakoly
permet de remettre le reggae en phase avec un discours qui prend ses
racines dans la tradition des mouvements noirs. Tiken Jah Fakoly,
le rebelle tranquille chante avec un charisme qui devrait remettre
quelques pendules à l'heure. L'Afrique a mal, le chanteur du
haut de ses 32 ans lance ses textes comme des torchères.
Aujourd'hui 6 décembre 2000, la Côte d'Ivoire a encore
connu la violence, face au pouvoir frappé du seau du nationalisme,
le pays se retrouve une fois de plus sur le terrain de la fracture
ethnique. L'ivoirité mise en place et officialisée en
juillet ouvre la brèche aux pires difficultés, la violence
s'installe.
Tiken Jah Fakoly est arrivé le 4 décembre en France,
l'occasion de parler de son dernier disque, de la tournée qui
se prépare à partir de janvier 2001, mais prendre aussi
la parole par rapport à son pays. "J'arrive du Bénin,
nous avons fait une halte à Abidjan où j'ai rencontré
pas mal de gens qui me disaient que les militants du RDR (Rassemblement
des Républicains) étaient toujours décidés
pour une marche le lendemain, malgré l'interdiction du gouvernement"
La violence s'installe à nouveau
Je pense que tant qu'il n'y aura pas de justice et d'égalité
ça ne pourra pas aller. Actuellement, il y a des gens qui sont
considérés comme des sous-Ivoiriens et d'autres comme
des Ivoiriens à part entière.
On retrouve le problème des ethnies qui reste malgré
tout un des détonateurs de violence en Côte d'Ivoire
?
Effectivement, mais je suis surpris quand j'entends à l'extérieur
dire que c'est une affaire de religion. Concernant les trois principaux
partis politiques, il y a une homogénéité au
niveau religieux, je pense qu'on est loin d'une guerre religieuse.
Mais c'est vrai qu'il y a de gros problèmes d'ethnies.
On a l'impression qu'il y a une forme d'apartheid qui s'est installée
dans le pays avec l'appui de l'armée.
Oui, le parti qui est au pouvoir aujourd'hui c'est carrément
le front national. Depuis 1989 c'est le seul parti qui a dit que Monsieur
Ouattara (le candidat d'opposition était accusé d'avoir
une mère Guinéenne et un père Congolais) n'était
pas Ivoirien, pendant des années ils sont restés dans
l'ombre en poussant le président Konan-Bédié
sur le thème de l'ivoirité et du nationalisme. Ils ont
agit de la même façon avec le général Robert
Gueï. Ce parti est aujourd'hui au pouvoir et il essaie de concrétiser
tout ce qu'ils faisaient dans l'ombre.
Vous êtes toujours virulent par rapport au pouvoir français
qui impose ou soutient des dictateurs !
Bien sûr, ça c'est la pire chose. Alors que le Général
Robert Gueï avait donné l'ordre de tirer sur les Ivoiriens,
on ne peut pas comprendre qu'après ce genre d'acte, la France
accueille aujourd'hui la famille de Robert Gueï. La France a
soutenu le nouveau président Laurent Gbagbo, le drame est là
aujourd'hui, il y a des gens qui meurent dans les rues d'Abidjan et
la France ne fait que parler de ses ressortissants en Côte d'Ivoire,
je suis vraiment mal. Je pense qu'avec le temps les choses vont s'arranger,
il y aura une révolution en Afrique qui va mettre les choses
en place. Il faut que les gens reviennent à la raison. Les
mentalités sont en train de changer en Afrique, ça prendra
le temps que ça prendra, mais un jour la France verra les conséquences
de toutes les erreurs qu'elle a commises.
On vous découvre en France en 1999 avec l'album Mangercratie.
Sorti en 1997 en Côte d'Ivoire, vous êtes devenu en peu
de temps le porte-parole de la jeunesse ivoirienne ?
Il a fallu un peu de temps, que je passe à la télé
et à la radio. En trois ou quatre mois les cassettes se sont
arrachées, je pense que c'est dû au fait que pour la
première fois un artiste a pris le risque de s'adresser directement
aux hommes politiques. Pendant que d'autres chantaient pour les chefs
d'états, d'autres chantaient contre les dirigeants en parabole
en prenant quatre mille chemins pour dire ce qu'ils avaient à
dire. J'étais plus direct "allez dire aux hommes politiques
qu'ils enlèvent nos noms dans leurs business", c'est ce
qui a fait le succès de l'album. Je dis ce que je pense et
je veux être clair, je suis dans un pays qui est indépendant,
qui ne connaît plus l'esclavage, qui est libre donc par conséquent
les hommes qui vivent sur ce territoire sont des hommes libres, à
la pensée libre, à l'expression libre.
C'est la démocratie espérée ?
Bien sûr, je pense que les jeunes gens vont pouvoir dire "si
Tiken Jah a pu s'exprimer librement, c'est que moi je peux aussi",
c'est l'objectif que je vise
Vous avez rencontré quelques problèmes pour vous
produire en Côte d'Ivoire ?
J'avoue qu'au temps de Mangercratie je n'est pas eu de problème
parce que nous étions en 97 et à trois ans des élections,
les autorités n'étaient pas du tout inquiètes.
Ils se disaient que les élections étant encore loin
"le petit peut raconter ses blahs blahs", mais en 99 quand
j'ai sorti l'album Cours d'histoire en Côte d'Ivoire, dès
la première émission télé les tracasseries
ont commencé. Des problèmes avec des policiers qui ont
été assez violents, je me suis défendu, légitime
défense oblige, on m'a mis en prison pendant une journée
avec une amende. Des menaces téléphoniques aussi, pas
mal de petites tracasseries, mais j'avais pas mal d'amis du temps
du Général Gueï qui me prévenaient des risques
d'arrestations. Je suis parti une dizaine de jour au Burkina Faso
pour éviter certains pièges, puis je suis venu en France
jusqu'à la chute du Général Gueï. J'ai eu
jusqu'à maintenant la protection du seigneur.
Comment vous conjuguez le fait d'être musulman et rasta ?
On a vu le cas de Bob Marley, qui était rasta à fond,
quand j'ai été à la Jamaïque j'ai vu des
gens qui faisaient du reggae et qui allaient à l'église.
Je vois le rastafarisme comme un mouvement qui me permet de chanter
pour les sans voix, exprimer un peu le mécontentement de la
majorité qui se trouve dans les ghettos et dans le monde, ça
s'arrête là pour moi. En conclusion, je ne suis pas un
rasta, mais j'ai beaucoup de respect pour eux.
Alpha Blondy a-t-il été un détonateur pour
vous ?
Oui, grâce à lui nos parents nous ont laissés
faire de la musique, puisque pour eux, un musicien c'était
quelqu'un qui n'était pas un homme sérieux, qui buvait,
qui fumait des joints. On prenait Alpha en exemple. Beaucoup de respect
pour lui.
Il y a eu quelques dérapages de sa part ?
Il a voulu soutenir un parti politique en se servant du reggae, c'est
une erreur qu'il reconnaît aujourd'hui. Il aurait pu atteindre
le niveau de Bob Marley, la musique reggae doit rester ce qu'elle
est, elle doit soutenir ceux qui sont victimes d'injustice. A partir
du moment où l'on s'associe à des dirigeants qui ne
font que détourner les sous du pays, qui provoquent des assassinats,
cette musique n'est plus du reggae.
Aujourd'hui on vous présente comme le nouveau porte-parole
de la jeunesse africaine, à l'image de Fela ou de Bob Marley.
Je voudrais vous dire que je ne suis pas le seul, au Bénin
en Côte d'Ivoire, dans d'autres endroits, il y a des jeunes
gens qui disent la même chose que moi. Je préfère
qu'on dise que je fais partie des jeunes gens qui ont envie que les
choses changent en Afrique
Discographie : Mangercratie (1999) - (2000) - GlobeMusic/Sony
Bruno
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