L'an
dernier, il nous avait régalés en racontant à
lui tout seul l'histoire de la danse. Dominique Boivin revient à
l'Opéra de Lyon dans un Casse-Noisette pour le moins insolite
où, c'est évident, le rire, le dérisoire sont
à nouveau au rendez-vous, sans oublier les émotions
d'une belle complicité avec le public qu'il a toujours l'intelligence
de créer.
Casse-Noisette, on a le titre en mémoire, mais je ne
suis pas sûre que l'on se souvienne de l'argument !
Casse-Noisette se passe lors du réveillon de Noël dans
une famille bourgeoise. Un des invités Drosselmeyer qui est
le parrain de Clara, la petite fille, est une sorte de personnage
un peu fantasque qui répare les jouets, les horloges. Il lui
offre un casse-noisette, un personnage de bois qui casse les noisettes
avec sa mâchoire. Dans la soirée, le frère de
la petite fille veut jouer avec et le casse. Clara est triste et elle
s'endort au pied de l'arbre quand brusquement arrivent toutes sortes
de jouets pour se bagarrer avec le casse-noisette. La petite fille
se met à rêver que le casse-noisette est un prince charmant
qui l'emmène au pays des friandises...
Et votre interprétation à vous ?
J'ai eu envie de conserver le livret mais j'ai relevé des différences
entre celui d'Hoffmann et celui d'Alexandre Dumas. Chez Dumas est
née l'idée d'offrir à Clara une maquette de théâtre
alors j'ai décidé que pour mon spectacle, ce serait
la maquette de l'Opéra de Lyon et qu'elle ferait naître
des personnages chorégraphiques, des cadeaux chorégraphiques.
Il y a beaucoup de cadeaux, des faunes, un spectre de la rose, une
Cendrillon de Maguy Marin, Ginger et Fred, des flocons qui dansent
avec monsieur et madame Flocon, des petits soldats... et en dernier
cadeau un prince charmant. Mais en sortant de scène, le prince
se brise en mille morceaux. Drosselmeyer le répare et le donne
à Clara. Ce personnage est devenu un prince bricolé.
J'ai voulu inverser l'idée habituelle où l'on part de
quelque chose de laid pour aller vers le beau, ici du beau on va vers
le laid... Clara tombe amoureuse d'un prince qui n'est pas beau et
c'est quand même plus intéressant que lorsque les choses
sont tracées d'avance. Tout ceci se passe dans le premier acte.
Dans le deuxième, le prince emmène Clara au pays des
friandises et là tout se déroule avec une boule de quatre
mètres de diamètre, conçue comme un grand miroir
et dans laquelle se reflète tout le divertissement.
Ce qui m'intéresse c'est de jouer sur les deux actes. Le premier
est un peu surréaliste et le deuxième est plus onirique.
L'ouverture de Casse-Noisette est un grand travelling sur à
peu près deux-cents jouets, de toutes époques avec des
clins d'il sur leurs histoires. J'ai posé une caméra
sur un petit train électrique qui traverse tous ces jouets.
Ce qui serait formidable c'est que les gens reconnaissent avec une
sorte de nostalgie l'histoire du jouet comme des traces de vie....
Au total, il y a 25 danseurs, ça marche comme une sorte de
grande revue, il y a beaucoup de changements de costumes et je voudrais
faire une sorte de grand voyage au-travers d'une mémoire collective,
avec des signes reconnaissables pour chacun des spectateurs.
Le spectacle démarre d'une manière assez surprenante
pour un lieu comme l'opéra.
Au début, il n'y a pas de danseurs, après il y a la
première scène où je me suis dit qu'il faudrait
que l'on soit dans une situation irrévérencieuse et
en même temps liée au scénario. Il fallait que
Clara se retrouve dans un endroit isolé de la maison et tranquille
pour bouquiner. Je me suis dit : quel est l'endroit des plus actuels
où tout le monde aime lire ? les toilettes bien-sûr !
Clara est donc assise sur sa cuvette, elle tire la chasse d'eau et
là elle déclenche tout un mécanisme de situations
chorégraphiques. Elle fait rentrer une multitude de patineurs,
puis un prince charmant transformé en grenouille... Je ne voulais
pas que cela soit fait pour être joli alors plutôt que
de démarrer sur un fauteuil confortable, dans un bel endroit,
j'ai choisi les WC. Tout cela n'a aucune valeur esthétique
et cela me plaisait par rapport à l'Opéra. Ce qui m'intéresse
dans ce spectacle c'est de faire des chocs esthétiques, de
mettre en place des contradictions... Par la suite tout le spectacle
est construit sur une succession de tableaux qui sont des prétextes
à mouvements, à histoires... Dans une scène Clara
ramasse un morceau du prince puis tous les morceaux du prince apparaissent
: 5 ou 6 jambes qui font un ballet, un grand bras de 4 mètres
chasse tout le monde et emmène Clara au pied de Casse-Noisette
et ce bras on dirait un bras du bahut, de même lorsqu'ils se
rencontrent je fais descendre des mobiles de kalder qui symbolisent
la légèreté du duo.....
Dans le fond quel est le parti-pris ?
Le parti-pris fondamental c'est le divertissement dans le sens de
rire de nous-mêmes, de toutes ces choses, du dérisoire
en le faisant sérieusement, que les gens sortent légers,
car au fond la danse c'est pas sérieux, on n'est pas obligé
d'être sérieux pour en faire, comme les corps n'ont pas
besoin d'être beaux pour être des corps de danseurs...
mes chorégraphes à moi ce sont Keaton, Chaplin, Tati...
quand je regarde bouger Chaplin, je sais que c'est un vrai chorégraphe...
La danse pour vous c'est dérisoire ?
Avant les adieux entre Clara et le prince, il y a la valse des fleurs
comme juste avant la fin des vacances quand deux adolescents se rencontrent
sur la plage. Je voulais qu'ils soient dans une ambiance de fin d'été
et la séparation est le dernier duo. A la fin du duo, le casse-noisette
est récupéré par Drosselmeyer qui le met dans
la boule, et la lance jusqu'à ce qu'on l'entende se briser.
Le rêve éclate, c'est fini. Il y a séparation
dans un grand élan romantique mais en même temps tout
ça c'est dérisoire, c'est humain. On a des grands rêves,
on fait des grandes choses, mais tout ça n'a aucune importance,
cela finit par une séparation, ce n'était que du vent,
qu'un divertissement.
En fait ce n'est pas le rêve qui est dérisoire, ce sont
nos aventures de théâtre, de danse. Moi j'adore rêver,
faire des spectacles, voir des belles choses, de grands spectacles,
mais j'aime dire que tout cela est peu de choses. On peut rêver
d'une histoire d'amour qui dure toute la vie et en même temps
quand on redescend quelle baffe ! J'aime bien ramener tout ça
à ce n'est que ça. La boule éclate et pourtant
qu'est-ce qu'elle aura vécu Clara ! Le grand jouet du drame,
c'est la machinerie du théâtre, des perches, des coulisses,
des trappes, des surprises, des choses qui montent, qui descendent
et l'opéra est un jouet merveilleux avec lequel j'ai essayé
de m'amuser.
J'adorerais que le public soit en haleine non stop pendant 1h15 et
que d'un seul coup il y ait beaucoup de choses à voir, des
choses qui ne sont pas en contradiction mais seulement mises en abîme.
Oui, je voudrais embarquer le public dans la mémoire collective.
En quoi est-ce important d'emmener les gens vers une mémoire
collective ?
Parce que cela provoque des sentiments et des émotions. Les
sentiments provoqués ne sont pas tous les mêmes dans
tous les pays mais je me suis rendu compte avec certains de mes spectacles,
que partout dans le monde les gens rient systématiquement à
certains moments et c'est cela la mémoire collective. Il y
a une connection qui se fait d'un seul coup, dans nos mémoires
et en même temps avec la scène. Quand les gens rient
c'est une émotion de rires, ça vient de loin comme le
pleur. Et le rire est aussi important que le pleur dans la danse.
C'est plutôt surprenant de vous voir travailler avec des
danseurs de l'opéra !
Quand on m'a proposé ce spectacle, je me suis dis bon, Casse-Noisette,
la musique de Tchaïkovski, les danseurs de l'opéra, ça
fait beaucoup de contraintes. En fait, j'ai accepté à
condition que les danseurs soient capables d'improviser, voire de
créer des mouvements. Certains sont vraiment inventifs, d'autres
moins. Mais ils sont tous formidables, amènent du matériel,
s'impliquent dans le spectacle. Parfois c'est difficile il est vrai
quand ils se heurtent à mon état d'esprit.
L'état d'esprit, c'est votre style !
J'aime la danse en général, le rock acrobatique, l'acrobatie,
le trampoline, la danse classique, les claquettes. Ce qui me plait
c'est de mélanger des styles qui racontent, qui parlent et
oui si je devais définir mon style je dirais c'est un état
d'esprit, l'utopie du mélange. J'aime bien choquer pour rejoindre
les extrêmes pas pour choquer seulement, ni pour perdre les
gens, mais pour les confronter et les emmener dans plein d'univers
étranges, insolites, impossibles...
Martine
Pullara
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