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Aurélia Picot ?
Je suis danseuse et interprète; danseuse ça veut dire
travailler pour un chorégraphe ou plusieurs, et interprète
c'est faire ce qu'on te demande à ta façon, pas uniquement
dans le cadre de la création chorégraphique conventionnelle.
Mais encore ?
Une grande découverte il y a deux ans : la vidéo avec
une première aventure à Ouessan en Bretagne pour un court
métrage. Quand je dis interprète, dans ce cas-là,
c'était travailler avec un garçon qui a fait de la vidéo
et les beaux-arts et qui n'est pas du tout chorégraphe ; se retrouver
au centre d'un projet où la danse est toute à faire et
à écrire. A ce moment-là, je participe à
la création mais sous la direction d'un peintre, dun photographe,
ou d'un vidéaste. Un deuxième projet a abouti à
un film qui vient juste de voir le jour, tourné l'année
passée trois semaines dans le désert en Tunisie. C'est
une vidéo-danse avec un scénario évolutif, l'histoire
d'un cadreur qui flashe sur une danseuse et qui veut toujours la maintenir
dans son cadre, en l'emmenant au milieu du désert parce qu'il
n'y a personne; sauf que dans le désert il y a les bédouins
et qu'il nous est arrivé beaucoup d'aventures. Les choses qui
étaient prévues ne se sont pas forcément passées.
La danse, c'est aussi ce que l'on est hors cadre.
Danseuse-actrice ?
C'est effectivement un travail de comédien d'interpréter
les choses quand bien même à l'arrivée, la gestuelle
peut se révéler très simple. Quand Abou te propose
une phrase complètement écrite, ce qui l'intéresse,
c'est que la personne se l'approprie, et la danse avec son vécu,
avec ce qu'elle a envie de mettre dedans, c'est-à-dire une partie
de soi même. Dans la danse contemporaine, même si ça
reste parfois quelque chose de très abstrait, on a toujours une
histoire, une trame qu'on se raconte, qui est lisible pour le spectateur
ou ne l'est pas, mais qui est vraiment un leitmotiv pour le mouvement.
Une façon d'être.
Interpréter, ça veut dire danser la pensée d'autrui
?
Oui, en y ajoutant son moi profond.
Cela implique une vraie connaissance entre les danseurs et le chorégraphe
?
Sûrement puisque travailler ensemble signifie vraiment se laisser
aller et être honnête avec ce que tu fais. C'est un tempérament,
c'est l'émotion d'un danseur qu'on a envie d'utiliser. On a tous
de la violence, de la sensualité, de la timidité
et après il faut aller jusqu'au bout, sortir de soi d'une manière
inhabituelle, comme quelqu'un qui va chercher des choses de soi méconnues
là où elles se terrent. Il faut aussi avoir une certaine
maturité pour se connaître et apprécier ses capacités,
même si on se découvre tous les jours. On travaille devant
le miroir mais toujours avec l'idée d'aller voir derrière.
On sort du cadre traditionnel de la danse ?
La gestuelle pure et dure ne devient plus le souci premier. Il y a un
travail de mise en scène et d'interprétation beaucoup
plus important, avec des moments ou il ne se passe plus rien où
la danseuse disparaît derrière la chose ou l'humain ; c'est
ce qui m'intéresse.
C'est un peu ce qu'on retrouve dans le dernier duo d'Abou Lagraa
Ça peut fonctionner s'il y a un vécu ; nous travaillons
ensemble depuis longtemps et donc forcément on pouvait aller
plus loin que ce que nous avions fait auparavant.
Plus loin dans la Nuit du 29 novembre au 2 décembre à
la Maison (de la danse).
C'était la troisième création d'Abou pour La Baraka
(Nuit Blanche) ; le duo constituait le 2ème tableau. Il est très
délicat de danser avec le chorégraphe, comme il lui est
très difficile d'être seulement interprète. C'est
au départ un travail en huis clos pas évident que j'ai
vraiment pris pour un challenge.
On
a eu l'impression que vous avez donné énormément
de vous-mêmes.
Au début, le duo était très nerveux, très
violent, très speed et au fur et à mesure Abou a rajouté
énormément de respiration et je dirais qu'il est aujourd'hui
tout a fait à l'image de la relation que nous avons, beaucoup
plus calme, plus mûre. C'est la première fois où
je me retrouve sur scène à prendre vraiment du plaisir.
Ce duo n'est jamais le même, nous ne sommes jamais dans le même
état, certaines fois on s'est surpris dans des moments d'émotions
à suspendre le temps. Abou n'a pas qu'une corde à son
arc mais ce qu'il aime par dessus tout dans la danse, c'est l'intention
à l'origine et l'état à l'arrivée, de voir
les gens sur scène dans une vraie tristesse, une vraie énergie,
une vraie folie.
On vous a vu traîner vers la place Stanislas dernièrement
?
Le directeur de l'Opéra de Nancy a demandé à Abou
de faire une pièce pour les danseurs(e)s du Ballet de Lorraine,
qui sont tous issus du classique. Abou a souhaité que je vienne
l'assister sur ce projet-là et c'est encore un nouveau métier
pour moi, enseigner et transmettre l'intention et la gestuelle à
d'autres. Il faut être très précis. Ce sont des
danseurs qui ont l'habitude d'être sur leurs pieds, voire sur
leurs pointes, et moi j'avais comme mission qu'ils se fracassent au
sol avec une énorme tension musculaire. Tu ne peux pas tricher,
il faut se mettre dans un état second, imaginer qu'on fait dix
tonnes et qu'on est attiré par le sol. Alors qu'ils avaient appris
tout l'inverse, cad à maîtriser chaque geste et à
cacher leurs efforts. Ce fut très violent pour eux dans leur
tête, mais c'est aussi une énorme ouverture d'esprit. Le
rôle de l'interprète, c'est pouvoir enfiler n'importe quelle
veste.
On a l'impression que dans votre conception de la danse, le corps
et l'esprit sont continuellement sur la tangente ?
Sans doute et de faire à chaque fois comme si c'est la première
fois. L'idée étant d'atteindre un état de fatigue
extrême, un état propice à la "vérité"
que l'on aimerait transmettre.
Tu travailles aussi sur un spectacle qui se jouera aux Subsistances
en février, un projet danse et vidéo.
Outre le fait que le lieu est magnifique, je travaille avec Marion Mangin
qui est ma grande amie et deux autres amis danseurs. C'est un projet
de Serge Meyer et Fabienne Gras avec une grosse installation vidéo
sur scène. Notre travail étant de s'inspirer des images,
c'est presque de la non-danse. L'idée c'est de faire corps avec
l'image, travailler sur le mouvement, sur une couleur, un détail.
Le plus dur est qu'il n'y a pas de chorégraphe et qu'il nous
faut trouver un chemin. Pour moi c'est plus de l'ordre de la performance,
ce spectacle-là rentre très bien dans le cadre des Subsistances.
Les projets ?
Après quelques dates, nous partirons avec La Baraka au mois de
juillet à Montréal. Puis en septembre il y aura notre
prochaine création avec pas mal de surprises
Dans tout ce que vous faites il y a l'idée du décloisonnement,
de toucher à tout, d'amener la danse contemporaine aux frontières
de ce qu'elle est ?
Ce qu'elle devrait être ; la danse à la base c'est quelque
chose de populaire qui doit brasser les gens dans tous les sens du terme.
Aussi à l'aide de la musique ou de l'image
De par ses origines
algériennes, Abou a d'emblée associé la danse à
l'idée de fête. Dans ses spectacles, sil a un propos
intellectuel comme n'importe quel créateur, il n'en fait pas
un pataquès et pour lui ce qui est important, c'est de toucher
les gens d'une manière ou d'une autre.
Aurélia Picot, d'une manière ou d'une autre.
Bruno
Pin et Laurent Zine
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