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Antigone
n'est pas attachante, elle est utile.Elles ne sont pas attachantes les
femmes de Screbrenica qui s'entêtent à enterrer des morts
anonymes et consacrent dès lors leur existence à ces dépouilles
sans nom qu'elles voudraient pour frères.
Elles sont là comme les pleureuses : pour le psaume, pour le
nécessairement déclamatoire qui rend au sacré ce
qui lui reste.
L'Antigone de Brecht endosse ce poème vieux de milliers
d'années que nous avons appris par cur. Elle a du
martyre son irrémédiable penchant pour la fin.
Créon, en face, à la place imbécile des hommes
au pouvoir, la boue sur les yeux jusqu'à ce que ce même
pouvoir se rebiffe et les perde.
La tragédie est en place, une vraie tragédie sans vainqueur,
cousue de fil blanc, incontournable. Le poids de l'irrémédiable
est au dessus de la tête des acteurs : une forme cubique suspendue,
pleine, anéantit la part du ciel et rend aux voix leur résonance
de prison. L'infime organisation géométrique des hommes
face à cette entité carrée rend tout geste écrasé,
superflu, voué à on ne sait quel raisonnement trop concret
pour être divin.
Et l'air connu de la souffrance humaine entame sa marche (ils
recommencent à torturer qui bon leur semble ") non sans
humour ou plutôt dérision sur l'art de détruire
son prochain comme soi-même.
Gilles Chavassieux opte pour un dépouillement nécessaire
qui laisse la part belle au texte. On ne s'attache guère aux
personnages. Les raccourcis du texte, la résignation de ces êtres
anéantis d'avance dans une histoire de dieux absents, rend tout
sentiment allégorique. Les puissants sont agaçants, les
maudits entêtés, comme il se doit.
Du coup, l'humanité radieuse d'Ismène et la proximité
déconcertante de Tirésias, l'image apaisante du garde-enfant
nous rendent soudainement plus tactile cette parabole. On savoure ces
instants de proximité où les choses font sens sans violence,
sans modèle obligatoire ; et le cur recommence, pas parce
qu'Hémon aime Antigone, pas parce qu'Antigone va mourir, pas
à cause de l'exemple. L'émotion vient soudainement parce
que quelqu'un nous parle. A nous.
Et la tragédie reprend sa place, jusqu'au blanc du noir final,
un blanc fidèle à l'amnésie des hommes, leur capacité
irrépressible à se dédouaner du mal qu'ils ont
eux-mêmes engendrés.
Théâtre des Ateliers du 4 au 16 janvier. 04 78 37 46 30
Mouche
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