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2001

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  AVRIL N°59  



 

Laure Adler

 

Quand France Culture s'en va conter fleurette à la Villa Gillet...
...491 interroge Laure Adler sur quelques questions de culture.

Printemps temps des rencontres et des élans. A l'effervescence joyeuse des corps répond celle des idées. Pour leur premier rendez-vous, France Culture et la Villa Gillet oublient la badinerie pour s'attaquer de front à un thème difficile qui sous de multiples avatars, devoir d'inventaire ou remise de peine, exacerbe les débats et crée la polémique : le “pardon” sera donc au centre des réflexions qui animeront le 18 et 19 avril les premières journées philosophiques organisées par France Culture dans l'enceinte ouatée de la Villa Gillet. Sous les auspices de Paul Ricœur, le philosophe Alain Finkielkraut et Antoine Garapon, secrétaire général de l'institut des hautes études sur la justice, animeront successivement le débat en multipliant les approches, qu'elles soient philosophiques ou juridiques. Une discussion qui outre sa pertinence se promet d'être aussi instructive que plaisante, puisque la précédera la lecture de textes aussi bien littéraires, philosophiques, que psychanalytiques, menée par plusieurs comédiens dont Jeanne Balibar ou Marc Touret.
L'occasion de saisir au vol quelques propos d'une dame au parcours étonnant, fruit “de rencontres exceptionnelles, d'engagements collectifs et de travail d'équipe” Laure Adler. Le temps est loin où la jeune femme de 20 ans débutait en tant que secrétaire dans la maison de Radio France. Désormais directrice de France Culture, l'ex-animatrice pétillante du Cercle de Minuit avoue n'être venue à la culture “que par le plus grand des hasards". Mais lorsque l'on apprend qu'en guise de tout goûter, la lycéenne qu'elle fut se délectait déjà de Nourritures terrestres, le plus grand des hasards prend alors la saveur d'heureuses prédispositions...

Au niveau personnel, quel rôle joue la culture dans votre vie, votre rapport au monde ?
Elle me fait vivre vraiment, à chaque seconde. Je ne peux pas vivre sans aller au théâtre au moins deux fois par semaine, au cinéma la même chose, sans lire des textes aussi bien de littérature que de sociologie ou de sciences humaines. Il se trouve que mon métier de journaliste m'a contraint pendant 30 ans à avaler un très grand nombre de productions culturelles. Je suis quelqu'un de très émotif et très sensible alors souvent on se moque de moi parce que j'ai un peu trop d'empathie et je participe trop. Il se trouve que là dans mes nouvelles fonctions je ne suis plus obligée ni de lire ni d'aller au spectacle mais je ne peux plus m'en passer. C'est une drogue.
Le ministère de la Culture accorde 56 % de son budget à la capitale au détriment de la province. Que pensez-vous de ce déséquilibre flagrant qui œuvre pour la centralisation des équipements et activités culturelles à Paris ?
Je pense que c'est de plus en plus préoccupant dans la France d'aujourd'hui. Les dernières élections municipales nous montrent que les Français manifestent de plus en plus d'intérêt à leur territoire, de plus en plus de valeur à la proximité, de plus en plus de profondeur vers un enracinement territorial et non pas vers les lumières de Paris. Personnellement je pense que depuis de nombreuses années les véritables révélations qu'elles soient théâtrales, chorégraphiques et musicales viennent de province et plus de Paris : la capitale demeure un creuset mais n'est plus depuis maintenant une bonne dizaine d'années le lieu de création, d'incandescence, le lieu de départ. Au contraire c'est un lieu de confirmation mais ce n'est plus un lieu de production et de création. Il me semble que le Ministère de la Culture va devoir effectivement éplucher ses techniques budgétaires pour essayer d'irriguer autrement.
Selon vous y a-t-il aujourd'hui encore la présence d'un élan créateur vivace en France ?
Oui, de plus en plus grand qui vient des territoires urbains, de la base, pas forcément de l'institutionnalisation de la culture. C'est ça qui me paraît le plus important.
Justement, comment encourager cette éclosion de jeunes créateurs ?
Déjà en parler ! Il y a très peu d'espaces dans la presse écrite ou télévisuelle nationale. Déjà les reconnaître à part entière et en parler pour donner envie. C'est ce que modestement nous tentons de faire à France Culture assez systématiquement mais aussi plus particulièrement avec de nouvelles émissions depuis septembre dernier, Libres Scènes d'Aude Lavigne tous les mercredi après-midi et Multi-pistes d'Arnaud Laporte tous les soirs vers 22h. Ils ont pour unique mission de parcourir la France entière et de faire connaître à nos auditeurs tout ce qui s'invente au quotidien dans les régions aussi bien dans le théâtre, la musique, la vidéo, la danse...
Au niveau du financement le Ministère se montre moins généreux avec ces petites structures qu'avec les grandes institutions...
C'est très compliqué. Il se trouve que dans une vie antérieure j'ai eu à m'occuper de problèmes budgétaires du Ministère de la Culture, je connais bien son fonctionnement, mais on ne peut pas simplement répondre d'une phrase un peu démagogique "oui oui, il faudrait plus de sous" c'est plus compliqué que cela. Il faudrait redéployer le budget de la culture autrement, envisager des partenariats avec les présidences régionales, les DRAC. Enfin c'est tout un système d'irrigation budgétaire sur le terrain où le rôle de l'Etat, à mon humble avis, aujourd'hui, avec les conséquences de la décentralisation est à redéfinir comme un rôle d'incitateur, d'orientateur et pas forcément comme un rôle d'assistanat. Je crois que cela viendra très prochainement sur le terrain de l'expertise budgétaire, technique, institutionnelle, ministérielle et culturelle, dans les deux ou trois prochaines années.
On constate l'existence d'une culture à plusieurs vitesses. En schématisant une culture de masse fondée avant tout sur la notion de divertissement, et une culture plus “élitiste” qui fait la part belle à l'érudition, la réflexion. Il faut bien reconnaître que malgré tous les efforts entrepris par divers acteurs du milieu culturel, cette dernière connaît un auditoire restreint et reste réservée aux initiés. Comment l'expliquez-vous ?
C'est l'éternel problème depuis la création du Ministère de la Culture. D'ailleurs il y a des travaux édités et proposés par le Ministère qui ont montré qu'effectivement malgré toute la politique culturelle d'André Malraux, malgré les espoirs suscités, l'engagement provoqué par des gens comme Jean Vilar et ses successeurs plus que dignes comme Antoine Vitez, qui ont tous pensé que la culture était une arme publique, politique et pour tous, force est de constater que les efforts déployés tous azimuts vers les créateurs, les régions et les innovations de Jack Lang et de ses successeurs aussi bien de droite que de gauche restent dans un cercle fermé. Ça reste un vrai problème citoyen dont nous souffrons beaucoup à France Culture y compris dans notre appellation : le mot même de culture continue à faire peur en France. Il est souvent synonyme d'élitisme, et donc plein de gens pensent qu'ils n'y comprendront rien. Et puis il y en a d'autres qui, de l'autre côté du miroir, s'estiment propriétaires d'une certaine culture. Je crois cependant que l'avenir est très prometteur à cause de deux orientations. D'abord parce que toute cette nouvelle génération des créateurs issus de différents milieux sociaux, et pas seulement des élites économiques de la France bien-pensante, est en train de fabriquer un creuset multi-ethnique, multi-culturel et multi- disciplinaire. Et ensuite parce que j'ai l'impression que toute cette création sur différents supports qui ne nécessite pas forcément une formation intellectuelle au départ très poussée mais plutôt un instinct créatif, va pouvoir atteindre des couches plus "populaires" que celles avec lesquelles on a l'habitude de converser.
Comment définiriez-vous celle de France Culture ?
Gourmande, sensuelle, et porteuse à la fois de réflexion et d'imaginaire et permettant aux auditeurs de se faire pour chacun d'entre eux un jugement mais sans jamais en édicter aucun. J'insiste beaucoup sur le mot gourmandise : la culture c'est pas chiant, c'est pas quelque chose qu'il faut avaler comme l'huile de foie de morue ! La culture c'est une ouverture au monde, une reconstruction de soi-même, c'est divertissant au sens le plus noble du terme et c'est pas forcément contraignant. Si l'on pouvait faire passer cette idée-là...
Ne pensez-vous pas qu'il y ait aujourd'hui, malgré la qualité certaine de quelques émissions, un risque d'un nivellement par le bas dans le paysage audiovisuel français ?
Non. On critique beaucoup nos médias, notre télévision notamment. Je trouve que par rapport aux autres émissions européennes il y a énormément d'espace quand même de découvertes...
qui sont souvent relégués tard le soir, et cela ce n'en est pas une de découverte...
Il manque un concept de télévision, il manque la croyance chez les dirigeants de télévision que la culture c'est pour tous, que c'est pas forcément ennuyeux, que ça peut être vivant, coloré, gai, conflictuel et que ça suffit les messes culturelles consensuelles.
Vous avez écrit un livre sur Duras*. En quoi réside votre attirance pour la littérature ?
J'aime beaucoup les romans parce qu'ils ont construit mon identité mais là je fais un retour aux sources. Ma formation est d'être philosophe, j'ai fait des études de philo, et j'ai préparé l'agrégation que je n'ai pas passée (j'ai bien fait car je ne l'aurais pas eue). Ensuite je me suis orientée vers l'histoire. Depuis un an je reviens donc beaucoup à la philo, ça ne m'empêche pas de lire des romans mais en ce moment je trouve plus de sérénité, de ressourcement à essayer de comprendre les textes philosophiques.
Vous organisez à Lyon le 18 et 19 avril deux journées philosophiques consacrées au “pardon”. Le choix de Lyon relève-t-il de la pure coïncidence ou bien était-ce une subtile façon de solliciter la contribution de Charles Millon au sein de ces journées de réflexion ?
Ah non, on n'a pas invité Charles Millon !
Qui sait, il en aurait peut-être pris de la graine...
Ah oui, je crois d'ailleurs que sa femme est prof de philo. Non, mais c'est un choix tout à fait délibéré, un coup de cœur pour une institution qui à nos yeux est tout à fait singulière dans le panorama intellectuel français, un territoire de liberté et de questionnement dans différents registres que ce soit la littérature, la sociologie, la philo, et pour un homme qui s'appelle Guy Walter. Pour nous la Villa Gillet est vraiment un lieu exploratoire d'une très grande intensité. C'est donc très délibérément que j'ai proposé à Guy Walter de faire ces rencontres à Lyon et j'ai été ravie qu'il les accueille avec enthousiasme.
Vous comptez pérenniser ce rendez-vous ?
Nous espérons bien que nous sommes partis pour de nombreuses années. Mais il faut être très prudent vous savez dans les mariages, pour l'instant nous sommes à peine fiancés. Nous allons d'abord échanger nos serments...

*(Marguerite Duras, éditions Gallimard)

Florence Broizat