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Erik
comme Electrik, Truffaz comme Jaz, ni tout à fait électrique,
ni tout à fait jazz, le trompettiste ne tranchera pas. Comme
il ne tranchera pas non plus entre drumnbass et rap. Sans
être révolutionnaire, sa musique semble couler de source,
reconnaissable dès les premières notes, la fusion des
styles opère naturellement, sans jamais donner cette impression
dopportunisme que charrie trop souvent le mélange des genres.
Lorsquun saxophoniste se fait remarquer, cest systématique,
on le compare à John Coltrane, et dans une moindre mesure, les
pianistes connaissent un même genre de baptême avec Bill
Evans. Les trompettistes eux, se coltinent Miles Davis, Truffaz comme
les autres, mais sa musique en particulier prête à confusion
: contexte électrique, utilisation du fender Rhodes, pédale
wah-wah branchée sur la trompette... et même drumnbass
(faites écouter la version de Rated X qu'a enregistrée
Miles Davis en 1972 dans l'indispensable Get Up With It à des
fous de jungle, ils vous parleront tous de drum'n'bass en faisant la
grimace parce que le morceau est un peu free... ça ne rate jamais).
Mais il ny a pas que ça, et ce perpétuel retour
en arrière a de quoi agacer. "Cest assez compréhensible
dans la mesure où Miles Davis est la personne qui a rendu le
plus populaire la trompette au sein dun environnement électrique.
Donc voilà la référence... cest un peu comme
si on parle de littérature russe, on va parler de Tolstoï
ou de Dostoïewski. Dautre part Miles Davis a beaucoup développé
sa musique daprès les climats et cest un truc quon
fait aussi, cest lune des particularité du groupe.
Et puis je joue de la trompette..." Justement, le timbre feutré
de cette trompette ne serait pas plutôt proche de celui de Chet
Baker ? et Betty, magnifique ballade, un hommage à cet artiste
unique ? "Tout à fait, cest complètement juste.
Dailleurs, je suis très content que vous me le disiez parce
que jaime vraiment Chet Baker. Mais lui il a eu une démarche
qui sest plutôt articulée au niveau du fond que de
la forme. Cest-à-dire quil a toujours joué
la même musique en la creusant un peu sans changer de forme".
Ce qui est le contraire de Miles Davis... et pour continuer chez les
trompettistes on peut trouver dans les compositions de Truffaz, un chant
et un sourire, une couleur qui rappellent Don Cherry : "Jaime
beaucoup Don Cherry, le pianiste aussi. Surtout son implication dans
la musique, très forte. Quand il joue, il se passe quelque chose...
et puis cest souvent très libre". Cest avec
son deuxième album The Dawn que le groupe sest fait remarquer
grâce notamment à lapport de cette fameuse drumnbass
acoustique qui semble plus digérée (notamment par le batteur)
dans le récent Bending New Corner. Une drumnbass
très à propos il y a deux ans et presque déjà
obsolète aujourdhui... le groupe na dailleurs
jamais eu lintention de sen faire une spécialité
: "non, dans la mesure où chaque membre du groupe a participé
ou participe encore à des expériences vraiment électroniques.
Mon dernier enregistrement en studio, pour une musique de film, sest
fait avec un Dj, je jouais sur des samples... et lapparition de
la drumnbass dans lorganisation musicale est venue
de notre expérience à Londres il y a deux ans où
on jouait une fois par mois au Blue Note dans un cadre hyper électronique.
Donc cest quelque chose quon a bien vécu. Dans le
cadre de ce groupe, on cherche à conserver lélasticité
et la souplesse des instruments acoustiques, donc on ne va pas aller
vers ça... ce qui nempêche pas que le bassiste produit
des disques de house, ou que moi jenregistre avec des gens qui
font de lélectronique en dehors du groupe". De même
le hip-hop nest quune composante du répertoire, moments
parfois improvisés ou Nya apporte son phrasé rap aux limites
du chant : " Son groupe sappelait Silent Majority avec lequel
on a bien joué trois ans, moi jétais un invité
mais Marcello Giuliani (le bassiste) en faisait vraiment partie. Puis
Nya est venu dans un club, on la invité comme ça
à faire une jam et cétait très chouette,
donc on a eu lidée de faire quelque chose avec lui. Une
partie des textes est écrite, parfois on prend des morceaux quil
ne connaît pas, où il na pas prévu de rapper
et là il improvise. (...) Nya est en "guest" parce
que le groupe existait avant lui et la suite des événements
ne se fera pas forcément avec lui". Alors jazz ou pas jazz
? linénarrable Branford Marsalis sest énervé
lannée dernière sur Truffaz lors dun blind-fold-test
pour Vibration, (test découte en aveugle quil avait
visiblement confondu avec un shoot-them-up) le bougre qui donnait jadis
des leçons de fonk avec Buckshot avait mal à son jazz
chéri, mais la question a-t-elle le moindre intérêt
? "Non, cest un faux débat, qui a plutôt tendance
à révéler qui sont les personnes qui parlent...
alors dans ce cas-là il a un intérêt parce que les
gens se dévoilent : ils sont sectaires ou ne le sont pas. Autrement
on sen moque, limportant cest la musique.(...) Tous
les membres de ce groupe sont vraiment issus de la pop, ça va
de Pink Floyd à Police en partant même de groupes comme
Led Zeppelin ou Deep Purple, jusquà la pop actuelle, Massive
Attak, Björk, des gens comme ça... Jai écouté
bien plus de pop dans mon adolescence que de jazz". En vacance
quelques semaines au Maroc après des mois de tournées
à un rythme infernal "il y a toujours un risque à
trop tourner mais on arrête à chaque fois au bon moment...
ça dépend aussi de lattitude quon a en concert,
si on faisait toujours le même répertoire, il y aurait
un risque doverdose, mais là on joue dans des salles très
différentes donc on varie, il ny a jamais de listes de
morceaux". Eric Truffaz prend le temps découter quelques
collègues : "le dernier disque de Jon Hassel, à écouter
absolument, Chet Baker, Paolo Fresu que jadore... Peter Molvær
aussi", en attendant de reprendre la route pour sarrêter
deux fois à Lyon. Le concert du groupe donné lannée
dernière à Jazz à Vienne, au club, fut lun
des meilleurs moments du festival. Beaucoup plus dense que le disque,
qui semble très lisse et sage en comparaison (mais cest
sans doute leffet Blue Note), il faut voir le groupe se lâcher
enfin sur scène et développer ce qui est juste esquissé
en studio.
A Vienne, le concert na jamais cessé de monter en intensité.
Patrick Muller au fender Rhodes, fut digne du Keith Jarrett époque
Miles et il était difficile de ne pas avoir envie de danser sur
le dernier rappel Friendly Fire. En concert à St Priest le 4
février avec Eric Teruel en première partie, romantique
et proche de Chick Corea, il se dispute avec Frank Avitabile le titre
de meilleur pianiste de jazz lyonnais (rappelons au passage une bonne
nouvelle, le Bec de Jazz ouvre à nouveau et Tchangodeï,
maître des lieux, est définitivement hors concours, pour
reprendre Francis Marmande, les deux susnommés jouent sans aucun
doute beaucoup mieux du piano que Tchango... mais vraiment pas aussi
bien.)
Encore un mot sur le public de Truffaz : "Non le public nest
pas exclusivement jazz. Il y a beaucoup de gens qui viennent soit des
musiques électroniques, soit des adolescents qui écoutent
de la pop, beaucoup de musiques différentes. Donc le public est
hétéroclite et les âges assez étendus".
Vincent
Domeyne
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