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2000

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  AVRIL N°48  


Pierres-Yves Ginet©

 

Tibet un peuple
en sursis

Enfant au poing levé lors de la manifestation du 10 mars commémorant le soulèvement du peuple tibétain, Leh, Ladakh, Inde, 10 mars 1996.

Tibet un peuple en sursis au musée d’Histoire et de la Résistance, une exposition qui nous donne des nouvelles d’une région concrètement mise à l’écart, d’une culture en voie d’extinction, d’une enclave ignorée des droits de l’homme, enfin bref, une carte postale pas vraiment touristique envoyée par des photographes d’origines très diverses, qui, entre fascination et urgence, nous livrent 130 clichés (pour la plupart en couleur) de ce monde, au-dessus du monde. Un voyage qui ne remontera peut-être pas le moral de ceux qui pensent déjà que les fondations de la maison des hommes sont branlantes, car en ce qui concerne le toit, ça ne va pas fort du tout. Pourtant malgré une situation à l’allure de catastrophe, la mobilisation et la prise de conscience s’organise mais pour quel avenir ?

Cent trente images donc, pour 90 % en couleur de format 30 x 40 ou 40 x 50 cm installées sur les murs et parois du sous-sol du musée et organisées sur un trajet qui fait entrer le spectateur dans différents espaces thématiques, tels la révolte et la répression, la survie, et l’identité. On oscille entre le photo journalisme de presse et le reportage de voyage, voire ethnographique.
Une confirmation qui n’est pas sans intérêt, non plus sans plaisir, en effet, deux espaces comme deux enclaves permettent de contempler (et le mot semble ici tout à fait convenir) les photographies de paysages où la lumière paraît confiner au minéral et aux eaux des rivières et lacs une autre matière, où l’on a l’impression de voir au travers d’un éther purifié le regard et le sourire des Tibétains, les drapeaux de prières, le fumet du thé au beurre de yack, les écritures sacrées couchées sur les bandes de papiers rectangulaires, le rouge des étoffes des moines, un peu comme si la méditation ne pouvait en fait ne venir que de là-haut, comme une gigantesque métaphore de la pensée humaine... Malheureusement, l’altitude n’est pas un rempart suffisant pour empêcher la connerie humaine de se répandre, et l’ignominie de s’y installer.
Bien sûr, avant que de s’engouffrer dans un manichéisme évidemment simplificateur et rassurant, où les méchants et les gentils seraient à jamais et depuis toujours identifiés, il faut tout de même rappeler que le Tibet, avant de se faire annexer tout bonnement par la Chine en 1951 (c’est-à-dire colonisé), connaissait un régime féodal, où le roi-dieu (Dalaï Lama) régnait sans partage sur un pays qui déclare son indépendance en 1911 après avoir chassé les Chinois. Que ce régime, qui associait pouvoir religieux et politique dans une toute puissance, n’aurait certainement pas séduit ceux qui actuellement militent dans de nombreuses associations pour la libération du Tibet.
Lhassa, actuelle capitale de la “région autonome du Tibet”, de Lha (Dieu) et Sa (ville-pays) abritait dans le monument sacré Potala (montagne du Boudha), le roi-dieu, désigné par un conseil supérieur de moines reconnaissant aux moyen de signes secrets sa divine réincarnation.
On est loin du libre arbitre, de l’autodétermination d’un peuple, d’un pouvoir démocratique, d’un état de droit, d’une liberté d’expression etc, etc enfin de toutes ces sortes de choses au nom de quoi le militantisme pro-tibétain réclame le départ des Chinois.
Reste que l’actuel Dalaï Lama (prix Nobel de la paix) exilé depuis 1959 à Dharamsala en Inde, a refondé ces principes et a opté pour un gouvernement démocratique à l’occidental et semble loin de ce féodalisme d’antan.
Reste aussi que l’action du gouvernement chinois, à l’encontre du Tibet, est un chef-d’œuvre de colonialisme, où le génocide, s’il n’est pas aussi spectaculaire et expéditif que ceux perpétrés par l’Allemagne nazie, ou autre Rwanda, n’en n’est pas moins perfectionné et inhumain. Car outre l’invasion militaire, la répression sanglante, la destruction physique et psychologique de tout opposant, c’est une véritable entreprise d’acculturation et de pillage qui a été menée consciencieusement depuis un demi-siècle.
Pillage des ressources naturelles, sols et sous-sols, des images saisissantes montrent notamment une scène de transport de bois illustrant la déforestation massive du pays entraînant son cortège de méfaits pour l’écosystème (destruction de la faune et la flore, érosion des sols, désertification....), pollutions en tous genres où l’on se débarrasse ici de déchets encombrants, nucléaires par exemple, le plus durable des cadeaux de notre belle technologie...
Mais ce qui reste, dans cette exposition du moins, le plus remarquable figure dans l’espace appelé ici “La sinisation” qui n’a rien à envier avec l’américanisation qui déferle sur le monde entier (et même sur le Tibet, puisqu’un Hôtel Holyday Inn s’est ouvert en 90 à Lhassa !).
Car les Chinois, à l’instar de tout impérialisme, ont compris que la manière la plus efficace d’éradiquer une culture était de la pervertir bien sûr au moyen de normes répressives, dont l’obligation de la langue chinoise à partir de l’école secondaire n’est pas des moindres, mais aussi par l’implantation et le développement d’us et coutumes différentes, voire opposées à celles qui avaient cours dans la culture traditionnelle tibétaine.
Les images proposées à cet égard sont éloquentes, tel le Potala pris en contre-plongée de nuit, éclairé par les stroboscopes des boîtes de nuit où l’on imagine que certains des 7 millions de Chinois installés à l’heure actuelle au Tibet (pour 6 millions de Tibétains), font flamber leurs yuans fraîchement gagnés dans le business désormais encouragé par le pouvoir central -karaoké, whisky et petites pépées, toutes aussi encouragées officieusement à vendre leurs charmes parfois au pied des monastères- tout paraît en marche pour faire sombrer dans l’oubli la culture d’un peuple qui se voit réduit au silence (la parole contrevenante coûte très cher, plusieurs années de taules sanctionnent un simple “Tibet libre” déclamé dans la rue) et à une paupérisation sans appel (chômage et exclusion en tous genres) à qui ne s’engouffre pas dans ce monde imposé, où vivre décemment implique de se conformer aux mœurs du colon.
Un colon qui doit, au fur et à mesure des générations et des mixités, se sentir de plus en plus chez lui et où le Tibet d’avant Mao devient de plus en plus un souvenir embrumé pour des jeunes générations qui feront peut-être vite le choix entre société de consommation, préoccupation de survie et mémoires d’un passé désormais de plus en plus lointain.
Même si le charisme de l’actuel Dalaï Lama (né en 1935) demeure pour beaucoup, semble-t-il, un dieu inébranlable et un espoir intact de liberté à reconquérir.
Coincé entre l’Inde et la Chine, bordé par le Népal et voisin d’états comme le Pakistan qui ont d’autres chats à fouetter, le Tibet ne pèse pas lourd dans le concert mondial qui se joue à l’ONU, où simplement 3 états membres (Norvège, Lituanie et Tchéquie) osent lever la main pour prendre sa défense.
Et même notre bonne vieille France, qui lors de la dernière visite du Dalaï Lama à l’Assemblée Nationale a intitulé celle-ci de visite “pastorale”, histoire de ne pas choquer le protocole chinois très à cheval sur l’étiquette ; une étiquette qu’aucun dirigeant des puissances du G7 ou 8 (welcome Poutine, Tchéchénie détail de l’histoire), n’a intérêt à égratigner : le marché mondial se bouscule au portillon de la citée interdite pour prendre sa part du gâteau ; pensez donc 1/5 de l’humanité glisse à vitesse grand V droit vers l’univers paradisiaque du Mac Do, du frigo et du téléphone portable, un vrai régal pour les jeunes loups des “Start-up” de la globalisation qui voient là le terrain d’aventure économique du millénaire.
Que pèsent les mantras et le gong des moines et monastères (d’ailleurs pour la plupart détruits) dans cette cacophonie internationale ? Certainement peu de choses, en tout cas pas suffisamment pour gâcher l’excellent repas pris à la Tour Rose, entre amis, par Jiang Zemin (président chinois) et Chirac, un beau jour d’automne dans notre belle cité qui a paradoxalement élevé le jeune Guendun Choekyi Nyima (deuxième autorité religieuse du Tibet) au rang de citoyen d’honneur de la ville de Lyon.
Real politik et bonne conscience n’ont jamais découragé les gouvernants, mais si en tant que citoyen vous voulez en savoir plus après la visite de cette exposition, allez donc le 8 ou le 15 avril voir la projection du film de Luc Segara Tibet, histoire d’une tragédie au centre d’histoire et contactez l’association Soutien à la culture et à l’art tibétain où l’un de ses animateurs, Pierre-Yves Ginet, également photographe participant à l’exposition, vous en dira plus long sur la manière d’agir. Histoire de prendre de l’altitude et de participer, non pas pour une quelconque victoire de toute façon illusoire, mais pour emprunter un chemin de libération, ici et maintenant.

Laurent Mulot