JANVIER
N°45
Jean-Luc Benoziglio
Nième Compagnie
Régine Chopinot
FEVRIER N°46
Erik Truffaz
Arthur H
Philippe Vincent
Claire Rengade
Brigitte Giraud
Le Pez Ner
MARS
N°47
Dominique Bagouet
Musiques en scène
Ousmane Sow
Gilles Chavassieux
Saïan Supa Crew
Thomas fersen
John Coltrane
AVRIL
N°48
Sally Nyolo
Tibet un peuple en sursis
Turak au Laos
Jean Bolcato
MAI
N°49
José Bové
Bell Oeil
Idir
Quatuor Hélios
High Tone
JUIN
N°51/51
Partage d'exotisme
JAVA
Anthony Braxton
Anna Karina
SEPTEMBRE
N°52
Delphine Gaud
Cie Accrorap
Nième Compagnie
Virginie Despentes
Le Peuple de l'Herbe
Bruno Chevillon
OCTOBRE
N°53
Maguy Marin
Brooklin Funk Essentials
Gopf
Biennale Internationale de Design
Bernard Lubat
Bob Dylan
NOVEMBRE
N°54
Emir Kusturica
Elliott Murphy
Charlie Brozzoni
Planète Comet
Denis Lavant
Glen Gould
Avatarium
Claire Rengade
DECEMBRE
N°55
Assassin
David Krakauer
Musée d'Art Contemporain |
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Pierres-Yves Ginet©
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Tibet
un peuple
en sursis
Enfant
au poing levé lors de la manifestation du 10 mars commémorant
le soulèvement du peuple tibétain, Leh, Ladakh, Inde,
10 mars 1996. |
Tibet
un peuple en sursis au musée dHistoire et de la Résistance,
une exposition qui nous donne des nouvelles dune région
concrètement mise à lécart, dune culture
en voie dextinction, dune enclave ignorée des droits
de lhomme, enfin bref, une carte postale pas vraiment touristique
envoyée par des photographes dorigines très diverses,
qui, entre fascination et urgence, nous livrent 130 clichés (pour
la plupart en couleur) de ce monde, au-dessus du monde. Un voyage qui
ne remontera peut-être pas le moral de ceux qui pensent déjà
que les fondations de la maison des hommes sont branlantes, car en ce
qui concerne le toit, ça ne va pas fort du tout. Pourtant malgré
une situation à lallure de catastrophe, la mobilisation
et la prise de conscience sorganise mais pour quel avenir ?
Cent trente images donc, pour 90 % en couleur de format 30 x 40 ou 40
x 50 cm installées sur les murs et parois du sous-sol du musée
et organisées sur un trajet qui fait entrer le spectateur dans
différents espaces thématiques, tels la révolte
et la répression, la survie, et lidentité. On oscille
entre le photo journalisme de presse et le reportage de voyage, voire
ethnographique.
Une confirmation qui nest pas sans intérêt, non plus
sans plaisir, en effet, deux espaces comme deux enclaves permettent
de contempler (et le mot semble ici tout à fait convenir) les
photographies de paysages où la lumière paraît confiner
au minéral et aux eaux des rivières et lacs une autre
matière, où lon a limpression de voir au travers
dun éther purifié le regard et le sourire des Tibétains,
les drapeaux de prières, le fumet du thé au beurre de
yack, les écritures sacrées couchées sur les bandes
de papiers rectangulaires, le rouge des étoffes des moines, un
peu comme si la méditation ne pouvait en fait ne venir que de
là-haut, comme une gigantesque métaphore de la pensée
humaine... Malheureusement, laltitude nest pas un rempart
suffisant pour empêcher la connerie humaine de se répandre,
et lignominie de sy installer.
Bien sûr, avant que de sengouffrer dans un manichéisme
évidemment simplificateur et rassurant, où les méchants
et les gentils seraient à jamais et depuis toujours identifiés,
il faut tout de même rappeler que le Tibet, avant de se faire
annexer tout bonnement par la Chine en 1951 (cest-à-dire
colonisé), connaissait un régime féodal, où
le roi-dieu (Dalaï Lama) régnait sans partage sur un pays
qui déclare son indépendance en 1911 après avoir
chassé les Chinois. Que ce régime, qui associait pouvoir
religieux et politique dans une toute puissance, naurait certainement
pas séduit ceux qui actuellement militent dans de nombreuses
associations pour la libération du Tibet.
Lhassa, actuelle capitale de la région autonome du Tibet,
de Lha (Dieu) et Sa (ville-pays) abritait dans le monument sacré
Potala (montagne du Boudha), le roi-dieu, désigné par
un conseil supérieur de moines reconnaissant aux moyen de signes
secrets sa divine réincarnation.
On est loin du libre arbitre, de lautodétermination dun
peuple, dun pouvoir démocratique, dun état
de droit, dune liberté dexpression etc, etc enfin
de toutes ces sortes de choses au nom de quoi le militantisme pro-tibétain
réclame le départ des Chinois.
Reste que lactuel Dalaï Lama (prix Nobel de la paix) exilé
depuis 1959 à Dharamsala en Inde, a refondé ces principes
et a opté pour un gouvernement démocratique à loccidental
et semble loin de ce féodalisme dantan.
Reste aussi que laction du gouvernement chinois, à lencontre
du Tibet, est un chef-duvre de colonialisme, où le
génocide, sil nest pas aussi spectaculaire et expéditif
que ceux perpétrés par lAllemagne nazie, ou autre
Rwanda, nen nest pas moins perfectionné et inhumain.
Car outre linvasion militaire, la répression sanglante,
la destruction physique et psychologique de tout opposant, cest
une véritable entreprise dacculturation et de pillage qui
a été menée consciencieusement depuis un demi-siècle.
Pillage des ressources naturelles, sols et sous-sols, des images saisissantes
montrent notamment une scène de transport de bois illustrant
la déforestation massive du pays entraînant son cortège
de méfaits pour lécosystème (destruction
de la faune et la flore, érosion des sols, désertification....),
pollutions en tous genres où lon se débarrasse ici
de déchets encombrants, nucléaires par exemple, le plus
durable des cadeaux de notre belle technologie...
Mais ce qui reste, dans cette exposition du moins, le plus remarquable
figure dans lespace appelé ici La sinisation
qui na rien à envier avec laméricanisation
qui déferle sur le monde entier (et même sur le Tibet,
puisquun Hôtel Holyday Inn sest ouvert en 90 à
Lhassa !).
Car les Chinois, à linstar de tout impérialisme,
ont compris que la manière la plus efficace déradiquer
une culture était de la pervertir bien sûr au moyen de
normes répressives, dont lobligation de la langue chinoise
à partir de lécole secondaire nest pas des
moindres, mais aussi par limplantation et le développement
dus et coutumes différentes, voire opposées à
celles qui avaient cours dans la culture traditionnelle tibétaine.
Les images proposées à cet égard sont éloquentes,
tel le Potala pris en contre-plongée de nuit, éclairé
par les stroboscopes des boîtes de nuit où lon imagine
que certains des 7 millions de Chinois installés à lheure
actuelle au Tibet (pour 6 millions de Tibétains), font flamber
leurs yuans fraîchement gagnés dans le business désormais
encouragé par le pouvoir central -karaoké, whisky et petites
pépées, toutes aussi encouragées officieusement
à vendre leurs charmes parfois au pied des monastères-
tout paraît en marche pour faire sombrer dans loubli la
culture dun peuple qui se voit réduit au silence (la parole
contrevenante coûte très cher, plusieurs années
de taules sanctionnent un simple Tibet libre déclamé
dans la rue) et à une paupérisation sans appel (chômage
et exclusion en tous genres) à qui ne sengouffre pas dans
ce monde imposé, où vivre décemment implique de
se conformer aux murs du colon.
Un colon qui doit, au fur et à mesure des générations
et des mixités, se sentir de plus en plus chez lui et où
le Tibet davant Mao devient de plus en plus un souvenir embrumé
pour des jeunes générations qui feront peut-être
vite le choix entre société de consommation, préoccupation
de survie et mémoires dun passé désormais
de plus en plus lointain.
Même si le charisme de lactuel Dalaï Lama (né
en 1935) demeure pour beaucoup, semble-t-il, un dieu inébranlable
et un espoir intact de liberté à reconquérir.
Coincé entre lInde et la Chine, bordé par le Népal
et voisin détats comme le Pakistan qui ont dautres
chats à fouetter, le Tibet ne pèse pas lourd dans le concert
mondial qui se joue à lONU, où simplement 3 états
membres (Norvège, Lituanie et Tchéquie) osent lever la
main pour prendre sa défense.
Et même notre bonne vieille France, qui lors de la dernière
visite du Dalaï Lama à lAssemblée Nationale
a intitulé celle-ci de visite pastorale, histoire
de ne pas choquer le protocole chinois très à cheval sur
létiquette ; une étiquette quaucun dirigeant
des puissances du G7 ou 8 (welcome Poutine, Tchéchénie
détail de lhistoire), na intérêt à
égratigner : le marché mondial se bouscule au portillon
de la citée interdite pour prendre sa part du gâteau ;
pensez donc 1/5 de lhumanité glisse à vitesse grand
V droit vers lunivers paradisiaque du Mac Do, du frigo et du téléphone
portable, un vrai régal pour les jeunes loups des Start-up
de la globalisation qui voient là le terrain daventure
économique du millénaire.
Que pèsent les mantras et le gong des moines et monastères
(dailleurs pour la plupart détruits) dans cette cacophonie
internationale ? Certainement peu de choses, en tout cas pas suffisamment
pour gâcher lexcellent repas pris à la Tour Rose,
entre amis, par Jiang Zemin (président chinois) et Chirac, un
beau jour dautomne dans notre belle cité qui a paradoxalement
élevé le jeune Guendun Choekyi Nyima (deuxième
autorité religieuse du Tibet) au rang de citoyen dhonneur
de la ville de Lyon.
Real politik et bonne conscience nont jamais découragé
les gouvernants, mais si en tant que citoyen vous voulez en savoir plus
après la visite de cette exposition, allez donc le 8 ou le 15
avril voir la projection du film de Luc Segara Tibet, histoire dune
tragédie au centre dhistoire et contactez lassociation
Soutien à la culture et à lart tibétain où
lun de ses animateurs, Pierre-Yves Ginet, également photographe
participant à lexposition, vous en dira plus long sur la
manière dagir. Histoire de prendre de laltitude et
de participer, non pas pour une quelconque victoire de toute façon
illusoire, mais pour emprunter un chemin de libération, ici et
maintenant.
Laurent
Mulot
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