JANVIER
N°45
Jean-Luc Benoziglio
Nième Compagnie
Régine Chopinot
FEVRIER N°46
Erik Truffaz
Arthur H
Philippe Vincent
Claire Rengade
Brigitte Giraud
Le Pez Ner
MARS
N°47
Dominique Bagouet
Musiques en scène
Ousmane Sow
Gilles Chavassieux
Saïan Supa Crew
Thomas fersen
John Coltrane
AVRIL
N°48
Sally Nyolo
Tibet un peuple en sursis
Turak au Laos
Jean Bolcato
MAI
N°49
José Bové
Bell Oeil
Idir
Quatuor Hélios
High Tone
JUIN
N°51/51
Partage d'exotisme
JAVA
Anthony Braxton
Anna Karina
SEPTEMBRE
N°52
Delphine Gaud
Cie Accrorap
Nième Compagnie
Virginie Despentes
Le Peuple de l'Herbe
Bruno Chevillon
OCTOBRE
N°53
Maguy Marin
Brooklin Funk Essentials
Gopf
Biennale Internationale de Design
Bernard Lubat
Bob Dylan
NOVEMBRE
N°54
Emir Kusturica
Elliott Murphy
Charlie Brozzoni
Planète Comet
Denis Lavant
Glen Gould
Avatarium
Claire Rengade
DECEMBRE
N°55
Assassin
David Krakauer
Musée d'Art Contemporain |
|

|
|
Emir
Kusturica
No Smoking Orchestra
|
Le
21/11, le Transbordeur accueillera No Smoking Orchestra pour un show
échevelé. Les dix musiciens nous livreront une musique
où, de la marche turque au bal musette en passant par des sons
sud-américains, le tout dans un déchaînement de
cuivres, de cordes et d'accordéons, nous fera saisir que les
Balkans sont bel et bien un carrefour des cultures. Sans oublier,
bien sûr, cette "tziganité" qui sous-tend ces
rythmes endiablés. En attendant cette séance de chaos
organisés, voici une (petite) mise en condition avec cet entretien
téléphonique que nous a accordé le guitariste
du groupe, un certain
Emir Kusturica.
Cinéma, musique et ex-Yougoslavie ; sur ces trois thèmes,
Emir Kusturica nous livre sans se défausser, ses convictions,
ses aspirations, ses doutes, ses émotions mais aussi ses colères
; Hollywood et le charity-bisiness sont habillés pour l'hiver.
Emir Kusturica est sans concession car il a une trop haute estime
pour le cinéma et la musique.
Retour aussi sur le conflit qui a déchiré l'ex-Yougoslavie
où l'on entrevoit les désillusions puis les craintes,
mais aussi l'espoir d'un homme. Les morts et les atrocités
ne sont pas évoqués, non pas qu'ils soient occultés
du revers de la main mais nous avons préféré
élargir la perspective, avoir un certain éclairage sur
les mécanismes qui ont permis d'en arriver à cette absurdité.
Emir Kusturica nous livre quelques clefs sur les soubassements idéologiques
et les ressorts d'un système qui ont façonné
la culture politique des acteurs de ce drame mais aussi et surtout,
la mentalité des populations de cette région.
Quelques certitudes seront ébranlées, à vous
de vous faire votre opinion, il y a du grain à moudre.
Réalisateur et acteur, on vous découvre maintenant
musicien, on peut dire de vous, que vous êtes un artiste polyvalent,
avec plusieurs facettes
Et vous allez bientôt découvrir l'écrivain !
Pour en revenir à votre question, je n'ai jamais prétendu,
dans ma vie, être un artiste aimant montrer tous les talents
qu'il recèlerait, car j'ai toujours douté avoir un quelconque
talent.
Alors ma récente apparition en tant que musicien relève
plus d'une curiosité d'ordre personnel ; voir à quel
point je peux m'épanouir et combien je peux me sentir bien
dans ma vie. Il y a aussi ce désir que j'ai de répandre
l'idée de l'art qui est en train de mourir actuellement. A
vrai dire, l'art est transféré vers certaines industries
et technologies et vraiment, je m'efforce en quelque sorte d'arrêter
le temps et de rassembler vers un même point une certaine tradition
du cinéma et de la musique. Ainsi, il y a des périodes
dans votre vie où vous faites des choses différentes
et variées, aussi je le conçois comme un privilège,
et je ne veux pas abuser de ce privilège, j'essaie juste de
faire des choses bien dans ma vie.
Selon votre expérience, quel est donc le lien entre ces différentes
disciplines artistiques ?
La musique et le cinéma sont parmi les arts, ceux qui sont
les plus proches. Ainsi en tant que réalisateur chaque fois
que vous fermez les yeux et que vous voulez visualiser un film, vous
devez aussi l'entendre et la façon dont la musique se donne
à entendre, par ses tonalités, ses sonorités,
revient à suivre les plans et les prises d'un film.
Je crois sincèrement en cette vieille idée qui veut
qu'entre une symphonie et un long métrage, il n'y ait pas différence
pour l'artiste quant à la façon de structurer l'une
ou l'autre.
A propos du livre que vous évoquiez, je crois savoir qu'il
s'agit d'une autobiographie.
C'est effectivement une autobiographie mais en même temps c'est
plus compliqué que cela. En fait, j'essaie de l'écrire
en douze chapitres, douze chapitres bibliques à propos de ma
vie, mais je veux aussi que le lecteur puisse lire chaque chapitre
indépendamment les uns des autres et c'est en ce sens que ce
n'est pas si facile. C'est donc basé sur une autobiographie,
cependant ça reste une fiction.
Pour en revenir à la musique, quels furent vos premiers
contacts avec elle, quelles étaient les musiques que vous écoutiez
dans votre jeunesse ?
Surtout la musique à portée sociale et politique. Dans
la Yougoslavie titiste, je m'efforçais de tendre vers ce qui
pour nous n'était pas facilement accessible. Vers la fin des
années 60, le rock'n'roll n'était pas précisément
le bienvenu. Il s'agissait donc pour nous d'être contre ; un
peu comme ce qui s'est produit plus tard en Europe de l'Ouest avec
la musique punk ; un certain nihilisme, mais de notre point de vue,
un nihilisme contrôlé et non pas un nihilisme qui n'accepte
rien.
Puis, lorsque j'ai réalisé mon deuxième film,
j'ai été confronté à une situation à
Sarajevo, où il devenait dangereux pour moi de devenir une
institution. Alors je m'étais dit "ouh la la non ! Je
m'en retourne vers la musique punk" et j'ai donc intégré
ce groupe avec lequel je suis maintenant. A cette époque, je
jouais de la guitare-basse, maintenant de la guitare rythmique.
C'est à cette époque que remonte l'épisode
de "Marshall is dead" ? (1)
C'était une période où il y avait deux sortes
de dissidents dans le système communiste ; ceux qui haïssaient
les communistes et ceux qui ne les haïssaient pas. Pour ma part,
je ne haïssais personne, pas même eux ; ce qui est d'ailleurs
visible dans mes films où quand j'essaie de brosser le portrait
de mes personnages, vous constatez que je ne blâme personne
et que je ne cherche pas à établir de culpabilité.
J'ai ainsi fait partie de ceux qui me combattaient, pas les communistes
par les armes ou l'activité politique mais je les combattais
par le biais de l'ironie.
Quand avez-vous commencé à jouer d'un instrument
et lequel ?
Il y a longtemps. J'ai commencé par la guitare mais je ne m'entraînais
pas. Donc on ne peut pas dire que je sois un excellent musicien mais
on ne dira pas non plus que je suis un mauvais musicien.
Pendant vos concerts on voit les membres du groupe vêtus
comme de pauvres hères. Cette allure dépenaillée,
relève-t-elle d'un parti-pris, d'une vérité,
d'un jeu ou encore est-ce un message par rapport au paraître,
à la mode ?
Non, pas un message sur la mode. C'est plutôt un jeu lié
à un certain esprit rebelle. Rebelle dans le sens où
nous voulons, autant que faire se peut, être en dehors de tout
système et nous voulons jouer une musique que l'on peut qualifier
de musique universelle, celle produite par des instruments authentiques,
traditionnels.
Nous voulons être sincères et sans concession, d'où
cet aspect quelque peu chaotique. Je dirais que notre show est païen,
c'est le mot, on peut voir sur scène un chaos organisé.
Quel est l'engagement de No Smoking Orchestra si l'on considère
les paroles de vos chansons et votre façon de jouer sur scène
?
Notre engagement consiste à aller au plus profond, jusqu'à
la substance même de la dimension tragi-comique de la vie des
gens aujourd'hui. Nous n'hésitons pas à dépeindre
des gens "bizarres", ceux-là même qui sont
prêts à toutes les compromissions pour de l'argent ;
ces gens qu'on pourrait appeler " Roméo et Juliette "
mais sans cet idéal quasi romantique de Roméo et Juliette.
On voit Roméo comme un réfugié mais aussi comme
quelqu'un prêt à se compromettre pour de l'argent, prêt
à se vendre ; c'est ce qui rend la chose assez unique.
Sur le dernier CD de No Smoking Orchestra Unza unza time (sorti en
mai 2000), vous dites que le "Unza Unza" est la musique
la plus importante depuis le Reggae. Pouvez-vous nous en dire plus
sur la Unza Unza attitude ?
Je compare le unza unza au reggae, car le reggae est le dernier mouvement
musical qui fait sens à mes yeux ; en tant que mouvement, c'est
le dernier où les paroles comme la musique ont un sens plein.
A travers les paroles de nos chansons il est question de ceux qui
se battent pour leurs droits, ce qui montre bien l'état, le
profil politique d'une société donnée : maintenant,
dans notre cas, nous avons un pays qui est en situation d'échec,
des gens sont déplacés à travers toute la Yougoslavie
et il est des endroits, en particulier la Serbie qui était
l'objet, à l'échelle internationale, d'une sorte de
désamour. Ainsi, ce que l'on dit dans notre musique n'est pas
généré par une situation de confort, ce n'est
pas de la musique de salon. La musique comme les paroles partent des
racines, des problèmes auxquels les gens sont confrontés
et c'est en cela que notre action a une signification.
Plus généralement quelle est l'évolution de
la musique rock en ex Yougoslavie ces dix dernières années
?
Je crois que le rock'n'roll est définitivement mort. Le r'n'r
a maintenant atteint la dernière phase de la décadence.
Qu'il y ait encore une résistance ou que le tout soit devenu
partie du système alors on peut considérer qu'en Yougoslavie
le système ne permet plus l'accomplissement des fonctions du
rock. Je crois que la chute du rock a été annoncée
avec l'apparition de U2 et tous ces groupes de rock "humanistes"
professionnels qui jouent une sorte de rock'n'roll sans consistance,
on ne sent pas chez eux ce besoin réel de jouer. Mais la remarque
n'est pas seulement valable pour le rock, l'art en général
est dans cette situation. Alors, nous essayons d'apporter les racines
de l'énergie et du sens à ce que doit être le
rock ; nous sommes peut-être privilégiés dans
cette démarche, dans la mesure où nous venons d'un pays
où la situation n'était pas si bonne. Nous devions nous
battre sur deux terrains en même temps : contre la globalisation
planétaire et contre Slobodan Milosevic.
Vous venez de mentionner U2 et c'est intéressant car ce
groupe a été le premier à se produire à
Sarajevo après la guerre (sept 97).
Car ce sont des "humanistes" professionnels. Ils jouent
toujours aux mauvais endroits ; souvenez-vous de l'Ethiopie, c'est
à partir de là qu'ils sont devenus immensément
populaires ; mais après le concert la situation de l'Ethiopie
a empiré. Si vous vous rendez à Sarajevo aujourd'hui,
vous constaterez à une échelle réelle la concrétisation
de ce que je prédisais avant le début de la guerre.
Ces groupes sont des vautours qui jouent partout où les
projecteurs de l'actualité leur permettent de se promouvoir,
ils ne jouent pas aux endroits calmes, sans actualité. Pourquoi
ne vont-ils pas jouer en Irak par exemple, où il y a eu près
de 200 000 morts ces dix dernières années ? Pourquoi
ne vont-ils pas jouer pour les enfants d'Irak ?
Non, ils se produisent là où l'attention des médias
est focalisée ; c'est à une sorte de safari, tant intellectuel
qu'artistique, qu'ils participent.
Les groupes locaux tels que Urban, Alka Vuica, Kino Dvornik restent
pourtant populaires sur le territoire de l'ex Yougoslavie ?
Je ne saurais vous le dire, je ne suis plus là-bas depuis longtemps,
je vis ici et ailleurs. Mais vous savez, l'ex Yougoslavie avait une
spécificité ; le marché intérieur était
suffisamment développé pour que la production locale
trouve un débouché satisfaisant. Pour faire simple,
lorsque l'OTAN a bombardé la Yougoslavie on m'a posé
la question sur le pourquoi de ces bombardements et j'ai répondu
que, parce qu'à Belgrade on ne (distribuait), diffusait pas
Titanic sur les écrans. C'était une boutade, mais si
vous analysez les choses, vous constaterez qu'il y a une part de vérité
dans cette boutade.
Aujourd'hui Slobodan Milosevic n'est plus là ; et bien, il
n'aura fallu que trois jours pour voir les experts américains
débarquer à Belgrade ! ils ont donc bombardé
et veulent maintenant réinvestir.
Donc ce cycle d'histoires nous montre que le territoire ex yougoslave
était suffisamment adapté à la production locale
mais je crois que cela aussi est terminé, que bien des productions
musicales et autres vont être sacrifiées de plus en plus
; car, la Yougoslavie n'est pas aussi puissante que la France pour
se prémunir contre la globalisation en terme de production
culturelle, alors je ne crois pas en un grand avenir quant à
la production locale.
Quelle est la corrélation entre No Smoking Orchestra et
votre travail de cinéaste ?
No Smoking a fait la musique de Chat noir, chat blanc et nous allons
aussi faire la musique du prochain film.
Puisque nous parlons cinéma, quelles sont pour vous les
uvres charnières du cinéma ?
Il y a cette incroyable élégance d'expression de La
règle du jeu, le baroque de Fellini que j'adore, Amarcor, 8
1/2 ; et puis, avec Citizen Kane apparaît la destruction de
la structure narrative classique ; mais aussi cet incroyable jeu d'esprit,
ce surréalisme avec les uvres de Buñuel, et bien
d'autres encore. Mais ces quatre-là sont de mon point de vue,
décisifs dans l'histoire du cinéma.
Et aujourd'hui ?
Je dois dire qu'aujourd'hui le cinéma n'a pas une telle force
bien qu'il y ait quelques auteurs qui vagabondent avec leur caméra,
au milieu de nulle part, explorant de nouveaux territoires. De temps
en temps, apparaissent de bons petits films ; mais il y a 90 % de
films idiots venus d'Hollywood qui est, je crois, le pire endroit
de la planète actuellement.
La thématique tzigane est une constante dans votre uvre,
qu'elle soit cinématographique ou musicale
Vous savez, il y a 9 millions de tziganes à travers l'Europe
et ils sont toujours vivants et continuent de ne pas accepter les
règles des sociétés industrielles standardisées.
Ils ont conservé leur musique qui symbolise quelque chose d'incroyablement
magnifique. Et vous avez avec les Tziganes, ce qu'aucune autre nation
en Europe n'a pu conserver : dans le sens où quand, par exemple
les gitans adoptent le téléphone portable, vous avez
l'impression que quelqu'un du moyen âge sert la main de quelqu'un
du XXème siècle. Ils ont quelque chose d'éternellement
libre ; je trouve cela exaltant, c'est pour cela que je les admire,
fort simplement !
Pour en revenir à vos projets cinématographiques
?
Mon prochain film s'appellera Un nez. C'est l'histoire d'un acteur
qui, le soir de la première de Cyrano de Bergerac, ne se présente
pas au théâtre et va lutter, dans la vraie vie, la mafia
russe à New York. Ce tournage débutera en mars prochain.
Vous faites dire à Axel dans Arizona Dream : "Si tu
veux connaître l'âme de quelqu'un, demande-lui à
quoi il rêve". Alors quels sont les rêves d'Emir
Kusturica en tant que citoyen et principalement en tant que citoyen
d'ex Yougoslavie.
Je vais vous dire franchement quels sont mes rêves. Ces sept
dernières années, je priais Dieu qu'il n'y ait pas de
guerre civile en Serbie et au Monténégro et je crois
que mes rêves sont maintenant devenus réalité.
Je suis soulagé car une partie de ma famille vit à Belgrade
et l'autre au Monténégro, ils ne vont donc pas se retrouver
au milieu d'une guerre civile.
Quant à mes rêves sur l'ex Yougoslavie, ils sont maintenant
ruinés, je n'ai plus de rêve à ce sujet, bien
sûr je me sens triste pour mon pays que j'ai perdu ; mais par
ailleurs, je me sens aussi plutôt bien en mon for intérieur.
Avec Chat noir, chat blanc votre univers cinématographique
se veut plus léger, loin de la politique ou de la géopolitique,
c'était une façon de prendre de la distance avec ce
qui se passait alors en ex Yougoslavie ?
C'était absolument nécessaire pour moi de faire ainsi
car la chose la plus importante était de trouver une issue
par rapport à ce qui se profilait après Underground.
Si l'on considère qu'avec ce dernier j'avançais dans
un tunnel, cherchant la lumière, alors cette lumière
je l'ai trouvée avec Chat noir, chat blanc.
Pouvez-vous nous expliquer la controverse consécutive à
la Serbie d'Underground ?
Vous savez, ce qui s'est passé au départ, perdure. La
situation en Yougoslavie est assez complexe et j'y ai toujours réfléchi
en terme de complexité et non pas comme quelque chose qui doit
être décrit avec d'un côté le noir et de
l'autre, le blanc. Et cela même si aujourd'hui les gens en Serbie
célèbrent la victoire d'un président démocratiquement
élu contre Milosevic ; et bien, j'ai toujours insisté
sur le fait que je ne reprenais pas en chur les slogans que
les gens entonnaient. Pour ma part, je faisais un film qui à
la base traitait de tout cela. Et la chose la plus absurde qui me
soit arrivée dans ma vie, c'est que le film, dont le message
était contre Milosevic et tous ceux qui symbolisaient cela,
a été considéré comme un film de propagande
pro serbe ; ce qui a été un non-sens total. J'ai été
l'objet d'anathème, pour utiliser un terme religieux. Ça
a été vraiment très difficile mais, en tout état
de cause, je suis très têtu ; je vis pour mes idées
et tout est bien clair pour moi.
Alors Underground a été le pic d'une controverse qui
m'a accompagnée dans ma vie, à savoir que d'un côté
je combattais un régime totalitaire qui était le résidu
du titisme, alors que de l'autre on m'accusait de faire la propagande
d'un tel régime. De toute façon, quiconque analyse la
chose à tête reposée et avec sérieux, constatera
que j'avais alors raison.
Concernant les élections qui se sont tenues fin septembre
en Yougoslavie, que pensez-vous de la nouvelle donne ?
Je suis très heureux que le changement soit finalement le fruit
d'élections et que maintenant c'est vraiment la fin du titisme
qui était un système truqué, un système
monarcho-bolchevique, un système basé sur le refus sur
le mot "Non" , le mot non comme ligne politique car on était
supposés prendre part au jeu entre l'est et l'ouest. Cela est
donc arrivé 20 ans après sa mort ; je suis donc satisfait
que ce système disparaisse, qu'un nouveau se mette en place
et que la Yougoslavie demeure un état.
Quelle est votre opinion sur l'évolution générale
de l'ensemble ex yougoslave et plus particulièrement sur la
situation en Bosnie-Herzegovine puisque Sarajevo est votre ville natale
?
Je ne suis pas vraiment informé, je ne suis plus en Bosnie
depuis maintenant 9 ans et je n'y retournerai plus. Les gens de Sarajevo
se sont mal comportés à mon égard, ils ont brûlé
ma maison. Par rapport à certains conseils que j'ai pu leur
donner, ils ont fait beaucoup de choses. Je pense sans vouloir faire
preuve de cynisme, que la situation à Sarajevo, sur ce qu'on
m'en rapporte, est maintenant pire que celle qui prévalait
avant la guerre et ma principale idée était de tout
faire pour éviter cette guerre. Je considère que la
situation globale telle qu'elle était présentée
aux occidentaux ne correspondait pas précisément à
la réalité sur place. Pour autant, je leur souhaite
le meilleur, mais je suis assez certain que comparée à
l'actuelle Yougoslavie, laquelle demeure un état indépendant,
la Bosnie est un protectorat et c'est mon instinct ; si vous considérez
la Serbie et le Monténégro où il y a tout de
même des élections présidentielles libres, ce
n'est pas un système de protectorat, alors que la Bosnie oui.
Si nous prenons l'exemple de la Bosnie et plus particulièrement
celui de Sarajevo, on constate sur le terrain que la plupart des talents
de l'économique au culturel, ont quitté le pays ; le
tissus social est désagrégé et ce sont maintenant
les gens des campagnes qui sont aux commandes des leviers essentiels.
Cette situation ne vous semble pas dommageable ?
Si bien sûr, mais ils sont responsables de cet état de
fait. Ils ont cru qu'Izetbegovic était l'homme qui leur apporterait
une Bosnie libre et ils n'ont pas vraiment bien calculé. Fondamentalement
Izetbegovic est une composante avec Tudjman et Milosevic de ce triangle
nationaliste qui, en Bosnie, a apporté la guerre. Ils ont voulu,
les trois ensemble, démanteler la Bosnie. En Bosnie les gens
ont été sévères à l'égard
de quiconque s'était échappé du pays ; ils nous
ont appelés "traîtres", nous ont qualifiés
de personnes sans morale et maintenant ils doivent vivre sans nous
; parce qu'on ne commet pas ce genre d'erreur deux fois.
Vous savez, l'une des conséquences concrètes des accords
de Dayton, dans mon cas particulier, aura été que ma
maison a été brûlée, détruite par
les Sarajeviens et non par les Serbes. La situation dans les Balkans
est constamment glissante comme une planche savonnée, je vous
le répète, si vous comparez trois pays balkaniques :
la Macédoine, l'actuelle Yougoslavie et la Bosnie, la Macédoine
et la Bosnie sont des protectorats alors que la Yougoslavie est le
seul endroit où les gens habitent toujours et même les
talents qui ont fui le pays vont rentrer parce que la possibilité
de s'exprimer existe.
Que peut faire quelqu'un dans le cadre d'un protectorat ? Dites-le
moi ! Etre là à écouter la tonalité de
la communauté internationale, ça je peux le faire en
étant à Paris.
Aujourd'hui on pourrait être optimiste dans la mesure où
les leaders (Tudjman, Milosevic et Izetbegovic) qui ont signé
les accords de Dayton ne sont plus au pouvoir ; Izetbegovic a démissionné
ce week-end (14/10/00).
Je vais vous dire pourquoi je ne suis plus à Sarajevo : si
vous lisez les termes de l'accord de Dayton et que vous le compariez
aux propositions élaborées par le groupe de contact
en 1993, il n'y a pas de différence ! Izetbegovic avait refusé
les propositions de 1993, je ne sais pas pourquoi il a dit non, mais
toujours est-il que pour moi ça n'avait pas de sens d'endurer
4 ans de guerre civile pour à la fin signer ce qui était
précisément proposé au début du conflit.
Et il y a de trop nombreux éléments tels que celui-ci.
Voyez-vous, je ne suis pas de ces personnes qui se satisfont du départ
des autres, je suis bien plus compliqué et je ne prône
pas ce genre de choses. Milosevic, Izetbegovic et Tudjman incarnaient
l'héritage du titisme qui était un système qui,
à la mort de Tito, n'a pas laissé d'institutions assez
fortes. Après 1945, le nationalisme, le sentiment national
étaient prohibés dans notre pays et donc j'appréciais
d'autant moins ces 3 personnages qu'ils étaient le produit
logique de ce système titiste. Ainsi ces 10/20 dernières
années, nous avons été les victimes de ce que
précisément je dépeignais dans Underground. Nous
sommes la nation qui n'a jamais véritablement compris qu'en
1989, la guerre froide s'était achevée, parce que sous
Tito nous avons profité de la guerre froide et donc, dans notre
cas, il a fallu une longue période pour assimiler ce qui s'était
passé. Même si je ne suis pas d'accord aujourd'hui sur
ce que recouvre le terme "sentiment national" dans la mesure
où si aujourd'hui vous ne dites pas : "J'aime le hamburger
et je bois du Coca-Cola" alors vous êtes taxés de
nationaliste; ce qui est faux.
En ce qui me concerne, lorsque je devais combattre ces soi-disant
intellectuels français et que je leur disais que non, Milosevic
n'est pas fasciste, il est monarcho-bolchevique, ils me répondaient
: "Vous êtes avec lui" et je leur disais que non parce
que je voulais néanmoins préserver mon point de vue
ce qui, à cette période, était très risqué
; cette époque particulière où pour schématiser,
si vous dites "Je n'aime pas les films d'Hollywood" alors
on vous répond que vous êtes nationaliste.
(1) Lors d'un speech entre deux morceaux, le chanteur Dr Nelle Karajlic,
voyant son ampli de marque Marshall manifester quelques faiblesses,
s'était exclamé "mon Marshall est mort" !
Les autorités en avaient pris ombrage puisque le Maréchal
Tito venait de mourir ; alors commença pour le groupe une période
difficile (concerts annulés, disques saisis) puisque le pouvoir
avait décidé de les mettre à l'index.
Propos
recueillis par Samir BD
Traduction : le même (merci à Lucy et Naty)
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