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2000

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  FEVRIER N°46  

Brigitte Giraud
Des gens, des livres, et un soupçon de convivialité...


Les temps changent, reste la Fête du livre. Forte de son succès d’affluence, elle émigre cette année vers l’hippodrome de Bron-Parilly et nous propose justement "le changement de décor" (au sens large) comme thème de réflexion de cette 14ème édition.

Entretien avec Brigitte Giraud, programmatrice de l’événement.


L’objectif premier de la Fête du livre.

Favoriser la lecture, défendre le livre et faire en sorte que puissent se rencontrer des écrivains et le public, que ce soit le grand public ou un public plus averti. Les thèmes des tables rondes sont parfois “pointus” mais sont souvent pris dans leur sens le plus large et donc à même de concerner tout un chacun.
Une vocation généraliste ?
Oui, mais avec le souci permanent de la qualité en ce qui concerne les thèmes choisis et les écrivains invités, amenés à s’exprimer. L’idée c’est aussi d’être à l’affût des publications, explorer, dénicher... pour ensuite faire découvrir des textes et des auteurs que l’on a aimés, qu’ils soient ou non connus ; et l’on revendique complètement cette subjectivité.
Tables rondes, rencontres, lectures, conférences... avec une quarantaine d’auteurs, la Fête du livre c’est avant tout la fête de la discussion ?
Qu’un échange et une réflexion s’installent véritablement, voilà effectivement notre préoccupation principale. Nous avons d’ailleurs constaté depuis longtemps qu’il y a une réelle attente du public dans ce sens concernant nombre de questions de société, il apparaît que les gens n’ont pas forcément envie d’aller au plus simple ou au plus évident et ce, contrairement au discours ambiant. D’où l’émergence de débats contradictoires autour des tables rondes, débats qui peuvent parfois devenir houleux, mais cela démontre au moins que les gens se sentent impliqués dans la discussion... là est l’intérêt de la chose.
Changement de décor mais sans révolution.
Ce qui a sans doute concouru au “succès” de l’événement, c’est sa dimension humaine et nous avons le souci de préserver ce côté-là. Il n’est pas question pour nous d’organiser " un grand salon" une sorte de foire où l’anonymat serait de règle.
Vous avez choisi le caméléon comme emblème de votre 14ème édition. N’est-ce pas déjà une esquisse de réponse concernant votre thématique : qui d’autre que le caméléon pourra s’intégrer rapidement aux changements de décor ?
Oui, c’est surtout un clin d’œil concernant le thème de cette année et le fait que l’on change effectivement de lieu. De siècle aussi mais nous n’avions pas spécialement envie “d’enfoncer le clou” sur le sujet, au contraire nous voulions depuis quelques années aborder les problèmes inhérents aux changements, ruptures, bouleversements... voire même fantasmes d’aventures, qui façonnent aussi la vie. Trouver du sens dans cette idée du changement. Pour en revenir au caméléon, il est vrai que cet animal s’adapte facilement aux changements de milieu, mais d’un autre côté, c’est un animal d’un autre âge qui a une allure, préhistorique, donc en soi, un animal qui ne change pas...
Le changement de lieu est-il vécu comme une rupture ?
Honnêtement non, plutôt une exploration, une aventure. Nous ne connaissions pas l’hippodrome avant, nous avons trouvé un lieu résolument ouvert et non loin du campus. Cela tombe bien.
La Fête du livre est un espace semble-t-il voué à l’expression et à la réflexion. L’époque elle, est à la communication à outrance et à l’information à consommation ultra rapide. En ce sens, la Fête du livre subit-elle les changements de décor ?
Justement, je pense que la vocation de cette fête est d’aller à l’encontre de ces phénomènes attenants à la consommation. Recevoir des gens et des écrivains, c’est vouloir leur donner du temps pour parler. De la même façon nous avons envie de donner du temps à des livres souvent très vite oubliés sur le marché.
Prendre le temps, en dehors des changements de décor ou d’époque.
Oui, prendre le temps. J’ai l’impression que c’est ce dont on manque le plus.
Comment la Fête du livre entend-elle endiguer la crise du livre ?
Je ne pense pas que nous ayons cette prétention-là. Je ne suis pas sûre non plus que cette crise du livre soit si grave quels que soient les nouveaux modes de consommation. D’autre part, lors de la Fête du livre, il se vend plus de 400 000 Frs de livres en deux jours, cela me paraît énorme d’autant que ce ne sont pas forcément des livres mis en avant par ailleurs. A ce niveau-là, peut-être que nous faisons de la résistance.
Quant à la jeunesse, elle semble passer plus de temps devant la TV ou des jeux vidéo qu’avec un (bon) livre.
Je pense qu’il y a (et qu’il devrait y avoir) une place pour tout, la télévision et la lecture. L’important pour nous concernant les enfants est d’associer directement le livre à la notion de plaisir, de rompre avec le côté scolaire et/ou rébarbatif de la lecture. On a envie que le livre soit une petite parenthèse de la liberté où il y ait la place pour l’imaginaire, pour s’échapper du monde. A nous de leur communiquer cette vision-là du livre.
Vous collaborez depuis quelques années avec le CHS du Vinatier.
Oui, cette collaboration émane de la volonté d’ouverture du Vinatier, ouverture au monde et à la vie culturelle ; l’objectif sous-jacent étant d’essayer de changer la perception qu’a le grand public de l’hôpital psychiatrique. Dans ce cadre, le Vinatier programme concerts et autres projections de films (projet La ferme du Vinatier). A notre niveau, il était essentiel d’être présent à l’intérieur de l’enceinte de l’hôpital. Ainsi donc, un atelier d’écriture a pris forme avec un suivi quotidien des patients ; leurs textes seront publiés et présentés pendant la Fête du livre. Dans le même temps sont organisées au CHS des soirées-conférences autour du thème : pathologie criminelle et changement de décor, quels sont les facteurs qui entraînent chez certains individus le passage à l’acte ?
Crime et/ou dépression sont les pendants obligatoires des changements de décor ?
C’est bien possible et c’est justement l’objet du débat. Essayer de comprendre comment tels changements ou bouleversements ont pu induire tels comportements. Quoi qu’il en soit et pour en revenir au partenariat avec le CHS du Vinatier, l’aspect qui nous paraît primordial, c’est ce travail de longue haleine avec les patients, autour de l’écriture et la lecture.
L’écriture, alternative à la médication ?
Sans prétendre que l’une peut vraiment remplacer l’autre, l’écriture constitue une forme d’expression utile et effectivement parfois, une alternative possible. Il nous semble très important que ces adolescents qui se retrouvent en atelier, puissent s’exprimer librement tout en étant écoutés, épaulés et quelque part responsabilisés.
Vous avez insisté dans les débuts de la Fête du livre sur le côté non commercial de la manifestation. Et aujourd’hui ?
Aujourd’hui c’est pareil. l’entrée est libre et nous travaillons uniquement avec les librairies, pas avec les éditeurs. Encore une fois, il ne s’agit pas pour nous de faire un nème salon du livre, c’est-à-dire louer des stands aux éditeurs pour qu’ils puissent présenter leurs dernières nouveautés et autres best-sellers. Il y a un véritable travail de fond qui a été réalisé durant toute l’année avec auteurs et libraires autour du thème, dont le choix reste subjectif. Fêter le livre, oui, mais en donnant du sens à la fête. Ceci dit, soyons honnêtes, on ne peut évacuer l’aspect commercial puisque c’est aussi cela qui fait vivre le livre et ce n’est pas négligeable ! Nous avons donc effectivement un espace librairie au centre de la manifestation, libre aux gens d’acheter ou non les livres sélectionnés, mais aussi de déambuler, écouter, débattre, partager...
Et prendre le temps. (Non) ce n’est pas négligeable.

Laurent Zine