JANVIER
N°45
Jean-Luc Benoziglio
Nième Compagnie
Régine Chopinot
FEVRIER N°46
Erik Truffaz
Arthur H
Philippe Vincent
Claire Rengade
Brigitte Giraud
Le Pez Ner
MARS
N°47
Dominique Bagouet
Musiques en scène
Ousmane Sow
Gilles Chavassieux
Saïan Supa Crew
Thomas fersen
John Coltrane
AVRIL
N°48
Sally Nyolo
Tibet un peuple en sursis
Turak au Laos
Jean Bolcato
MAI
N°49
José Bové
Bell Oeil
Idir
Quatuor Hélios
High Tone
JUIN
N°51/51
Partage d'exotisme
JAVA
Anthony Braxton
Anna Karina
SEPTEMBRE
N°52
Delphine Gaud
Cie Accrorap
Nième Compagnie
Virginie Despentes
Le Peuple de l'Herbe
Bruno Chevillon
OCTOBRE
N°53
Maguy Marin
Brooklin Funk Essentials
Gopf
Biennale Internationale de Design
Bernard Lubat
Bob Dylan
NOVEMBRE
N°54
Emir Kusturica
Elliott Murphy
Charlie Brozzoni
Planète Comet
Denis Lavant
Glen Gould
Avatarium
Claire Rengade
DECEMBRE
N°55
Assassin
David Krakauer
Musée d'Art Contemporain |
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Virginie
Despentes
Baise-moi, après la tempête
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Il
était chaud l'été 00, beaucoup plus chaud que
ne pouvaient s'en douter Virginie Despentes et Coralie Trinh Thi,
réalisatrices de l'adaptation cinématographique de Baise-moi
le livre. Entre polémiques, défoulements médiatiques
et censure, tout et n'importe quoi a été dit sur un
film qui visiblement dérange. A l'instar de ces filles qui
n'ont pas froid aux yeux, aussi quand elles dévoilent à
l'écran une autre vision du sexe. RV mi-août pour connaître
leur sentiment sur cette dernière vague de chaleur, alors qu'elles
ont failli y laisser leur peau, bronzée.
Vous revenez du festival international du film de Locarno (Suisse);
vos impressions ?
Virginie : mitigées. On a le sentiment que les gens viennent
nous voir comme ils vont au cirque traquer la sensation du moment.
Le scandale est largement entretenu par la presse et chacun, lors
des conférences, se doit d'avoir un avis personnel à
notre sujet. Au départ, les plus virulents y vont de leur refrain;
au final, le film semble plutôt bien accueilli.
Il semble que vous ayez à subir moult attaques très
directes. Pourquoi les journalistes prennent-ils cette affaire tant
à cur ?
Coralie : Ils attendent le plus souvent que tu confirmes leur théorie
sur le film, sinon c'est la confrontation et l'occasion est trop belle
de prouver que l'on existe en se montrant offensif devant un parterre
de confrères. Sinon polémiquer est un beau métier.
Virginie : Qu'ils n'aiment pas le film est leur droit le plus strict,
par contre que nombre d'entre eux se sentent obligés d'aller
le voir n'a pas de sens : cela équivaut souvent à envoyer
une madame très propre sur elle (et qui vote Télérama)
à un concert de Slayer. Il y a un trop grand décalage
de culture. Pourquoi juger ce que l'on na même pas envie
de comprendre ? D'autre part, ils nous reprochent de faire du business
autour du sexe (c'est mal) tout en étant médiatisé
à l'extrême : ce sont les premiers à parler de
Baise-moi sans cesse et outrageusement; si le film se retrouve à
la Une de tel ou tel journal pour faire vendre un peu plus de papier,
c'est à eux de se poser des questions sur l'éthique
de leur job. Une partie de la presse vit aux crochets de la société
du spectacle (au sens large), elle entretient le système et
la pensée dominante qui va avec (voir Les nouveaux chiens de
garde d'Halimi), elle est avide de sensationnalisme et de faits divers
à même d'éradiquer tout débat sur le fond;
cette presse a un problème de conscience que nous n'avons nullement
l'intention d'assumer. Enfin, il y a une véritable terreur
quant à l'image du sexe voire de la violence à l'écran.
L'image du sexe...
Virginie : au départ nous avons décidé d'adapter
au cinéma le roman tel qu'il est. La préméditation
s'arrête là. Ensuite effectivement nous filmons le sexe
de près et cela ne nous pose aucun problème. C'est là
que le bât blesse : nous ne semblons pas le moins du monde effarouchées
!
Et vous devriez ?
Virginie : depuis 20-30 ans que les femmes font du cinéma,
elles ont naturellement envie de représenter le sexe, une vision
du sexe qui se rapproche de leur perception. A notre niveau nous n'avons
pas voulu différencier sexe et histoire et là visiblement,
il y a matière à panique : "vous n'avez pas le
droit d'élever le sexe au niveau de la dignité du cinéma"...
quand j'entends ça j'ai l'impression d'avoir fait un pacte
avec le diable. "Pourquoi vouloir montrer des sexes en gros plan
?" Mais où est vraiment le mal de le faire ? Pourquoi
le sexe serait-il dégradant ? Est-ce simplement dû au
fait que nous soyons des filles donnant leur version de l'affaire
? On n'a jamais obligé qui que ce soit à penser que
le sexe serait seulement ce que nous avons filmé ; on doit
pourtant faire face à un tas de réactions moyenâgeuses
focalisées sur le droit à interdire.
Coralie : on se heurte à la vieille théorie de la femme
coupée en deux : tu ne peux pas avoir une sexualité
débridée et être à la fois une femme respectable.
Si une femme a vendu son corps ou si elle a fait du X... on doit obligatoirement
oublier qu'elle a été petite fille, qu'aujourd'hui elle
attend un enfant ou qu'elle va faire ses courses; elle doit rester
une créature sexuelle. Il y a quelque chose de sacré
dans le sexe féminin (entretenu par l'Homme) mais ce ne sont
pas aux femmes de décider à quel point leur sexe est
sacré. La femme est rendue responsable du désir de l'homme
et encore aujourd'hui en occident on doit la cacher car l'homme ne
peut gérer son propre désir. Le désir de la femme
doit lui rester mystérieux, voire s'évanouir derrière
les fonctions de procréation. Il y a dans le film, sans vraiment
se prendre au sérieux ni délivrer de message imparable
ou barbare, une sorte de contre pied de tout cela, un féminisme
instinctif chez les personnages.
Une revanche ?
Virginie : on nous a accusé d'être "anti mecs"
et pourtant pas tant que ça. Par contre, que les hommes s'en
prennent aux femmes n'a jamais choqué personne; la réciproque
est simplement inacceptable. Dans combien de films les femmes sont-elles
traitées comme des moins que rien ? Toute mon enfance j'ai
l'impression de n'avoir vu que ça. Au mieux, on peut tomber
amoureux d'elles... En fait, elles sont filles avant d'être
humaines, en ce sens, y'a un tas de choses qu'elles ne peuvent (ou
ne doivent) pas faire. Dans Baise-moi, elles se permettent quelques
entorses au règlement. Cela ne devrait pas choquer plus que
ça, d'autant que l'on parle d'une fiction.
Coralie : Il n'y a pas de "héros" dans ce film où
ce sont les femmes qui prennent les choses en mains et de façon
plutôt guerrière; cela change simplement d'un certain
cinéma. Quant au désespoir des personnages féminins
et à leurs dérapages, il n'y a rien à justifier
ou à excuser; c'est une histoire pendant laquelle des gens
vont se retrouver au mauvais endroit et au mauvais moment. Ces femmes
tuent, parfois gratuitement, mais à ce moment-là, elles
ne choisissent pas leurs victimes (hommes ou femmes). Il n'y a pas
de frontières entre ce qui serait bien et ce qui serait mal.
Il y a seulement quelques raisons qui font que leur vie tourne à
l'aventure trash. Tout n'est pas négatif et gratuit comme on
veut bien le dire mais cela permet de cataloguer le film et d'éviter
le débat.
La 1ère scène de sexe du film est un viol qui a déchaîné
des réactions parfois houleuses.
Virginie : ce fut très dur de travailler sur cette scène
d'autant que l'on a voulu enfoncer le clou par rapport au viol : traumatique,
long et glauque au possible. Dans l'esprit des gens, cette scène
a tendance à éclipser les autres, dont la suivante (Nadine
chez un client) qui rappelle que la prostitution n'est pas non plus
une partie de plaisir. Mais finalement, je pense que tout le monde
est assez bien préparé à l'idée qu'un
viol c'est horrible; même un peu trop. Il me semble que ce n'est
pas tant de voir un viol au cinéma qui dérange (c'est
d'ailleurs souvent arrivé), c'est plutôt le discours
qui va avec dans Baise-moi : tu n'en meurs pas et tu as le droit de
t'en tirer (quand Manu dit "ma chatte , je ne peux pas empêcher
les connards d'y entrer, alors je n'y ai rien laissé de précieux").
L'antithèse de la culpabilisation ?
Virginie : oui et de faire ce que l'on attend de toi socialement,
c'est-à-dire être déprimée et complètement
cassée. Ce qui en soi est totalement légitime. Reste
que l'attitude qui consiste à dire OK j'en ai rien à
faire et je t'emmerde n'est jamais valorisée.
Comme si le social avait pris part au viol ?
Virginie : Implicitement, tout le monde te demande de bien remplir
ton rôle de victime ; sous entendu, t'as intérêt
à être une bonne victime sinon t'es pas une vraie bonne
femme, plutôt une moins que rien, une "traînée".
Si tu t'en tires c'est forcément suspect, même pour les
psys, il est impossible que tu ne détruises pas quelque chose
en toi. Quand t'as un accident de voiture, on nessaye pas de
t'enfoncer, bien au contraire; quand tu te fais violer, on attend
que tu sois au plus bas, presque fautive. Il faut casser toutes ces
valeurs.
Le social risque de "débander"...
Virginie : Il faudrait sans doute. Mais le viol existe aussi entre
hommes ; outre une accumulation de frustrations, il semble résulter
d'une haine viscérale de l'autre, du sexe, du faible, de la
femme... Maintenir le caractère tabou ou sacré du sexe
n'aura aucun effet sur les racines du mal. Il y a quelque chose de
religieux là-dedans qui me parait nocif, presque vicié
d'avance. Tout à coup, les critiques se mutent en prédicateurs
extra lucides confirmés : "Attention, si vous montrez
(filmez) ça, quelque chose de très grave va arriver".
Pourtant Baise-moi n'a rien de vraiment révolutionnaire ni
de pornographique... les scènes de sexe sont justement une
antithèse de ce qui se passe dans le X (qui véhicule
une vision de la femme pas très glorieuse...).
Ceux qui vous ont fait interdire ne risquent cependant pas de lâcher
le morceau.
Coralie : D'un point de vue politique, je suis contente que ces gens-là
nous détestent.
Virginie : Et qu'ils nous prennent pour des sorcières.
Ils pourraient vous envoyer Jeanne D'arc...
Virginie : La pucelle contre les chiennes lubriques, le soap de l'été
qui vire au ridicule... Mais là n'est pas le plus important.
Beaucoup sont prêts à les suivre et j'aurais tant aimé
pouvoir défendre notre point de vue devant le conseil d'état,
cette institution si féminisée. Les actrices du film
avaient tourné la page du porno, mais dans l'esprit des gens
(et du Nouvel Obs ou du Figaro), c'est comme si elles avaient un grand
X tatoué dans le dos et qu'on le veuille ou non, ça
les provoque dans leur chair. Leur vie et leur personnalité
devraient se résumer à ça; c'est désarmant.
Le sexe en dehors du X (qui est d'ailleurs largement accessible à
tous via Internet ou le câble... et c'est tant mieux) a un côté
blasphématoire !
Il s'agirait de défendre les mineurs "contre" le
sexe, la violence, la drogue voire le R&R...
Virginie : Baise-moi n'est qu'un film. Un film ne crée pas
une situation, au mieux c'est un état des lieux. Ce n'est donc
pas un film qui va faire basculer la jeunesse dans la violence. Croire
en cela n'est qu'un faux fuyant, c'est-à-dire s'inventer des
solutions fictives face à des problèmes bien réels
et préexistants. Je suis aussi persuadée que certains
gamins verront et/ou vivront des trucs beaucoup plus hardcore que
Baise-moi. La réalité dépasse souvent la fiction
et puis c'est la réalité. Enfin il faut arrêter
de déresponsabiliser systématiquement les jeunes sous
prétexte qu'ils pourraient rééditer les conneries
de leurs aînés.
Coralie : Et ne pas oublier qu'aller au cinéma est une démarche
volontaire contrairement par exemple à la consommation télévisuelle.
C'est peut-être le nihilisme inhérent à Baise-moi
qui a fait peur et pencher la balance du côté de l'interdiction
?
Virginie : "Va faire un tour dans les banlieues, regarde ta jeunesse
dans les yeux" (paroles de NTM), je ne sais pas si c'est nihiliste
mais cela a de quoi faire beaucoup plus peur que Baise-moi (et regarde
ces femmes dans les yeux). Tout ça parce qu'il y a une tendance
ici-bas à occulter certaines choses, à évacuer
les problèmes en les traitant sporadiquement, en médiatisant
tel ou tel fait divers, en évitant consciencieusement de montrer,
de penser ou de proposer autre chose. C'est une bonne base pour la
censure. La thune, le pouvoir et le bon goût (intellectuellement
parlant) sont entre de bonnes mains : faudrait surtout pas que ça
change ! Quoi qu'il en soit, interdire ne rime à rien et ce
n'est de toute façon pas en cassant un thermomètre que
l'on arrête la fièvre.
Le conseil d'état a aussi eu le "bon goût"
d'interdire en même temps que le film, la pilule du lendemain
dans les lycées.
Virginie : Et ça n'a pas eu l'air de traumatiser outre mesure
Ségolène Royal à la veille de son départ
en vacances. En fait, peu de gens se sont émus, préférant
attendre la rentrée des classes pour voir à quelle sauce
la loi serait mangée. En attendant, les cathos intégristes
peuvent jubiler et bizarrement, la contraception n'évolue pas
en France depuis 30 ans.
Aujourd'hui le film cartonne en Belgique et semble devoir être
diffusé dans plus de 30 autres pays. Quel peut être son
avenir en France ?
Virginie : Il n'est pas question de faire le forcing pour qu'il sorte
à nouveau assorti d'une interdiction aux moins de 18 ans, nous
y verrions un recul par rapport à la loi Lang (à 16
ans, on est capable de choisir d'aller voir ou non tel ou tel film),
mais à ce niveau-là, nous ne sommes pas décideur;
quant au circuit du X, ce film n'a rien à y faire. Je me dis
simplement que si l'on revoit Baise-moi dans 20 ans sur un écran,
on se demandera quelle mouche avait piqué la censure. Historiquement,
tout cela est ridicule.
Coralie : toute comparaison gardée; il y a un siècle,
la censure traitait Baudelaire de drogué dégénéré
et interdisait Les fleurs du mal, malgré "tous les efforts
stylistiques de l'auteur". Aujourd'hui à l'école,
on apprend des passages de cette uvre fabuleuse. Pendant ce
temps, nous on apprend juste à faire du cinéma.
De quelle culture se réclame le film ?
Virginie : D'une culture populaire et instinctive; d'une culture parallèle
et la bande son est en parfaite adéquation avec les images
(ndlr : cf chroniques disques); d'une culture souterraine qui n'intéresse
que finalement très peu nos grands médias de masse.
Après ça, que l'on nous traite de "lumpen arrivistes"
ne me touche plus : penser en termes de classes sociales demeure dactualité.
Nous ne sommes pas encore arrivées et il y a tant à
faire.
Dictaphone
: Laurent Zine
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