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2000

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  JANVIER N°45  


Tristan Valès©

 

Régine Chopinot
La Danse du Temps

On l’a longtemps connue avec une énergie un peu choc, n’en faisant qu’à sa tête, prenant des risques chorégraphiques sans oublier pourtant de travailler sur la musique de Jean Sébastien Bach… Elle a longtemps refusé de regarder en arrière, de regarder le passé.
En 95, avec Végétal elle prend le parti d’une écriture simple, faite de rigueur en recherchant la notion de cycle, de passage, le lien avec les éléments. Ce spectacle qu’elle présente est dans cette logique et appelle au fleuve, à la rivière pour La Danse du Temps.

Régine Chopinot est née en 1952 à Fort de l'Eau en Algérie. Dès l’âge de 5 ans, elle danse. En France, après Odette Bessy, elle se retrouve chez les Lyonnais Lucien Mars et Marie Zighera dont elle rejoint la compagnie en 1974. Après plusieurs créations avec sa compagnie, elle remporte en 1981, un prix au Concours Chorégraphique de Bagnolet avec Appel d'Air. Puis elle présente Grand écart au Théâtre des Ateliers de Lyon. Dans la compagnie, on retrouve, Daniel Larrieu, Philippe Découflé, Michèle Prélonge, Véronique Ros de la Grange... En 1985, sa résidence au CDNC d'Angers aboutit à Rossignol, un ballet aérien. Puis vient le Défilé avec Jean-Paul Gaultier avec qui elle travaille pendant plusieurs années. En 1986, elle s'installe à la Rochelle et dirige le Centre Chorégraphique Régional de Poitou-Charentes. On la retrouve, d’abord sur un ring, entre mouvements, boxe, violence et jeux dans K.O.K puis sur un grand échiquier dans le cadre du Championnat du Monde d'Echecs. En 1991, avec St Georges, elle s’intéresse à la vie des formes romanes, en reconstituant une fresque faite d’humour et de ferveur. En 1992, elle fonde le Ballet-Atlantique-Régine Chopinot et crée Façade sur des poèmes excentriques d’Edith Sitwel, puis elle crée pour des petites scènes les Soli-Bach en 2 versions différentes. En 1995, elle rencontre le sculpteur Andy Golsworth, elle prend un virage chorégraphique, elle fusionne la danse et la sculpture, les éléments, elle va désormais vers une écriture simple et exigeante…

Vous dîtes que pour ce projet, la perception du temps est au cœur de vos préoccupations, d'où vient cette envie de travailler sur ce thème ?
J'aime les passages. C'est vrai celui des 3/9 au 3/000, le passage d'une saison à l'autre, les choses qui passent, ce qui vient, qui revient, la notion de cycle. j'aime aussi cette notion de temps avec les artistes que j’associe au spectacle, Françoise et Dominique Dupuy, Sophie Lessard. Françoise et Dominique ont respectivement 74 et 68 ans et avec eux, j’ai pu aborder des histoires de génération, voir comment l'âge n'a pas de prise sur l'esprit, comment un danseur occupé à la présence de son geste annule une notion de temps... C'est aussi mon travail sur le cycle, la transmission d'un chorégraphe à un autre, la danse qui annule ou transcende l'âge.
Sur ce projet, vous vous êtes trouvée avec Tôn-Thât Tiet et Andy Goldsworthy autour de l'image du fleuve, qu'est ce que cette image représentait pour chacun d'entre-vous ?
On souhaitait tous les 3 prendre le symbole du fleuve et on se l'est approprié. Tôn-Thât Tiet est retourné au Vietnam pour écrire cette pièce, comme pour une méditation à côté de La rivière des parfums dont il a enregistré les sons et les chants des bateliers et c'était bien sûr l'occasion de se replonger dans ses origines. La musique est construite sur 3 temps avec l'intervention du Quatuor Rosamonde, des Percussions de Strasbourg et du Chœur de Radio France.Le sculpteur, Andy Golsworthy s'est attaché à faire apparaître une rivière de terre, à partir d'un mur d'argile qui se transforme au fur et à mesure qu'il sèche. C'est extraordinaire de voir, comment la tension, les craquelures, l'humidité qui s'en va, font entrer le lumineux, se dessiner la rivière, jusqu’à l'assèchement de la terre tout en sachant que la rivière est toujours là. On a filmé le mur pendant 3 semaines et c'est devenu un film qui, projeté sur la scène, constitue le décor de la pièce. Quand on regarde l'écran, rien ne bouge. Quand on part regarder les danseurs et que l'on revient sur le mur, on se rend compte qu'il a bougé. On est passé de l'invisible au visible, comme pour le danseur qui marche et qu'à aucun moment on ne voit marcher. Le mur est l'élément qui a la pulsation la plus régulière, le rythme le plus lourd du spectacle, alors que la musique est différente.
Nous les danseurs, on a cherché l'eau qui est en nous, êtres humains qui sommes faits d'eau. C'est pour cela que la chorégraphie est très fluide, basée sur l'aléatoire, avec malgré tout une structure très forte. On joue aux dés dans la danse, dans les passages et c'est tout le temps différent...
Qu'est-ce que le Mur ou la Rivière de terre ont changé dans votre rapport à la danse ?
On a vu un mur séché, celui qui est en nous, le mur invisible. La tension qui est nécessaire, un enjeu de transformation, le danseur se nourrit de la transformation. C'était aussi perturbant car c'est aussi une peau qui sèche. Au début, le mur est comme le derme d'une jeune personne. Vieillir c'est s'assécher, perdre l'eau, perdre l'eau que l'on a en soi. Mais ce qui m’intéresse c'est de capturer le processus et pas le résultat. Montrer comment on se fait traverser par un mouvement, un corps qui donne à lire par où ça passe en lui. L'émotion c'est d'être témoin d'une chose qui est entrain de se faire, là où il n'y a pas de procédé.
Françoise Dupuy, Dominique Dupuy et Sophie Lessard se sont embarqués avec vous dans ce spectacle mais aussi sur une collaboration de 3 ans.
Comme je le disais, ils sont invités au Ballet Atlantique en tant qu'artistes associés. Françoise, je l'ai rencontrée il y a trois ans et c'était évident qu'il y avait un lien malgré le fait que j'ai toujours revendiqué d'être une autodidacte. J’ai tout de suite pensé que j'aurais pu être son élève. C'est à la fois un travail sur le temps mais aussi sur la tolérance car nous sommes très différentes. Ces trois artistes sont là pour concrétiser un travail pédagogique, d'interprètes, mais aussi comme chercheurs car je pense qu'un danseur c'est aussi un chercheur. Il y a aussi l'intérêt d'avoir la présence de 3 générations pour retrouver ce travail sur le temps, de transmission. Mais j'ai également demandé à Françoise et Dominique d'écrire une pièce pour ma compagnie.

Martine Pullara