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2000

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DECEMBRE N°55
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  OCTOBRE N°53  



 

Bob Dylan
The Best of volume 2
Columbia

"Oh, where have you been, my blue eyed son ?
Oh, where have you been, my darling young one ?"
Deuxième morceau du disque, A hard rain's a-gonna fall (extrait de l'indispensable The Freewheelin' 1963, s'il n'en fallait qu'un…) et premier choc : on avait débuté avec Things have changed, single enregistré en 1999.
Une vie entière, passée de l'ombre à la lumière, sépare ces deux chansons. Un artiste qui a aujourd'hui la voix brisée, mutilée par divers excès que l'on imagine, et pourtant c'est la voix du jeune Bob Dylan qui semble la plus marquée par le temps. Celle d'un jeune homme qui a passé son enfance à découvrir la dureté de la vie par le biais du blues noir tourmenté de Leadbelly (sorti de prison en 1933 pour chanter jusqu'à sa mort) de Blind Willie Mc Tell ou le folk blanc de Woody Guthrie. A à peine vingt ans, il avait déjà en lui toute l'histoire blues, country et folk de son pays. Protest singer bien qu'il s'en défende, A hard rain's a-gonna fall justement s'inspire pourtant de l'affaire des missiles à Cuba, de même ici que le tube Hurricane (Desire 1976), histoire d'un jeune boxeur noir injustement condamné pour meurtre. Ce sont les femmes qui restent sa première source d'inspiration, preuve ici avec la troisième chanson et déjà, le sommet de cette compile : It ain't me babe (Another side of Bob Dylan 1964), seul avec sa guitare, comme dans ses quatre premiers albums. Mais Dylan a su évoluer et marier son art de l'écriture à d'autres sonorités, d'autres musiciens. Intérêt majeur de ce disque où l'on passe du blues rock hargneux de Subterannean homesick blues (Bringin'it all back home 1965) au rock délirant de Higway 61 revisited (Higway 61 revisited 1965) puis au cajun de Rainy day women un détour par une délicieuse ballade folk, I want you (Blonde on Blonde 1966) pour revenir à une country plus âpre avec I'll be your baby tonight (John Wesley Harding 1967) et enfin la pop limite crooner de Simple twist of fate (Blood on the tracks 1975). Cette manière de s'approprier les genres sans se perdre rappelle Miles Davis : même statut intouchable, même voix unique que l'on suit ou que l'on lâche, et même malentendu dans les années 80. Quand on réécoute le Miles Davis star de ces années-là, c'est de très mauvais goût, certes, mais ça tient vraiment la route, ça résiste. De même Dylan a été vomi par tous à cet époque, mais quand on écoute ici License to kill ou Dignity inédit de Oh mercy (1989), en se souvenant du contexte, on devient beaucoup plus indulgent. Autrement dit, quelques années plus tard, entre Mark Knopfler et Bob Dylan, il n'y a vraiment pas photo ! Enfin, la sortie de Time out of mind en 1997 a rassuré tout le monde, avec cette voix qui n'a jamais été aussi fragile et touchante. Not dark yet conclut ainsi idéalement le premier disque de cet excellent Best Of.
Parce qu'il y a un deuxième disque (attention, édition limitée !) avec deux titres live récents et inédits. Alléchant, mais gare ! rien n'est moins sûr qu'un concert de Bob Dylan qui prend un malin plaisir à maltraiter ses chansons. Souvent génial dans les années 60-70, on se souvient par exemple de l'incroyable version rock de Shelter from the storm (Hard rain 1976) (qui a dû donner de sacrés complexes à Mick Jagger…). Aujourd'hui, c'est devenu très aléatoire, voire très mauvais comme dans le récent MTV unplugged. Ceux qui l'ont vu à Vienne, il y a cinq ans se souviennent peut-être de The times they are a-changin' reconnaissable uniquement grâce aux paroles. Ici, après un très bon Highlands, Dylan s'attaque à sa chanson peut-être la plus emblématique : Blowin' in the wind. On imagine l'épreuve que cela peut être de chanter près de quarante ans après, une chanson qui a tant marqué son époque et l'on repense par exemple au dernier Gainsbourg qui chantait encore, difficilement, sa Javanaise avec une voix brisée. Alors Dylan explose la mélodie et force encore plus sa voix, la rend encore plus nasillarde, encore plus insupportable pour ceux qui ne la supporteront jamais, tous ceux qui croient qu'il chante faux, alors que le vrai problème c'est qu'ils entendent faux. Et c'est à l'harmonica qu'il devient génial, comme souvent, un solo comme une longue plainte qui tourne autour d'une note, "la" note de la chanson. Car Bob Dylan est un formidable musicien, mélodiste et rythmicien (c'est Arto Lindsay qui dit dans un récent Vibration que Dylan, grand improvisateur, devrait jouer avec Derek Bailey !). Pas de mystère dès lors si ses chansons font sans risque le bonheur d'autres artistes, des Byrds (Mr tambourine man énorme succès) à Jimi Hendrix (All along the watchover) en passant par Richie Heavens (Just like a woman) ou même Keith Jarrett dans son premier disque en trio avec Charlie Haden et Paul Motian en 1968 (My back pages).
Tous les albums cités entre parenthèses sont à posséder un jour ou l'autre de même que Nashville skyline (1969) le plus country (avec le légendaire Johnny Cash), les Bootlegs 1 et 2 (mais pas le 3), le Live 66 avec ses deux versants acoustique et électrique (terrible version de Like a rolling stone). Et s'il reste encore un peu de place dans les rayonnages, deux splendides albums solo de reprises folks, Good as I been to you (1992) et World gone wrong (1993).
Une douzaine d'albums, soit un par mois et un an de bonheur assuré.

Vincent Domeyne