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2000

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  JANVIER N°45  



 

Jean-Luc Benoziglio
le feu au lac

Démarrer l'année avec un texte comme Le feu au lac, pourrait effectivement être une forme de résistance à la bêtise humaine. Comme une évidence, un choix judicieux, l'occasion de mettre une grosse croix rouge dans votre agenda. Marief Guittier et Michel Raskine dans une lecture à deux voix pour ce texte de Jean-Luc Benoziglio, comme un souffle dans l'air souvent confiné de la Villa Gillet, c'est rare et donc à signaler, car la plume de l'auteur ressemble à celle des grands de ce siècle, ceux pour qui les colères sont sources de littérature, des romans qui s'inscrivent dans la lignée des grandes tragi-comédies de notre histoire.


Mais qui est donc Jean-Luc Benoziglio ? Un auteur Suisse, le signaler signifie que les auteurs helvètes ne sont pas si nombreux à franchir une frontière limitrophe à la France, pays aux secrets bancaires, jusqu'à ce jour jugé sans soupçon et qui commence depuis peu à prendre de mauvaises mines, de sales allures d'hypocrisie historique. Benoziglio fut peut-être un des premiers auteurs à parler de ces fonds en déshérence, Le feu au lac parle justement (entre autres choses) de l'affaire des fonds juifs, et notons que l'auteur avait écrit ce texte bien avant que la presse ne s'empare de cette portion oubliée de l'histoire. "Voilà pourquoi, pour ne pas déchaîner la führeur du Furer, ton gouvernement nous refoule à la frontière, sous prétexte qu'en France nous ne courons pas de danger. Pas-de-danger. Merde enfin : il a les yeux crevés, ton ambassadeur qui se goberge à Vichy, copain avec Mussolini, copain avec Roosevelt, copain avec Hitler, copain avec le pape, copain avec le grand mufti de Jérusalem, copain avec tout le monde, il marche avec une canne blanche ?".
Mais revenons à la biographie de Jean-Luc Benoziglio. D'un père juif né en Turquie, d'une mère catholique d'origine Suisse, l'auteur naquit dans la suisse de 40, dans une Suisse encore au dessus de tout soupçons. Arrivant dans le Paris des années 60, son travail chez des éditeurs tels que Thou ou Payot, son installation dans la capital française lui permettront de publier un premier ouvrage en 1972 Quelqu'un bis est mort. Les suisses écrivains ne sont pas légions, des anciens avec l'aventurier Cendras ou encore le montagnard Ramuz, un plus contemporain Jacques Chessex, alors quand en 1980 son livre Cabinet portrait reçoit le prix Médicis, l'écrivain deviendra écrivain à temps complet. Et depuis ses livres nous arrivent comme des bouffées d'oxygène, comme de belles colères. "Malgré tout, j'ai rêvé qu'un grand élan de générosité submerge ce pays. Que, tellement privilégiés jusqu'ici dans cette Europe à feu et à sang, nous ouvrions un peu plus les bras aux misérables et aux persécutés. Que nous nous serrions pour faire un peu de place à ceux qu'on entasse, nous privions pour donner un peu de pain à ceux qu'on affame. C'est juif, ça, ou papiste, ou utopique ? Et si une telle attitude devait provoquer la rage de l'autre bouffeur de tapis à Berlin, j'ai rêvé que nous faisions bloc pour lui rire au nez et succombions peut-être sous ses coups, mais au moins le front haut. Est-ce qu'après tout n'importe qui ici, banquier protestant appenzellois, berger catholique valaisan ou horloger jurassien tenté par l'Église de Jésus-Christ des saints du dernier jour, est-ce que, après tout, m'importe qui, croyant ou non, aujourd'hui, dans ce pays, ne pourrait pas, ne devrait pas, même sans trop y croire, partager au moins fugitivement avec moi une telle aspiration ? Ou alors la Croix-Rouge, dis, deviendrait-elle daltonienne dès qu'il s'agit de l'étoile jaune ?
Benoziglio évolue dans un véritable feu d'artifice, mais sans artifice, l'homme connaît le poids des mots. A lire, à relire comme on picore dans quelques pâtisseries fines, dans quelques gourmandises secrètes. Il vous reste en attendant cette lecture, plus qu'à aller taquiner votre libraire, avec un peu de chance, il devrait avoir de quoi vous satisfaire : Jean-Luc Benoziglio a écrit plus de dix livres au éditions Seuil.

Bruno Pin