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Stéphen KERCKHOVE
HOLD-UP SUR L’ÉCOLOGIE
Stéphen Kerckhove publie un nouveau livre, Hold-up sur l’écologie, un plaidoyer antinucléaire qui tombe à un moment crucial, le gouvernement ne remettant pas en cause sa politique du tout-nucléaire. Après Fukushima, après les mensonges des États, après la prise de conscience de certains et l’enfermement d’autres sur le tout-nucléaire, Stéphen Kerckhove propose un état des lieux autour du nucléaire. “Le meilleur moyen d’éviter la bougie est de sortir du nucléaire. Une sortie programmée, assumée et géréepolitiquement à court, moyen et long terme. À défaut, nous prenons le risque d’une catastrophe nucléaire et par la suite un chaos qui nous ramènerait immanquablement à la bougie.”
Stéphen Kerckhove, délégué général d’Agir pour l’environnement, activiste et militant écologiste, anime des campagnes de mobilisation citoyenne ciblant les responsables politiques et décideurs économiques. Il a participé directement au Grenelle des ondes avant d’en claquer la porte au regard des piètres résultats. Il est l’auteur de La Dictature de l’immédia-teté, aux éditions Yves Michel (2010), de Fragile, 52 dessins pour l’écologie avec le dessinateur Red, aux éditions Le Passager clandestin (2010), et de Grenelle de l’environnement, l’histoire d’un échec, aux éditions Yves Michel (2010). En septembre paraît Hold-up sur l’écologie.
Entretien.
S’il est question aujourd’hui de l’après-Fukushima, nous pourrions peut-être parler de l’après-Tchernobyl. Vingt-cinq ans après, le problème n’est, semble-t-il, toujours pas réglé ?
L’échelle de temps de la radioactivité générée par la fission nucléaire est largement supérieure à l’échelle de temps des sociétés humaines. L’“après” dans une catastrophe nucléaire ne se règle pas en 25 ans mais en millénaires. Concernant la “gestion” des déchets nucléaires, la France a par exemple fait le choix de les enfouir. Le centre de stockage de Bure, dans la Meuse, est censé être surveillé durant 500 ans ! Que savons-nous des sociétés qui évoluaient en 1511 ? Notre société sera-t-elle suffisamment stable durant 5 siècles pour garder une mémoire lui permettant de “gérer” la complexité nucléaire ? Poser la question, c’est en partie y répondre.
L’État français fait la sourde oreille, nous ramenant un argument aussi dérisoire que si nous laissions tomber le nucléaire en France, cela équivaudrait à retourner à l’ère des bougies. On peut sourire d’une telle réponse, mais quelle est la réalité face au tout-nucléaire français ?
À l’échelle internationale, le nucléaire ne représente que 2 % de l’énergie finale, environ 13,6 % de l’électricité consommée. Les 3 pays les plus nucléarisés (les États-Unis, la France et le Japon) concentrent 50 % des 437 réacteurs en fonctionnement. Avec 74 % de son électricité produits avec le nucléaire, la France fait exception. Or, le rendement d’une centrale nucléaire est d’à peine 33 %. Les deux tiers de l’énergie produite (900 milliards de kWh par an, soit près de 2 fois la consommation électrique hexagonale !) sont dissipés sous forme de chaleur dans les rivières et par les tours de refroidissement. Parallèlement au nucléaire, notre pays a opté massivement pour le chauffage électrique, qui est totalement inefficace. Pour sortir du nucléaire, nous devrons réapprendre les vertus économiques et écologiques de la sobriété et de l’efficacité énergétique. Par exemple, les Français paient leur kWh électrique 20 % à 30 % de moins que leurs voisins européens, mais… consomment 50 % de plus à cause de l’inefficacité de notre système énergétique. Un grand plan d’efficacité énergétique doit permettre de réduire significativement nos consommations électriques. Parallèlement à cette politique de maîtrise de l’énergie, la France doit enfin développer un bouquet d’énergies renouvelables afin de rattraper son retard en la matière. Seuls 2 pays ont vu leur part d’énergie verte baisser depuis 1997. Ces pays ont tous deux fait le choix de développer de nouveaux réacteurs nucléaires dits EPR. Ces 2 pays sont la France et la Finlande. La France a le 2e potentiel éolien en Europe, la 4e surface boisée, est bien ensoleillée. Bref, notre pays dispose d’atouts lui permettant de jouer dans la cour des grands. À titre d’exemple, l’Allemagne a créé plus de 700.00 emplois (1) dans le secteur des énergies vertes. Pendant ce temps, la France s’enferme dans un autisme énergétique qui va laisser notre pays au bord du chemin. Il faut donc sortir du nucléaire, d’une part pour éviter le risque d’une catastrophe, mais surtout pour ne pas rater le train de la révolution énergétique qui se dessine dans tous les grands pays industriels.
On nous dit régulièrement, comme un leitmotiv, que la catastrophe nucléaire c’est pour les autres. On se souvient du nuage de Tchernobyl qui s’était arrêté à nos frontières. Vérité ou mensonge ?
Le lobby nucléaire recourt fréquemment à une série d’arguments mensongers. À l’époque de Tchernobyl, les promoteurs du nucléaire ont mis l’accident sur le compte du délitement du système soviétique. Avec Fukushima, il est difficile d’accuser le Japon d’être un pays peu à même de gérer la complexité technique. Que ce soit pour Tchernobyl ou Fukushima, il faut juste reconnaître que nous ne pouvons maîtriser l’immaîtrisable. En développant le programme nucléaire, ses promoteurs nous annonçaient fièrement que la probabilité d’une catastrophe majeure ne pouvait survenir qu’une fois tous les 1 million d’années par réacteur. La réalité est tout autre, puisqu’en moins de 30 ans, 5 réacteurs ont relâché une quantité sidérale de radioactivité dans l’environnement. Il faut cesser d’avoir la prétention prométhéenne de gérer l’ingérable à l’aide de constructions probabilistes produites pour les besoins de la cause. Le nucléaire est dangereux. Il est insignifiant du point de vue de la consommation énergétique mondiale. Il faut donc s’en passer.
J’avais envie que vous nous parliez de la culpabilité que l’on fait peser sur le dos des consommateurs face à l’écologie : chauffage, isolation, recyclage… alors que l’État français est tout de même loin d’avoir une politique écologique exemplaire.
Il existe finalement 2 façons d’appréhender les controverses écologiques. En gérant maladroitement et a posteriori les conséquences de l’absence de réglementations exigeantes ou en s’attaquant en amont aux causes des pollutions en ciblant les industriels. La question des déchets ménagers est à ce titre édifiante. Un organisme créé et géré par les industriels, Éco-Emballages, incite les consommateurs à trier les déchets. Mais très peu est fait pour réduire à la source la quantité de déchets mise sur le marché. Le consommateur est donc appelé à la rescousse car le responsable politique ne joue plus son rôle. Il est nécessaire d’éteindre la lumière en sortant d’une pièce. Mais cet écogeste ne peut être réalisé pour solde de tout compte. Le personnel politique doit oser légiférer sérieusement plutôt que de culpabiliser le consommateur afin de détourner l’attention des citoyens.
On nous parle encore et toujours du fameux Grenelle de l’envi-ronnement. Quelle lecture pouvons-nous en faire à ce jour ?
Après avoir convoqué médias et associations pour participer à ce qui apparaissait en 2007 comme une “révolution écologique”, le chef de l’État n’a de cesse de donner des gages à tous les groupes d’intérêts. Après l’adoption des lois Grenelle, le bilan est objectivement décevant. Or, pour répondre aux crises écologiques, les grands discours ne peuvent suffire. Il y a désormais nécessité de passer de la parole aux actes. Sinon, le Grenelle aura été une formidable occasion… ratée !
(1) - source institut-negawatt.com
Bruno Pin
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