SEPTEMBRE N°173
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Stéphen KERCKHOVE
HOLD-UP SUR L’ÉCOLOGIE

Stéphen Kerckhove publie un nouveau livre, Hold-up sur l’écologie, un plaidoyer antinucléaire qui tombe à un moment crucial, le gouvernement ne remettant pas en cause sa politique du tout-nucléaire. Après Fukushima, après les mensonges des États, après la prise de conscience de certains et l’enfermement d’autres sur le tout-nucléaire, Stéphen Kerckhove propose un état des lieux autour du nucléaire. “Le meilleur moyen d’éviter la bougie est de sortir du nucléaire. Une sortie programmée, assumée et géréepolitiquement à court, moyen et long terme. À défaut, nous prenons le risque d’une catastrophe nucléaire et par la suite un chaos qui nous ramènerait immanquablement à la bougie.”
Stéphen Kerckhove, délégué général d’Agir pour l’environnement, activiste et militant écologiste, anime des campagnes de mobilisation citoyenne ciblant les responsables politiques et décideurs économiques. Il a participé directement au Grenelle des ondes avant d’en claquer la porte au regard des piètres résultats. Il est l’auteur de La Dictature de l’immédia-teté, aux éditions Yves Michel (2010), de Fragile, 52 dessins pour l’écologie avec le dessinateur Red, aux éditions Le Passager clandestin (2010), et de Grenelle de l’environnement, l’histoire d’un échec, aux éditions Yves Michel (2010). En septembre paraît Hold-up sur l’écologie.
Entretien.

S’il est question aujourd’hui de l’après-Fukushima, nous pourrions peut-être parler de l’après-Tchernobyl. Vingt-cinq ans après, le problème n’est, semble-t-il, toujours pas réglé ?
L’échelle de temps de la radioactivité générée par la fission nucléaire est largement supérieure à l’échelle de temps des sociétés humaines. L’“après” dans une catastrophe nucléaire ne se règle pas en 25 ans mais en millénaires. Concernant la “gestion” des déchets nucléaires, la France a par exemple fait le choix de les enfouir. Le centre de stockage de Bure, dans la Meuse, est censé être surveillé durant 500 ans ! Que savons-nous des sociétés qui évoluaient en 1511 ? Notre société sera-t-elle suffisamment stable durant 5 siècles pour garder une mémoire lui permettant de “gérer” la complexité nucléaire ? Poser la question, c’est en partie y répondre.
L’État français fait la sourde oreille, nous ramenant un argument aussi dérisoire que si nous laissions tomber le nucléaire en France, cela équivaudrait à retourner à l’ère des bougies. On peut sourire d’une telle réponse, mais quelle est la réalité face au tout-nucléaire français ?
À l’échelle internationale, le nucléaire ne représente que 2 % de l’énergie finale, environ 13,6 % de l’électricité consommée. Les 3 pays les plus nucléarisés (les États-Unis, la France et le Japon) concentrent 50 % des 437 réacteurs en fonctionnement. Avec 74 % de son électricité produits avec le nucléaire, la France fait exception. Or, le rendement d’une centrale nucléaire est d’à peine 33 %. Les deux tiers de l’énergie produite (900 milliards de kWh par an, soit près de 2 fois la consommation électrique hexagonale !) sont dissipés sous forme de chaleur dans les rivières et par les tours de refroidissement. Parallèlement au nucléaire, notre pays a opté massivement pour le chauffage électrique, qui est totalement inefficace. Pour sortir du nucléaire, nous devrons réapprendre les vertus économiques et écologiques de la sobriété et de l’efficacité énergétique. Par exemple, les Français paient leur kWh électrique 20 % à 30 % de moins que leurs voisins européens, mais… consomment 50 % de plus à cause de l’inefficacité de notre système énergétique. Un grand plan d’efficacité énergétique doit permettre de réduire significativement nos consommations électriques. Parallèlement à cette politique de maîtrise de l’énergie, la France doit enfin développer un bouquet d’énergies renouvelables afin de rattraper son retard en la matière. Seuls 2 pays ont vu leur part d’énergie verte baisser depuis 1997. Ces pays ont tous deux fait le choix de développer de nouveaux réacteurs nucléaires dits EPR. Ces 2 pays sont la France et la Finlande. La France a le 2e potentiel éolien en Europe, la 4e surface boisée, est bien ensoleillée. Bref, notre pays dispose d’atouts lui permettant de jouer dans la cour des grands. À titre d’exemple, l’Allemagne a créé plus de 700.00 emplois (1) dans le secteur des énergies vertes. Pendant ce temps, la France s’enferme dans un autisme énergétique qui va laisser notre pays au bord du chemin. Il faut donc sortir du nucléaire, d’une part pour éviter le risque d’une catastrophe, mais surtout pour ne pas rater le train de la révolution énergétique qui se dessine dans tous les grands pays industriels.
On nous dit régulièrement, comme un leitmotiv, que la catastrophe nucléaire c’est pour les autres. On se souvient du nuage de Tchernobyl qui s’était arrêté à nos frontières. Vérité ou mensonge ?
Le lobby nucléaire recourt fréquemment à une série d’arguments mensongers. À l’époque de Tchernobyl, les promoteurs du nucléaire ont mis l’accident sur le compte du délitement du système soviétique. Avec Fukushima, il est difficile d’accuser le Japon d’être un pays peu à même de gérer la complexité technique. Que ce soit pour Tchernobyl ou Fukushima, il faut juste reconnaître que nous ne pouvons maîtriser l’immaîtrisable. En développant le programme nucléaire, ses promoteurs nous annonçaient fièrement que la probabilité d’une catastrophe majeure ne pouvait survenir qu’une fois tous les 1 million d’années par réacteur. La réalité est tout autre, puisqu’en moins de 30 ans, 5 réacteurs ont relâché une quantité sidérale de radioactivité dans l’environnement. Il faut cesser d’avoir la prétention prométhéenne de gérer l’ingérable à l’aide de constructions probabilistes produites pour les besoins de la cause. Le nucléaire est dangereux. Il est insignifiant du point de vue de la consommation énergétique mondiale. Il faut donc s’en passer.
J’avais envie que vous nous parliez de la culpabilité que l’on fait peser sur le dos des consommateurs face à l’écologie : chauffage, isolation, recyclage… alors que l’État français est tout de même loin d’avoir une politique écologique exemplaire.
Il existe finalement 2 façons d’appréhender les controverses écologiques. En gérant maladroitement et a posteriori les conséquences de l’absence de réglementations exigeantes ou en s’attaquant en amont aux causes des pollutions en ciblant les industriels. La question des déchets ménagers est à ce titre édifiante. Un organisme créé et géré par les industriels, Éco-Emballages, incite les consommateurs à trier les déchets. Mais très peu est fait pour réduire à la source la quantité de déchets mise sur le marché. Le consommateur est donc appelé à la rescousse car le responsable politique ne joue plus son rôle. Il est nécessaire d’éteindre la lumière en sortant d’une pièce. Mais cet écogeste ne peut être réalisé pour solde de tout compte. Le personnel politique doit oser légiférer sérieusement plutôt que de culpabiliser le consommateur afin de détourner l’attention des citoyens.
On nous parle encore et toujours du fameux Grenelle de l’envi-ronnement. Quelle lecture pouvons-nous en faire à ce jour ?
Après avoir convoqué médias et associations pour participer à ce qui apparaissait en 2007 comme une “révolution écologique”, le chef de l’État n’a de cesse de donner des gages à tous les groupes d’intérêts. Après l’adoption des lois Grenelle, le bilan est objectivement décevant. Or, pour répondre aux crises écologiques, les grands discours ne peuvent suffire. Il y a désormais nécessité de passer de la parole aux actes. Sinon, le Grenelle aura été une formidable occasion… ratée !

(1) - source institut-negawatt.com

Evelyn JUERS

Chemins d’exil est un livre qui marquera sûrement les esprits, et les raisons en sont multiples. Outre – et c’est la grande réussite de ce roman – l’écriture d’Evelyn Juers, lumineuse et ciselée, il y a aussi le contenu de ce livre magnifique. L’écrivain nous offre un voyage historique et littéraire dans l’Europe qui vacille dans la fureur du fascisme. On croisera tout au long de ces pages les belles-lettres de l’époque, toute une pléiade d’artistes allemands et européens, notamment les frères Mann, Heinrich et Thomas, qui sont l’axe du livre, la pièce maîtresse qui sert de lien. Entrons par la grande porte de cet entre-deux-guerres. En Allemagne et en Europe, la vie intellectuelle foisonne et semble en perpétuelle ébullition autour de Thomas et d’Heinrich Mann. On retrouve Bertolt Brecht, Alfred Döblin, Joseph Roth et bien d’autres. L’engagement et les prises de position d’Heinrich Mann, puis celles de Thomas, plus tardives. Gide disait de Thomas Mann, en 1937, ceci : “Il est un des rares aujourd’hui que nous pouvons admirer sans réticence ; il n’y a pas de défaillance dans son œuvre, il n’y en a pas dans sa vie.”
On croisera dans Chemins d’exil Aldous Huxley, Virginia Woolf à de multiples reprises : “Virginia trouvait que Vita avait beaucoup grossi et que leur amitié avait pris fin, ‘pas sur un claquement de porte, mais comme tombe un fruit mûr’. Elle avait attrapé la migraine en essayant de parler politique en français avec André Malraux, ‘l’étranger visionnaire à la parole facile’.”
Les Mann quitteront l’Allemagne, fuyant le nazisme, ils vivront en Europe, à Paris, puis finiront par s’exiler en Amérique. Thomas Mann reviendra vivre en Suisse, tandis qu’Heinrich restera en Californie. Il y a dans ce livre une flamme qui porte l’histoire et le texte. “Début juillet (1936), Heinrich était de nouveau à Paris, pour le Comité international contre la guerre et le fascisme. Il se demandait à présent si tous les groupes disparates – communistes, sociaux-démocrates, catholiques et autres – se laisseraient un jour persuader de surmonter leurs différences pour former une unique force antifasciste, mais l’alternative était trop déprimante à envisager et il poursuivit sa mission avec lassitude.” La personnalité de 2 auteurs importants du XXe siècle, de La Mort à Venise à La Montagne magique pour Thomas Mann et de L’Ange bleu à Henri IV pour Heinrich Mann, leurs itinéraires et leurs engagements font de cet ouvrage une mine d’informations et un roman d’une impeccable tenue.

Éditions Autrement, 360 pages, 22€

John BURNSIDE

L’écrivain nous avait déjà habitués à ce style envoûtant dans ses ouvrages précédents, et l’on est à nouveau subjugué et emporté dans ce roman effroyable, parce qu’il pourrait être une triste réalité de l’univers que bâtit l’homme. Scintillation, c’est un beau titre pour entrer dans l’histoire de ce bout de terre coincé entre le vide de l’inconnu et l’interdit d’aller ailleurs. Dans un pays, une ville, Intraville, où les décennies ont pourri la terre à jamais. L’enfer industriel est passé par là, laminant la ville, les femmes et les hommes, ne reste plus que l’ombre d’une usine abandonnée, comme un château hanté, un terrain de jeu nauséabond offert aux enfants d’Intraville. Déchets industriels, rats bien nourris et quelques adolescents qui frôlent la mort dans une forme de désespérance inavouée. “Si on écoute certaines personnalités de la région, tout ça forme un seul ensemble, qu’ils ont baptisé Terre d’origine, et ils ont de grands projets pour nous tous, ce qu’ils appellent un ‘programme de régénération’. Mais ça, c’est le secteur de Brian Smith, alors tout le monde sait que ce n’est pas pour demain.”
Sur fond de thriller, ambiance poisseuse et disparitions d’enfants, l’auteur ne manque pourtant pas d’humour, et un des personnages principaux, Léonard, 15 ans, qui plonge tête la première dans la littérature, se fend de quelques envolées lyriques : “J’avais lu L’Adieu aux armes de ce foutu Hemingway et je m’étais demandé pourquoi personne n’avait jamais acheté de dictionnaire à ce mec.”
John Burnside, écrivain écossais né en 1955, sait depuis quelques livres, cinq publiés à ce jour en France chez Métailié, Scintillation étant le 6e, nous captiver par des romans que l’on pourrait qualifier d’étranges, des thèmes et une écriture qui se conjuguent pour mieux nous happer. On croise Léonard et ses compagnons de jeu, des adultes affaiblis, au bout du rouleau, d’autres tirant les ficelles du vaisseau fissuré d’Intraville. Un livre tout en tension.

Éditions Métailié, 282 pages, 20€

Carlos LISCANO

Nouvelle livraison de l’auteur uruguayen Carlos Liscano avec un ouvrage qui contient deux textes. Un premier sous forme d’essai, Le Lecteur inconstant, pose la question du rapport de l’écrivain avec l’écriture et, dans le cas de Carlos Liscano, celui très particulier avec la fiction. Nous avons pu écouter pendant les dernières Assises internationales du roman, fin mai, dans une soirée ayant pour titre “L’expérience de l’isolement et de l’enfermement”, l’auteur du Fourgon des fous, livre exemplaire sur l’ex-périence carcérale. L’écriture de Carlos Liscano est née de la prison, treize années. “Le but de l’écriture n’est pas littéraire mais existentiel. En écrivant, on cherche la liberté. Que l’on n’at-teint pas non plus, car l’univers de l’écriture est régi par des normes très dures.”
Autre texte de ce livre, Vie du corbeau blanc, un récit picaresque, un conte qui prend sa source chez les maîtres du genre. On croise Greystoke, la légende de Tarzan et bien d’autres personnages issus de la littérature et de l’imagination de l’auteur, truculents. Nous suivons avec délice ce corbeau blanc. “– J’ai quitté ma famille et ma maison, où j’ai toujours bien vécu, pour vivre des expériences nouvelles et excitantes. Toute ma vie j’ai entendu parler en bien des pigeons, et j’ai pensé que vivre un temps avec vous serait très bon pour ma formation, leur dit-il.”
Jubilatoire.

Éditions Belfond, 357 pages, 21€

Jean-Jacques BONVIN

Le livre de Jean-Jacques Bonvin, Ballast, est un concentré d’un genre littéraire que j’affectionne particulièrement, la biographie socioculturelle d’une époque, et dans le cas présent nous sommes entre les années 1950 et 1970. Un condensé, un expresso court et corsé, un livre qui va à 100 à l’heure. Bienvenue chez les beaux dingues ; et pour la clique d’allumés de la beat generation, rien de tel que l’exploration dans tous les sens du terme : l’écriture, bien sûr, la poésie, l’art, le sexe, la drogue, les médications à outrance et l’alcool. On mourra souvent jeune, cirrhose du foie ou autre au final. L’impression première de ce livre court est une véritable immersion dans cet univers. Jean-Jacques Bonvin nous fait rencontrer Jack (Kerouac), Allen (Ginsberg), William (Burroughs) et la locomotive du groupe, Neal (Cassady), un personnage antinomique, qui après une jeunesse pas facile, délinquant, taulard… se retrouve à côtoyer Ginsberg et Kerouac avec comme point d’ancrage l’envie de s’initier à la philosophie. La cerise sur le gâteau pour commencer la saison des rencontres à la Villa Gillet est la venue de Jean-Jacques Bonvin et de Lydie Salvayre, qui vient de publier un livre, Hymne, autour de Jimi Hendrix. Rendez-vous le 27 septembre pour une soirée “Icônes”.
Éditions Allia, 64 pages, 6,10€

Bruno Pin