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MAI 2012 N°181
 
CATHERINE MILLET
Catherine Millet est fondatrice de la revue art press en 1972, critique d'art, écrivaine (Dali et moi, Yves Klein, The Book of Olga avec la photographe Bettina Rheims, La vie sexuelle de Catherine M....), elle sera présente à Lyon aux côtés de Camille Laurens et de Lydia Flem.
 

Conviée à m’exprimer sur « le sens de mon travail », me voici assez désemparée. S’il vous plaît, n’auriez-vous pas quelque question précise à me poser ? Par exemple, ne pourriez-vous pas me demander le sommaire du numéro d’art press à paraître ? Ou le tirage de la revue ? Sait-on qui sont ses lecteurs ? Et les lecteurs de mes livres autobiographiques, sont-ils en majorité des hommes ou des femmes ? Si le travail en équipe de la journaliste nourrit le travail en solitaire de l’écrivain ou le contraire ? Etc. À ces questions, je ne sais pas si j’aurais les bonnes réponses, mais j’essaierais volontiers de les trouver. Je suis un esprit concret, assez pragmatique ; je m’oriente d’instinct, je ne cherche pas trop à définir le projet que je mets en route. Je commence par en faire le planning. Depuis mon entrée dans la vie professionnelle, à dix-huit ans, je ne me suis jamais posé la question du sens que j’allais donner à ma vie ni ne me suis interrogée sur la finalité de mes activités. Grâce aux circonstances, j’ai eu l’opportunité de créer avec des amis une revue d’art contemporain. C’était il y a quarante ans. Je la dirige toujours, preuve que je n’ai jamais douté de sa nécessité, à l’instar d’ailleurs de ses collaborateurs et de ses lecteurs. Il y a environ douze ans, de manière tout à fait improbable, un éditeur m’a invitée à décrire le plus précisément possible ma vie sexuelle. J’ai fait le travail et cela m’a propulsée dans une double vie où désormais, comme certaines marionnettes que l’on retourne pour faire apparaître un autre personnage, je suis et critique d’art, directrice d’art press, et écrivain. Encore, dois-je préciser que je n’ai jamais vraiment eu le dessein d’être critique d’art ou romancier, en conséquence de quoi je n’ai pas fait d’études d’histoire de l’art et jamais tenté d’écrire un roman, depuis les quelques pages exaltées rédigées pendant l’adolescence. Ce que je voulais, c’était écrire. Ou plutôt : j’écrivais, et ce que je voulais, c’était continuer. Depuis l’enfance, j’avais autant aimé lire que noircir du papier et cela m’a toujours paru suffisant, si bien que je ne me suis jamais placée devant un choix à faire entre devenir professeur, infirmière, danseuse, écrivain ? Faire des études ou pas ? À vingt ans, j’ai rencontré la personne en charge des pages « art » des Lettres Françaises, hebdomadaire que dirigeait Louis Aragon, et je lui ai proposé des comptes rendus d’exposition parce que je fréquentais déjà le milieu artistique. En résumé, ma conviction est que l’on n’arrive pas dans la vie active avec un message à transmettre, pas plus qu’on ne réfléchit au sens que l’on va donner à sa vie. On vit, et on fait. Je crois même que s’asseoir devant un ordinateur avec l’ambition de convaincre de ses idées d’hypothétiques lecteurs, ou d’exprimer des sentiments qui vont les toucher, serait très mal s’engager. Si un sens doit apparaître, ce sera rétrospectivement. Les premiers artistes que j’ai défendus, Joseph Kosuth, le groupe Art & Language, appartenaient au mouvement que l’on a appelé art conceptuel. Leur référence majeure était le philosophe Ludwig Wittgenstein, auteur de l’énoncé fameux : « meaning is use », le sens, c’est l’usage. Il faut croire qu’il m’en est resté quelque chose. De fait, en 1972, lorsque paraissait le premier numéro d’art press au sommaire duquel figurait précisément un texte de Joseph Kosuth, est-ce que je pouvais imaginer que quatre ans plus tard, la revue publierait un numéro spécial sur la pornographie ? Et quand nous préparions celui-ci, est-ce que j’aurais pu croire que, dans les années 2000, un autre gros numéro spécial serait consacré aux religions monothéistes ? Lorsque je découvrais l’art minimal dans les galeries de SoHo, pouvais-je supposer qu’un jour ce serait à Téhéran que j’irais à la rencontre d’artistes, et qu’avec eux je préparerais un gros dossier, dans le même temps où le formidable mouvement vert auquel beaucoup d’entre eux avaient participé était dramatiquement réprimé par les ayatollahs ? Enfin, on voudra bien me croire, je l’espère, si je dis que travaillant sur des livres consacrés à l’art contemporain, j’étais à mille lieux de penser que j’aborderais plus tard, avec la même méthode, ma vie sexuelle ? Le sens de tout cela ? Un peu dans tous les azimuts, n’est-ce pas ? Mais tel est le lot de tous ceux qui n’ont pas cessé, depuis l’adolescence, de chercher à se hisser le plus près possible des écrivains et des artistes qu’ils admirent, sans jamais renoncer pour autant au contact avec le plus possible de leurs semblables.

Ce « tous azimuts » explique des engouements éclectiques. Le 13 mars dernier, Arte diffusait le film de Jean-Michel Meurice, Algérie, notre histoire. Si vous l’avez manqué, guettez la sortie du DVD, ou tentez de le podcaster. Peut-être parce que Meurice est un artiste (il est aussi peintre), il a eu l’honnêteté et le courage de confronter au récit de la guerre d’Algérie, ses propres souvenirs (il a fait parti des appelés), emprunts de ses émotions propres, et de les entremêler avec ceux de quelques autres personnes, quelles qu’aient été leur place et leurs convictions alors : l’historien Benjamin Stora (né à Constantine), l’écrivain Pierre Guyotat (il effectua son service militaire en Algérie) et le collectionneur Philippe Durand-Ruel, qui fit partie des officiers putschistes. Jusqu’au 27 mai, on peut visiter une très belle exposition au LaM (Lille métropole musée d’art moderne, d’art contemporain et d’art brut) à Villeneuve d’Ascq : Déplacer, Déplier, Découvrir, la peinture en actes, 1960-1999. Derrière ce titre abstrait, sont présentées des œuvres en effet très épurées, mais pour lesquelles leurs auteurs ont exploité toutes les ressources et la sensualité de leurs outils. Cinq peintres de la scène française et appartenant à différentes générations, Simon Hantaï, Martin Barré, Marc Devade, Jean Degottex, Michel Parmentier, dont l’ambition était, dans le geste qui dépose le trait sur la surface, d’exprimer avant tout une façon d’être dans le monde, une éthique. Une nouvelle histoire de l’art en France commence enfin à s’écrire, due à une nouvelle génération de conservateurs moins empruntée que la précédente.

Enfin, je recommande la lecture du livre d’Houria Abdelouahed qui vient de paraître aux PUF, Figures féminines dans l’Islam. C’est l’ouvrage indispensable si l’on veut comprendre la moindre chose à la terrible crise que connaissent les rapports du monde musulman avec l’Occident. À travers l’étude des neuf femmes du prophète et une attention scrupuleuse à la lettre du Coran, cette jeune universitaire et psychanalyste, sachant se faire aussi philologue, éclaire brillamment ce qui, dans l’Islam, s’est noué dans la sexualité et la relation entre les hommes et les femmes. Nul doute que c’est par le travail de femmes de cette trempe, et par leur courage à porter un regard critique sur la culture à laquelle elles appartiennent, que se fera vraiment, un jour, l’émancipation des femmes,— et celle des hommes.

Aux Assises Internationales du Roman, les Subsistances, le 28 mai