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DECEMBRE
N°44
Keiichi Tahara
Internet outil démocratique |
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Série : Body Beautiful (a.k.a.
Beauty Knows no Pain), 1967, 1972
Untitled (Small Wonder)
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MARTHA
ROSLER :
AMERICAN WAY OF REBELLION
Après
les artistes du Sud, ceux qui ne font pas partie de la cour des grands,
après les conférences menant à réfléchir
sur les imbrications de l'art et de la géopolitique, le Nouveau
Musée frappe fort, certes à sa mesure, dans une certaine
confidentialité, en exposant une rétrospective du travail
de Martha Rosler.
Artiste new-yorkaise qui pointe salutairement, que sila conscience politique
n'est pas la qualité flagrante du yankee moyen, il existe Outre-Atlantique
et sans doute plus particulièrement sur la Côte Est une force
intellectuelle critique dont la pertinence ferait bien de faire réfléchir
bon nombre d'artistes français ou européen sur le sens de
leur production.
A
l'heure de la globalisation, les professionnels de l'art ne doivent-ils
pas plus que jamais se poser la question de l'utilisation de l'image,
du formatage des mentalités, de l'imbrication des pouvoirs et des
médias dans notre quotidien, du nouveau rapport espace/temps, du
modèle unique qui nous est imposé, de la confusion entre
réalité et fiction, entre image et vécu, entre marché
et humanité.
Toutes questions soulevées par Martha Rosler, avec les mots, les
images, les objets, les architectures de notre vie trop docile d'occidentaux
satellisés. |
A
POIL LA CONFORMITE
On entre dans l'exposition Martha Rosler comme on entre aux Etats-Unis,
mais par la porte de derrière, cette "back door" chère
aux pays anglo-saxons, celle des intimes, des voisins, et l'on débouche
tout naturellement sur une "yard-sell", une vente de garage
que les américains moyens affectionnent tant, chacun peut dans
sa cour proposer à la vente ce dont il veut se débarrasser.
On achète autant qu'on vend, de ces objets, ces satanés
objets produits en masse au pays champion du monde de la consommation.
Mais là il s'agit d'objets après usage, un peu ridicules,
froissés, passés de mode, dérisoires et en même
temps humanisés, touchés, usés, abandonnés,
une parodie de marché au monde du business. L'Amérique
de l'arrière-cour, celle des "homeless", celle des
détenus, des condamnés à mort, celle des vétérans
de la Corée, du Vietnam, de la guerre du Golfe qui hantent les
champs d'honneurs.
Une Amérique qui est partout présente dans les travaux
de Rosler, que vous reconnaîtrez dans ses collages où elle
juxtapose avec force l'image bien pensante du puritanisme américain
et celle de la guerre. "Bringing the war home", avec celle
de l'acharnement anticommuniste, anti-juif (l'affaire Rosenberg "Unknown
Secrets").
C'est aussi l'instrumentalisation du corps qui préoccupe Rosler
et surtout celui de la femme rangée dans les années 60
à côté d'un aspirateur ou d'une cuisine intégrée
: la femme garante de la sacro-sainte cellule familiale, pilier et argument
de tout l'arsenal répressif américain.
La maison, le bel intérieur moderne, la voiture, l'enfant, le
chien, la femme (" Beauty knows no pain" 1966-1972) et l'homme
ce héros qui n'hésite pas à lâcher ses grosses
bombes avec son gros canon quand les sauvages semblent menacer l'ordre
mondial, enfin celui des U.S. précisément, "Fascination
with the exploding hollow leg", "Greenpoint Garden Spot of
the World".
Mais Rusler ne s'occupe pas que de cette Amérique gendarme du
monde, de cette Amérique ségrégationniste, elle
s'interroge aussi sur le formatage de l'espace public par l'économique.
Le déplacement, la liberté de circulation des corps ne
devient possible qu'après l'acquittement d'une taxe (autoroutes)
"Right of Passage", le monde lui-même s'identifie à
un réseau de circulation de marchandises, de connexions stratégico-financières
sous le haut contrôle des Messieurs d'en haut. Le passage de la
société de surveillance (Foucault) à la société
de contrôle (Deleuze, Lefevre) ne fait plus de doute ("Airport
Series"), le tout sous une bonne dose d'anesthésiant pour
le bon peuple, celui qui consomme son canapé, assis dans ses
chips en buvant la télé devant sa bière ("Global
Taste").
Bref, tout ce qu'on adore, avec de la poésie en plus ("B-52
in Baby's Tears") ou l'empreinte d'un bombardier emblématique
dans une cagette d'une plante nommée Outre-Atlantique "Les
Larmes de Bébé".
Les Fleurs du mal version contemporaine, hé oui ! les Etats-Unis
sont capables de tout, même du meilleur.
Interview
de Martha Rosler
Vous vivez à New York, est-ce le lieu où vous montrez
le plus votre travail ?
Non, je dirais que j'expose en fait surtout dans les pays anglophones,
vu le contenu de mon travail qui utilise beaucoup l'écrit, il
est plus difficile pour moi de présenter mes travaux par exemple
en France où je n'ai exposé que rarement : au Musée
d'Art Moderne de la ville de Paris, il y a une dizaine d'années,
au Musée Baubourg en 1996 pour l'exposition Avant l'Histoire,
et récemment à la galerie Villepoix à Paris.
Ne vous sentez-vous pas un peu seule sur la scène artistique
américaine avec vos préoccupations politiques ?
(Rires), je ne suis heureusement pas seule à avoir ce type de
démarche aux Etats-Unis, même s'il est vrai que nous ne
sommes pas nombreux... mais ce qui importe c'est que le public reçoive
en général bien mon travail. Je me débrouille pour
collaborer avec d'autres personnes, ou groupes de personnes qui appartiennent
à des associations, à des communautés, et cela
favorise la rencontre avec un public qui n'appartient pas au milieu
de l'art.
Avez-vous toujours eu ce type de préoccupations ?
J'ai commencé comme un peintre de l'abstraction, après
mes études, mais je me suis retrouvée très vite
à faire deux choses à la fois : de la peinture, et ce
type de travail que vous voyez aujourd'hui; nous étions à
cette époque projetés dans la guerre du Vietnam et animés
par tous les mouvements de contestation des années 60. j'ai très
vite senti que la préoccupation purement esthétique ne
me laissait pas dire ce dont j'avais envie de parler... J'ai donc décidé
d'arrêter de peindre.
Le
cinéma n'a-t-il pas directement participé à l'orientation
que vous avez donnée à votre travail ?
Oui, j'ai été très influencée par Godart
qui reste très important pour moi. le film est toujours à
propos de quelque chose, il est très puissant, direct, c'est
un média qui est apparu des plus pertinent.
Pertinent face à la réaction du peuple américain
concernant ce qui se passe dans le monde ?
Les américains ont un comportement très insulaire, ils
se conçoivent comme "la plupart du monde", l'endroit
où il faut être, vivre, où tout le monde rêve
de vivre, d'être comme nous, de penser comme nous ! Et les médias
sont les premiers outils d'éducation aux Etats-Unis, plus importants
que l'école. Mais bien sûr les américains ne sont
pas tous complètement stupides (rires), mais c'est simplement
que dans la plupart des choses qu'ils vivent, dans leur quotidien, dans
la moindre de leurs habitudes le média est présent, et
particulièrement la télévision. Face à cela
j'essaye simplement de dire qu'il y a une autre manière de voir
le monde, en leur suggérant de prendre un peu de pouvoir là
où ils le peuvent.
Et c'est pour moi une des leçons des années 60, les gens
ont beaucoup plus de pouvoir qu'ils se l'imaginent.
Vous avez commencé à aborder la relation entre l'individu
et le pouvoir politique et social à travers la condition féminine,
pensez-vous que la situation a beaucoup évolué aux U.S.A.
?
Oui, énormément, spécialement en ce qui concerne
l'éducation, même s'il y a encore beaucoup à faire,
mais elles ont maintenant le droit à la parole, elles sont prises
au sérieux, elles ont plus d'indépendance financière,
elles sont reconnues comme un élément central de la société,
ce qui n'était pas le cas dans les années 60.
A travers vos propositions et vos recherches sur le statut de la
femme, vous semblez vous interroger sur l'espace physique et psychologique
laissé à l'individu dans votre société ?
Oui, tout ce qui est en rapport avec les mensurations du corps traite
de ce problème, cela concerne évidemment les femmes mais
aussi le regard porté sur les différentes "races",
sur les immigrés, les gens de couleur, et du danger que porte
ces catégorisations qui constituent des repères spécifiquement
redoutables.
Vous reliez directement cela aux normes morphologiques éditées
par les autorités nazies ?
Tout à fait, le lien est pour moi évident.
Vous avez réalisé une composition murale faite de reproductions
photographiques et de textes affairant à la Seconde Guerre mondiale
pour une exposition à GRAZ (It Lingers), pouvez-vous en dire
quelques mots ?
Cette composition a pour moi un intérêt particulier. Dans
la version originale il s'y trouvait un dessin d'Hitler qui a été
dérobé durant l'exposition... et puis il s'y trouve aussi
l'image la plus célèbre de la Seconde Guerre mondiale
par l'armée américaine, représentant un groupe
de "Marines" plantant le drapeau américain en pleine
bataille. Hors ce cliché, qui a servi pour édifier le
monument d'un des plus grand cimetière militaire dans l'état
de Virginie, n'est pas la prise de vue qui a été réalisée
pendant la bataille ! Ils sont revenus avec un drapeau plus grand après
coup... donc l'image originale, prise sous le feu, a été
supplantée par celle-ci, ce n'est pas un montage, mais c'est
une mise en scène appuyée par la vérité
de l'image.
Quel est le sens, dans vos travaux, de mélanger traces documentaires
et éléments de fiction ?
La possible confusion entre fiction et réalité, spécialement
dans la culture médiatique que nous vivons aux Etats-Unis. C'est
ce qui me pousse aussi à utiliser des documents techniques militaire
dans leur apparente neutralité et de les juxtaposer avec des
commentaires sur les dommages réels commis par les faits d'armes.
les diagrammes d'analyse de tirs, les plans des missiles d'interventions
soi-disant propres etc... mais évidemment rien n'est propre,
tout n'est que corps brûlés, enfants tués, ruines.
Pensez-vous que le peuple américain accorde plus de crédits
aux médias qu'à la réalité, ou bien qu'il
est de plus en plus éduqué à faire la part des
choses ?
Je ne sais pas. je crois que c'est dialectique : ils vont tantôt
dans un sens, tantôt dans l'autre, mais ce que je sais c'est qu'ils
préfèrent les médias à la réalité.
Par exemple l'affaire grotesque à laquelle nous venons d'assister
(Clinton/Lewinsky) a été très significative, les
gens s'en sont détournés en disant qu'il ne s'agissait
pas d'une bonne histoire, d'un bon sujet... d'un bon show ! La classe
politique en est sortie discréditée, mais pas l'industrie
du divertissement. Mais je ne veux pas être pessimiste, l'histoire
est beaucoup plus complexe que cela; je travaille actuellement sur un
calendrier pour l'année 2 000 et un site web pour lesquels je
me concentre sur l'idée suivante :
The past is unavailable, the future is not.
Institut/Nouveau Musée jusqu'au 30 avril
Laurent
Mulot
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