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  MAI N°38  


Luc Chessex©

 

Jacques rit à Vénissieux
Des pauvres et des cirques
d’après Ernesto Sabato

Après la grande déception de Yalta, la pièce interdite par son auteur l’année dernière, parce qu’un texte fasciste revu par Jacques Roman sentait un peu plus que le souffre, le metteur en scène contestataire est de retour au théâtre de Vénissieux.

Cela faisait donc deux ans qu’on l’attendait, dans notre région. On attendait le rugissement profond des révoltes, celui des meurtrissures, vives plaies dans le verbe et le théâtre de Jacques Roman. Il n’est jamais de gratuité dans son art. L’engagement est total, il ne suppose aucun compromis. La Reconstitution, de Bernard Noël, était une critique sans équivoque d’une société, la nôtre, dont les préoccupations d’ordre, l’institution servile implacable se montraient incapable de justice, de la belle idée que l’on se fait si candidement de la justice. “Derrière cette révolte qui reste naïve”, prévient Jacques Roman, “il y a des corps”.
Jacques Roman, regardez son visage, observez ses attitudes. Si vous l’avez déjà aperçu, vous saurez. Il a changé. Il y a deux ans de cela, la révolte était palpable dans ses yeux, dans sa voix et jusque dans le rire sombre qu’il lâchait au détour d’une remarque cynique. Des mots qui déclenchaient naguère un grincement, un trait tranchant d’humour, de dérision : joie, qu’il prononce aujourd’hui comme par mégarde, peut-être une émotion qui dit qu’il en comprend la sève, aujourd’hui comme jamais. La question l’embarrasse, l’amuse tout à la fois : il répond avec un sourire et une formule maladroite, comme préparée : “Je ne sais plus écrire. Je sors d’ici, j’entends les merles qui sifflent, je vois les forsythias resplendissant. Je ne veux pas que les merles m’assourdissent, ni que les fleurs m’éblouissent”. L’homme s’est laissé émouvoir, même s’il “garde vive la révolte”, car telle est son obsession. La seule raison de ne pas tout faire sauter ? “il y a un enfant”, répond-il. Et c’est peut-être dans cette extrême douleur de l’enfance, qui lui inspira une prose d’une rare violence, plume hoquetante haletante que l’on peut lire, par exemple, dans le recueil Situation générale hier soir (éd. Parole d’Aube), qu’il faut chercher le sens de cette réponse qui dans la bouche d’un autre eut pu paraître lénifiante. “Tu sais que ce ne sont pas les mots qui mentent, mais les hommes que les enfants écoutent”, écrivait-il alors. Aujourd’hui, c’est à lui de transmettre. Il a cinquante ans. L’absence, insuffisance essentielle qui le rongea, l’attente, toujours, inéluctablement déçue, lui en fait sentir l’urgence et le besoin. L’écrivain fascinant que Bernard Noël lui fait découvrir va lui en donner l’occasion. Ernesto Sabato, l’auteur du Tunnel (éd. Seuil, roman d’une terrible solitude, d’un amour et d’un crime, à lire absolument). Des pauvres et des cirques, c’est le titre d’un chapitre de L’Ange des Ténèbres (éd. Seuil). Il s’agit de la rencontre d’un vieil analphabète, Carlucho, joué par Jacques Roman, et d’un jeune garçon de 7 ans, Nacho, campé par un jeune homme de 20 ans, Mathias Glayre. Le vieil homme a rencontré les anarchistes alors qu’il était ouvrier agricole, dans la pampa argentine, avant de se faire embaucher dans un cirque. Il explique à Nacho, selon les mots de l’auteur, “les naïves et belles idées appelées à transformer l’injuste réalité». Jacques Roman voit ici la possibilité d’aborder le problème du politique dans la transmission à l’enfant. Il se plaît aussi à complexifier le dialogue : un jeune homme qui pose des questions d’enfant sur un ton d’adulte; un vieil homme au langage approximatif d’un analphabète qui a des réponses à certains égards infantiles. Cette confusion l’intéresse, elle porte un sens, on n’est jamais vraiment l’un ou l’autre, l’homme ou l’enfant. Considérant la lumière comme la ponctuation du temps, le metteur en scène a voulu également profiter de l’espace scénique et de la durée de la représentation pour marquer ce temps d’une vie qui ne change guère les êtres et pourtant qui passe, inexorablement, et fait d’un enfant de cinquante ans, un adulte au besoin inné de “transmettre” à l’enfant qui l’écoute.

Etienne Faye

Vous connaissez l’histoire de la photographie. Elle m’accompagne depuis 1978, année où elle me fut remise par le photographe Luc Chessey. Elle est là devant moi et je la lis, la relis : ces enfants qui bravent l’interdit de la représentation; ils sont là et me rappellent que l’ombre et la lumière sont des armes premières pour tisser, réel, un écran à la pensée; ils me rappellent que l’utopie, fut-elle lointaine à nos yeux, est toujours entre nos mains et que la résistance a toujours pour elle l’enfance de la révolte...

Jacques Roman