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Luc Chessex©
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Jacques
rit à Vénissieux
Des
pauvres et des cirques
daprès Ernesto Sabato
Après
la grande déception de Yalta, la pièce interdite par son
auteur lannée dernière, parce quun texte fasciste
revu par Jacques Roman sentait un peu plus que le souffre, le metteur
en scène contestataire est de retour au théâtre
de Vénissieux. |
Cela faisait donc deux ans quon lattendait, dans notre région.
On attendait le rugissement profond des révoltes, celui des meurtrissures,
vives plaies dans le verbe et le théâtre de Jacques Roman.
Il nest jamais de gratuité dans son art. Lengagement
est total, il ne suppose aucun compromis. La Reconstitution, de Bernard
Noël, était une critique sans équivoque dune
société, la nôtre, dont les préoccupations
dordre, linstitution servile implacable se montraient incapable
de justice, de la belle idée que lon se fait si candidement
de la justice. Derrière cette révolte qui reste
naïve, prévient Jacques Roman, il y a des corps.
Jacques Roman, regardez son visage, observez ses attitudes. Si vous
lavez déjà aperçu, vous saurez. Il a changé.
Il y a deux ans de cela, la révolte était palpable dans
ses yeux, dans sa voix et jusque dans le rire sombre quil lâchait
au détour dune remarque cynique. Des mots qui déclenchaient
naguère un grincement, un trait tranchant dhumour, de dérision
: joie, quil prononce aujourdhui comme par mégarde,
peut-être une émotion qui dit quil en comprend la
sève, aujourdhui comme jamais. La question lembarrasse,
lamuse tout à la fois : il répond avec un sourire
et une formule maladroite, comme préparée : Je ne
sais plus écrire. Je sors dici, jentends les merles
qui sifflent, je vois les forsythias resplendissant. Je ne veux pas
que les merles massourdissent, ni que les fleurs méblouissent.
Lhomme sest laissé émouvoir, même sil
garde vive la révolte, car telle est son obsession.
La seule raison de ne pas tout faire sauter ? il y a un enfant,
répond-il. Et cest peut-être dans cette extrême
douleur de lenfance, qui lui inspira une prose dune rare
violence, plume hoquetante haletante que lon peut lire, par exemple,
dans le recueil Situation générale hier soir (éd.
Parole dAube), quil faut chercher le sens de cette réponse
qui dans la bouche dun autre eut pu paraître lénifiante.
Tu sais que ce ne sont pas les mots qui mentent, mais les hommes
que les enfants écoutent, écrivait-il alors. Aujourdhui,
cest à lui de transmettre. Il a cinquante ans. Labsence,
insuffisance essentielle qui le rongea, lattente, toujours, inéluctablement
déçue, lui en fait sentir lurgence et le besoin.
Lécrivain fascinant que Bernard Noël lui fait découvrir
va lui en donner loccasion. Ernesto Sabato, lauteur du Tunnel
(éd. Seuil, roman dune terrible solitude, dun amour
et dun crime, à lire absolument). Des pauvres et des cirques,
cest le titre dun chapitre de LAnge des Ténèbres
(éd. Seuil). Il sagit de la rencontre dun vieil analphabète,
Carlucho, joué par Jacques Roman, et dun jeune garçon
de 7 ans, Nacho, campé par un jeune homme de 20 ans, Mathias
Glayre. Le vieil homme a rencontré les anarchistes alors quil
était ouvrier agricole, dans la pampa argentine, avant de se
faire embaucher dans un cirque. Il explique à Nacho, selon les
mots de lauteur, les naïves et belles idées
appelées à transformer linjuste réalité».
Jacques Roman voit ici la possibilité daborder le problème
du politique dans la transmission à lenfant. Il se plaît
aussi à complexifier le dialogue : un jeune homme qui pose des
questions denfant sur un ton dadulte; un vieil homme au
langage approximatif dun analphabète qui a des réponses
à certains égards infantiles. Cette confusion lintéresse,
elle porte un sens, on nest jamais vraiment lun ou lautre,
lhomme ou lenfant. Considérant la lumière
comme la ponctuation du temps, le metteur en scène a voulu également
profiter de lespace scénique et de la durée de la
représentation pour marquer ce temps dune vie qui ne change
guère les êtres et pourtant qui passe, inexorablement,
et fait dun enfant de cinquante ans, un adulte au besoin inné
de transmettre à lenfant qui lécoute.
Etienne
Faye
Vous
connaissez lhistoire de la photographie. Elle maccompagne
depuis 1978, année où elle me fut remise par le photographe
Luc Chessey. Elle est là devant moi et je la lis, la relis :
ces enfants qui bravent linterdit de la représentation;
ils sont là et me rappellent que lombre et la lumière
sont des armes premières pour tisser, réel, un écran
à la pensée; ils me rappellent que lutopie, fut-elle
lointaine à nos yeux, est toujours entre nos mains et que la
résistance a toujours pour elle lenfance de la révolte...
Jacques
Roman
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