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  OCTOBRE N°42  


Denes Debrei© - (photos de répétitions)

 

Josef Nadj

Originaire de Kanjiza en Vojvodine, Josef Nadj fréquente les Beaux-Arts et l'Université de Budapest, il entreprend aussi ses premiers pas dans le monde du théâtre, tout en continuant sa pratique des arts martiaux. Nous sommes en 1980, Josef Nadj arrive à Paris, du théâtre pour lequel il était venu, il se tournera finalement rapidement vers la danse, travaillant avec les chorégraphes Mark Tompkins, Catherine Diverres et Fançois Verret. En 1986, il fonde sa compagnie et crée son premier spectacle en 1987. Du Canard Pékinois aux Commentaires D'Habacuc, en passant par Le cri du Caméléon ou Woyzeck, le chorégraphe puisera son inspiration aussi bien dans la danse que dans le théâtre, sans oublier le cirque (Le cri du Caméléon). En 1995, il est nommé directeur du Centre Chorégraphique National d'Orléans.

Parler de l'univers de Josef Nadj s'avère d'une complexité redoutable, car il semble puiser dans son grenier un imaginaire venant de ses souvenirs d'enfance en Yougoslavie mêlé à la littérature et à la peinture, foisonnant d'images oniriques, entre contes de la folie poétique et un bric à brac chimérique, traçant avec les corps une gestuelle envoûtante.

La frontière danse/théâtre intègre depuis longtemps vos chorégraphies, pourquoi ce rapprochement ?
C'est peut-être dû à ma formation, je ne viens pas uniquement du côté de la danse. Je considère que mes études aux beaux-arts sont aussi une part importante de mon regard sur la danse. J'ai aussi toujours côtoyé beaucoup de musiciens, j'avais également quelque part l'espoir de devenir musicien, mais qui s'est évaporé au fur et à mesure. Cet amour par rapport à la musique se traduit maintenant avec le travail corporel chorégraphique, le corps remplace l'instrument, ce qui donne tout de suite l'évidence de la matière danse et au-delà de celle-ci, toute sorte d'utilisation du mouvement.
Bon, le théâtre, le côté théâtral, il y a aussi tout simplement le fait, que j'ai pu voir quelques spectacles de théâtre un peu bouleversants, je ne pouvais pas non plus négliger ce genre d'expression. Pour répondre à votre question, j'ai essayé de donner place à toutes ces dimensions scéniques qui m'étouffent profondément.
C'est le fait aussi pour votre prochain spectacle, Les Veilleurs d'après Kafka vous utilisez à la base un texte pour votre travail chorégraphique ?
Oui, mais attention, il y a un long chemin entre le point de départ littéraire et l'arrivée. On n'utilise pas le texte, juste quelques mots. Pour moi, le fait de lire est un acte de préparation, une sorte de stimulant dont j'ai besoin. J'ai la chance d'être entouré de gens qui aiment aussi, qui doivent partager avec moi cette patience à un certain degré. Mais attention, je n'exige pas.
Vous parliez tout à l'heure d'amis musiciens, en choisissant Mauricio Kagel pour la musique, c'est une articulation de votre travail autour d'une musique résolument contemporaine ?
J'avais entendu cette musique il y a longtemps, quelque part ça m'a touché, tout simplement cette écoute s'est glissée au fur et à mesure en moi quand j'ai commencé dans ma tête à élaborer cette pièce. Le souvenir de cette musique de Kagel s'est mis au premier plan, c'est comme ça que j'ai fait ce choix.
La préparation d'une chorégraphie, c'est un cheminement dans votre tête, un travail intérieur ?
Je dirais que la phase la plus importante est derrière moi, à un moment donné j'arrête mon travail de préparation tout seul pour ne pas brûler quelques pistes dans lesquelles je crois. Toucher la matière, la transformer dans la phase de répétition, je crois beaucoup en ce processus-là, et c'est pour ça que j'aime bien étaler le travail. Réfléchir avec la matière qui se transforme.
Vos personnages ressemblent souvent à des pantins déglingués, c'est une vision assez pessimiste de l'homme ?
Pas toujours. L'humour n'est pas vraiment une vision pessimiste de l'homme. On peut dire que comme nous allons vers une stérilisation, et comme nous ne nous appuyons pas sur une technique propre de la danse, ça donne une gestuelle peut-être décalée ou bizarre. Je demande beaucoup à mes interprètes de s'appuyer sur leurs propres morphologies, sur leurs propres capacités à extraire des gestes qui peuvent les caractériser. Ça donne une gestuelle étrange de temps en temps, en tout cas, j'essaie de me démarquer du naturalisme et de l'abstraction.
Nous sommes loin de l'image traditionnelle de la danse, même de la danse contemporaine, qui est encore assez lisse dans certain cas. Vous semblez tordre les corps, un peu à l'image de Bacon, comme pour en extraire une nouvelle substance ?
Je regarde souvent les peintures de Bacon. J'aime beaucoup la peinture. De temps en temps je ramène des images pendant les répétitions. On regarde, ça nous aide aussi pour nous relancer. Je n'en regarde pas d'une façon continue, pour éviter une sorte d'influence, de mimétisme que je pourrais avoir du mal à gérer par la suite. Je sais que dans certains coins de nos scénographies on peut voir des ressemblances avec Magritte ou d'autres. Mais bon, le fait qu'on utilise deux planches de bois, un homme habillé en costume noir avec un chapeau, effectivement ça fait comme un ricochet avec un tableau de Magritte. Je crois qu'il ne faut pas penser à un peintre pour imaginer un espace scénique.
Puisque nous en étions à la peinture, vous avez fait une installation Galerie de figures, qu'est-ce qui a déclenché chez vous ce travail ?
C'est une sorte de retour en arrière vers ma première formation, j'étais graphiste, maintenant c'est un peu la sculpture, la photographie, le dessin. C'est un besoin, je suis dans une période de ma vie où j'ai, après quelques années de travail uniquement concentré sur scène, trouvé un peu de temps supplémentaire pour extraire quelques coins d'images que je pouvais avoir, ou imaginés sur scène, simplement les prolonger et les traiter autrement. C'est le rapport du temps qui m'intéressait pour créer un objet d'exposition. Mais c'est le même processus de création, celui de me concentrer sur la matière.
C'est encore tragique et pessimiste, votre Galerie de figures. Les sacs sur les visages...?
Disons que la frontière est très aiguë entre les possibilités d'interprétation. On peut bien faire le rapprochement à des événements graves qui peuvent se passer en ce moment.

Propos recueillis par Bruno Pin