Originaire
de Kanjiza en Vojvodine, Josef Nadj fréquente les Beaux-Arts
et l'Université de Budapest, il entreprend aussi ses premiers
pas dans le monde du théâtre, tout en continuant sa pratique
des arts martiaux. Nous sommes en 1980, Josef Nadj arrive à
Paris, du théâtre pour lequel il était venu, il
se tournera finalement rapidement vers la danse, travaillant avec
les chorégraphes Mark Tompkins, Catherine Diverres et Fançois
Verret. En 1986, il fonde sa compagnie et crée son premier
spectacle en 1987. Du Canard Pékinois aux Commentaires D'Habacuc,
en passant par Le cri du Caméléon ou Woyzeck, le chorégraphe
puisera son inspiration aussi bien dans la danse que dans le théâtre,
sans oublier le cirque (Le cri du Caméléon). En 1995,
il est nommé directeur du Centre Chorégraphique National
d'Orléans.
Parler de l'univers de Josef Nadj s'avère d'une complexité
redoutable, car il semble puiser dans son grenier un imaginaire venant
de ses souvenirs d'enfance en Yougoslavie mêlé à
la littérature et à la peinture, foisonnant d'images
oniriques, entre contes de la folie poétique et un bric à
brac chimérique, traçant avec les corps une gestuelle
envoûtante.
La frontière danse/théâtre intègre
depuis longtemps vos chorégraphies, pourquoi ce rapprochement
?
C'est peut-être dû à ma formation, je ne viens
pas uniquement du côté de la danse. Je considère
que mes études aux beaux-arts sont aussi une part importante
de mon regard sur la danse. J'ai aussi toujours côtoyé
beaucoup de musiciens, j'avais également quelque part l'espoir
de devenir musicien, mais qui s'est évaporé au fur et
à mesure. Cet amour par rapport à la musique se traduit
maintenant avec le travail corporel chorégraphique, le corps
remplace l'instrument, ce qui donne tout de suite l'évidence
de la matière danse et au-delà de celle-ci, toute sorte
d'utilisation du mouvement.
Bon, le théâtre, le côté théâtral,
il y a aussi tout simplement le fait, que j'ai pu voir quelques spectacles
de théâtre un peu bouleversants, je ne pouvais pas non
plus négliger ce genre d'expression. Pour répondre à
votre question, j'ai essayé de donner place à toutes
ces dimensions scéniques qui m'étouffent profondément.
C'est le fait aussi pour votre prochain spectacle, Les Veilleurs
d'après Kafka vous utilisez à la base un texte pour
votre travail chorégraphique ?
Oui, mais attention, il y a un long chemin entre le point de départ
littéraire et l'arrivée. On n'utilise pas le texte,
juste quelques mots. Pour moi, le fait de lire est un acte de préparation,
une sorte de stimulant dont j'ai besoin. J'ai la chance d'être
entouré de gens qui aiment aussi, qui doivent partager avec
moi cette patience à un certain degré. Mais attention,
je n'exige pas.
Vous parliez tout à l'heure d'amis musiciens, en choisissant
Mauricio Kagel pour la musique, c'est une articulation de votre travail
autour d'une musique résolument contemporaine ?
J'avais entendu cette musique il y a longtemps, quelque part ça
m'a touché, tout simplement cette écoute s'est glissée
au fur et à mesure en moi quand j'ai commencé dans ma
tête à élaborer cette pièce. Le souvenir
de cette musique de Kagel s'est mis au premier plan, c'est comme ça
que j'ai fait ce choix.
La préparation d'une chorégraphie, c'est un cheminement
dans votre tête, un travail intérieur ?
Je dirais que la phase la plus importante est derrière moi,
à un moment donné j'arrête mon travail de préparation
tout seul pour ne pas brûler quelques pistes dans lesquelles
je crois. Toucher la matière, la transformer dans la phase
de répétition, je crois beaucoup en ce processus-là,
et c'est pour ça que j'aime bien étaler le travail.
Réfléchir avec la matière qui se transforme.
Vos personnages ressemblent souvent à des pantins déglingués,
c'est une vision assez pessimiste de l'homme ?
Pas toujours. L'humour n'est pas vraiment une vision pessimiste de
l'homme. On peut dire que comme nous allons vers une stérilisation,
et comme nous ne nous appuyons pas sur une technique propre de la
danse, ça donne une gestuelle peut-être décalée
ou bizarre. Je demande beaucoup à mes interprètes de
s'appuyer sur leurs propres morphologies, sur leurs propres capacités
à extraire des gestes qui peuvent les caractériser.
Ça donne une gestuelle étrange de temps en temps, en
tout cas, j'essaie de me démarquer du naturalisme et de l'abstraction.
Nous sommes loin de l'image traditionnelle de la danse, même
de la danse contemporaine, qui est encore assez lisse dans certain
cas. Vous semblez tordre les corps, un peu à l'image de Bacon,
comme pour en extraire une nouvelle substance ?
Je regarde souvent les peintures de Bacon. J'aime beaucoup la peinture.
De temps en temps je ramène des images pendant les répétitions.
On regarde, ça nous aide aussi pour nous relancer. Je n'en
regarde pas d'une façon continue, pour éviter une sorte
d'influence, de mimétisme que je pourrais avoir du mal à
gérer par la suite. Je sais que dans certains coins de nos
scénographies on peut voir des ressemblances avec Magritte
ou d'autres. Mais bon, le fait qu'on utilise deux planches de bois,
un homme habillé en costume noir avec un chapeau, effectivement
ça fait comme un ricochet avec un tableau de Magritte. Je crois
qu'il ne faut pas penser à un peintre pour imaginer un espace
scénique.
Puisque nous en étions à la peinture, vous avez fait
une installation Galerie de figures, qu'est-ce qui a déclenché
chez vous ce travail ?
C'est une sorte de retour en arrière vers ma première
formation, j'étais graphiste, maintenant c'est un peu la sculpture,
la photographie, le dessin. C'est un besoin, je suis dans une période
de ma vie où j'ai, après quelques années de travail
uniquement concentré sur scène, trouvé un peu
de temps supplémentaire pour extraire quelques coins d'images
que je pouvais avoir, ou imaginés sur scène, simplement
les prolonger et les traiter autrement. C'est le rapport du temps
qui m'intéressait pour créer un objet d'exposition.
Mais c'est le même processus de création, celui de me
concentrer sur la matière.
C'est encore tragique et pessimiste, votre Galerie de figures.
Les sacs sur les visages...?
Disons que la frontière est très aiguë entre les
possibilités d'interprétation. On peut bien faire le
rapprochement à des événements graves qui peuvent
se passer en ce moment.
Propos
recueillis par Bruno Pin
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