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Bedrïch FRITTA,
En allant au travail, 1942-44


 

Le Masque et la barbarie

Sabine Zeitoun et son équipe mènent depuis 6 ans un travail sinon un combat contre l'amnésie, loin des modes, de la bienfaisance, du souvenir bien-pensant et de la commémoration figée.
Pas besoin d'être juif, petit-fils ou arrière petit-fils de déporté, arménien, ruandais, bosniaque, albanais, aborigène, amazonien ou algérien... mais tout simplement homme pour être sensible au travail précis, intelligent, et sans concession conduit par cette historienne spécialisée sur la Shoah. Elle revendique toutefois la spécificité de l'holocauste dans la rupture historique que celui-ci a marqué par les techniques d'industrialisation de l'horreur, d'organisation de l'atrocité et de perspective d'anéantissement systématique qu'il a mis en place.


Le Masque de la Barbarie (titre de l'exposition) nous rappelle la puissance du cynisme nazie et de tout totalitarisme.
L'homme a souvent besoin de faire-valoir, de façade pour travestir son ignominie pour servir sans encombre ses objectifs d'asservissement et de meurtres collectifs.
Il y a eu une nécessité stratégique pour le reich de réaliser pour l'opinion internationale une belle vitrine : La ville de Terezin sera dédiée à cette fonction entre autres de 1941 à 1945.
Terezin, est une petite ville fortifiée située à une soixantaine de kilomètres au nord de Prague. Une ville de garnison qui n'a jamais été planifiée pour la villégiature et n'a évidemment rien de comparable avec les bourgades thermales de la Bohème. Sa situation géographique vers la Pologne et l'est de l'Europe, autant que sa conception architecturale et sa proximité de Prague en fera un lieu tout à fait adéquat pour servir le projet d'épuration mis au point par l'administration SS. Les objectifs sont clairs : installer un camp de rassemblement et de transit des juifs des protectorats du reich, mais aussi et bien vite une vitrine montrable notamment à la Croix Rouge Internationale pour réfuter les accusations et soupçons planant sur les camps d'exterminations.
C'est là que le cynisme prend toute sa dimension. Si en effet les maîtres d'œuvres Heydrich et Eichman vont par leur action renforcer la politique de propagande de Gœbel, ils vont confier l'administration de cette ville carcérale à un conseil de personnalités juives. Si les concepteurs de la vitrine du "magasin" sont SS, les étalagistes vont être juifs. "Le système qui consiste à détruire la victime avant qu'elle ne monte à l'échafaud est, sans comparaison, le meilleur pour qui veut maintenir un peuple en état de soumission". La loi interne à la ville-prison est édifiée par les nazis, elle sera appliquée par les juifs eux-mêmes. Un exemple type du dilemme atroce instauré par la machine totalitaire.
La marionnette de l'auto-détermination choisit entre l'impasse tout de suite ou la voie sans issue, plus tard. Les conséquences de cette entreprise de mascarade vont être multiples à l'intérieur de cette communauté juive incarcérée. Et si des exactions s'y déroulent (dans la petite forteresse située à l'intérieur de la ville) si Theresienstadt sert aussi de "gare" de triage humain pour les camps d'extermination, Terezin va aussi être un lieu de culture et d'art d'une exceptionnelle vivacité et d'une implacable dérision de la falsification.
En effet, le reich voulait que ce lieu montre un visage presque radieux, tout au moins acceptable et rassurant du ghetto. Et pour ce faire, quoi de plus efficace que le recours à l'image et à la représentation. Alors, on convoque le talent des artistes juifs des protectorats : musiciens, dessinateurs, peintres, architectes, sculpteurs et on leur donne mission de produire de belles images. Les artistes se verront même attribués des privilèges, (logements personnels, droit de correspondance) et auront les moyens de travailler (locaux, matériaux). Et il se produisit en effet, là-bas des œuvres de décor et des œuvres de l'envers du décor.
Le plus saisissant reste sans doute les travaux de peintures et de dessins. Si le jour, les artistes exécutant les commandes de la "lagerkommandantur", certains d'entre-eux passaient une partie de la nuit à réaliser des œuvres "personnelles" témoignant de leur manière de voir ce quotidien qui les conduisait eux et leur congénères à une mort programmée.
La juxtaposition de ces images de propagande et de ces travaux clandestins, représentant parfois les mêmes scènes, est absolument saisissante, à plusieurs titres. C'est une leçon de sémiologie : comment par le cadrage, la couleur ou le noir et blanc, le point de vue, le choix des outils (pinceau, fusain, mine de plomb, plume, encre, aquarelle, gravure), le style, comment le sens peut être modifié, métamorphosé. Une preuve, irréfutable de la relation entre l'esthétique et la signification, entre les moyens plastiques et le message, entre l'émotion et la pensée. Un acte artistique d'une humanité exceptionnelle mûri au creux de l'enfer notamment par des artistes tels que Leo Haas, Bedrïch Fritta, Karel Fleischmann...
Une pièce, entre bon nombre d'autres, réalisée par Leo Haas sur papier, à la plume et au pinceau rehaussée d'un lavis d'encre montre sur une ligne de perspective de droite à gauche un groupe d'aveugles, sur fond de grisaille et de bâtiment esquissé, face au vide du papier, tendant leur canne vers un nulle part où ils semblent se diriger malgré une paralysie collective. A droite, le seul voyant qui les regarde, entre enfants aux crânes rasés, squelettiques, qui paraît contempler le désastre de cette marche vers le néant. "Les aveugles à Theresienstadt" 47,5 X 64 cm.
Suivent des travaux représentant ici la joie de vivre printanière des kiosques à musique, l'horreur des dortoirs, de l'hôpital, des files de convois en partance...
Le contraste développé éclate encore dans les deux travaux sur papier (voir photo) l'un de Leo Haas et l'autre Bedrïch Fritta, le premier choisit la couleur, l'aquarelle et une perspective ouverte pour montrer le travail en chantant qui aurait pu être une illustration d'une chanson pétainiste des chantiers de jeunesse, le second, bien que sur un sujet très proche, illustre un chant de mort, perspective fermée, plume et lavis d'encre de chine, facture expressionniste qui n'aura pas déplu à Otto Dix, à Kirschner, et même au précurseur Munch...
Le masque se fait grimace, le rictus morbide, les yeux démesurés nous regardent fatigués par l'horreur quotidienne.
Les professionnels des arts plastiques ont fait leur métier, pour certains à la limite de la compromission, pour d'autres jusqu'au bout de la résistance.
Mais peut-être qu'au-delà de ces représentations d'adultes compétents et maîtrisant les règles de la composition pour leur donner sens, le plus emouvant reste les dessins d'enfants.
Les enfants à qui l'on distribuait abondamment papiers et crayons et dont la censure ne se souciait guère, vue l'absence de risque qu'ils présentaient. Il est vrai que certains ont bénéficié de cours d'art plastique de Frederiche Brandeis, une artiste formée à la célèbre école du Bauhaus entre 1919 et 1923, qui réussira à conserver et faire passer deux valises de ces précieux documents.
L'un d'eux, intitulé Epouvante (voir photo) ne réclame pas d'analyse, il est déjà analytique comme si le papier avait reçu une projection de pure émotion, un décalcomanie de la peur au ventre. Je me souviens au Musée Juif de Prague, en 1988 (époque ancestrale lorsque les touristes ne déferlaient pas sur le pont Karl par peur d'aller voir de l'autre côté du libéralisme) d'avoir vu deux enfants pleurer, deux petites françaises, Sarah et Julie, face à ce dessin, ignorantes à 9 et 7 ans de l'histoire, mais touchées de plein fouet par la transmission d'une douleur insupportable, l'inhumanité.
Oui, ce ne sont pas des extra-terrestres qui ont commis tout cela, mais des hommes, comme vous et moi, des hommes cultivés qui appréciaient l'art, le bon vin, les couchers de soleil, bref ce que l'on fait de mieux dans le genre civilisé.
Puissions-nous enfin intégrer cette phrase inscrite sur les murs du Centre d'Histoire "Ceux qui ne se souviennent pas du passé sont condamnés à le revivre".
Pour la suite, sachez que le Centre d'Histoire propose son exposition permanente, et renouvelle ses expositions temporaires avec un soucis d'ouverture aux autres génocides, aux autres résistances : la prochaine aura pour thème : Le génocide arménien.
A bon regardeur, salut.

Laurent Mulot