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Iva Bottova

"Ma musique est le reflet des images et des émotions de ma vie - une petite maison dans un village, deux enfants, la pratique du violon... Il n’y a pas de limite pour ressentir mon propre folklore."

Pas la peine en effet d’aller chercher des étiquettes fumeuses, du genre folk-expérimental-tzigane... cette musique ne se laissera pas enfermer facilement. S'il y a une couleur folklorique évidente, c’est en partie par le choix des instruments, une voix, un violon et c’est tout, ensuite, c’est vrai, Iva Bittovà est tchèque donc ça s’entend. Mais dire de cette artiste qu’elle est traditionnelle est à peu près aussi idiot que qualifier Björk de chanteuse folklorique islandaise. Des influences, on en trouve aussi bien du côté de l’Europe Centrale que de l’Asie.
Sa musique est simplement une musique du vrai, du réel, une musique de contes aussi, histoires que l’on imagine volontiers même si, et c’est malheureusement assez courant chez nous, on ne comprend pas un mot de tchèque : "C’est très difficile de traduire les paroles, mais vous pouvez quand même sentir de quoi il s’agit." On aimerait pourtant en savoir plus, savoir de quoi on rit à tel instant, de quoi on a peur à tel autre... Si l’on fredonne volontiers avec Iva Bittovà, il faut se méfier de ces comptines qui vous emportent sans crier gare du côté du monstrueux. La voix change de registres avec un naturel confondant, chaleureuse, entraînante, sans joliesse, puis agressive, terrifiante, sur la corde raide.
A l’instar d’une Joëlle Léandre, autre guerrière solitaire de génie, par moments, on ne sait plus quelle corde vibre, qui a pris le pas sur l’autre, la voix ou le violon ? "Dès mon plus jeune âge, j’ai chanté, et plus tard j’ai commencé à jouer du violon. Mais aujourd’hui, le chant et le violon ne sont qu’un seul instrument pour moi. Cependant, si je ne travaille absolument pas ma voix, je dois pratiquer le violon tous les jours." Et ce violon prend une nouvelle dimension avec Iva Bittovà, déborde du cadre classique (qu’elle maîtrise parfaitement : elle compose actuellement une pièce pour le Kronos Quartet), cet instrument dont la justesse est toujours fragile, elle le malmène, le force parfois à jouer faux, à dérailler. Pas pour rendre malades les profs de conservatoire, mais parce qu’une histoire n’est pas faite que de jolies chansons, mais aussi de plaintes, de râles ou de soupirs.
Nous sommes nombreux à l’avoir découverte dans le film de Nicolas Humbert et Werner Penzel : Step Across the Border (90) sur Fred Frith, du coup on l’associe souvent avec le guitariste anglais (qui lui a d’ailleurs dédié un quartet à cordes Lebekovice). "D’une certaine manière nous faisons partie d’une même famille musicale, surtout par rapport à l’improvisation." Cette famille où l’on retrouvait également le violoncelliste Tom Cora, encore présent il y a un an sur son avant dernier disque (le très beau double Bilé Inferno, depuis, elle a sorti Bittovà Classic). Bien sûr Tom Cora était dans le film tout comme le percussionniste Pavel Fajt maintenant batteur de Pluto, avec qui elle a longtemps joué. Et le sourire aux lèvres, on se souvient de cet étrange trio heureux à la campagne, avec Fred Frith à la guitare acoustique et Pavel Fajt tapant sur des barils vides... ou encore de cette chanson les yeux mi-clos en duo avec Pavel à la guitare, commencée par un insupportable réveil coincé sur un si strident : Morning Song "J’aime toujours cette chanson mais pour la scène c’est terminé, au Pez ner, je jouerai 60% de compositions et le reste en impro".
Ah oui, au fait, Iva Bittovà sera en solo au Pez ner le 25. Avec en première partie les Chef Menteur de Laurent Frick et Gilles Laval, ce même Gilles Laval qui a remué ciel et terre un temps, pour faire venir Fred Frith en résidence pendant deux ans à l’ENM de Villeurbanne. Bien à leur place dans cette soirée sous-titrée "chanson expérimentale" par le Pez ner, les Chef Menteur, décidément uniques dans leur genre qui n’existe pas, chaque fois meilleurs, devraient une fois de plus nous narrer quelque aventure à dormir debout entre musique pop-expérimentale-rock-improvisée (rien de tel qu’une bonne grosse étiquette pour saborder un article qui commence contre ces pratiques d’étiquetage) et comédie théâtrale.

Vincent Domeyne