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Emmanuel Bacquet©

 

Dominique A

4 ans déjà depuis La Mémoire Neuve. Aujourd’hui Dominique A revient avec un 4ème album Remué, 14 titres emplis d’atmosphères musicales, d’expérimentations sonores et de sons concassés, de paroles plus incisives et cinglantes. Un album d’un abord moins facile, plus âpre et rugueux, plus grinçant et trituré mais qui gagne en qualité, en densité et profondeur.

Un 4ème album plutôt surprenant. Comment le définirais-tu ?
Je dirais que c’est un album rock... Par rapport à ce que j’ai fait avant, les gens ont tendance à dire que c’est une rupture. je pense qu’il est un peu dans la continuité des deux premiers albums. Le troisième album était à part : il était plus chanson, beaucoup plus feutré, moins dissonant par instant, plus doux en fait. Je le ressens en rupture et, en même temps, comme un retour en arrière avec ce que j’ai fait il y a quelques années, ma façon de faire, les méthodes que j’avais. C’est aussi la volonté d’être plus incisif dans les arrangements et l’instrumentation.
Remué, un titre choisi par hasard ou qui a son sens ?
Disons qu’on l’a suggéré ! En fait, le morceau Tu vas voir ailleurs a été rebaptisé pour éviter de faire double emploi (il s’appelait Remué au départ). Je n’avais pas le titre d’album qui me convainquait à 100 %; je me suis rabattu sur celui-là un peu par défaut. Je l’ai pris parce que j’aimais bien le double sens qu’il y a dans le mot, l’idée de “muer”, puis je pense aussi que le disque est un peu secoué par moments. Mais ce qui m’a fait flancher, c’est qu’il correspondait bien à mon état d’esprit à ce moment-là.
Dans cet album, y a-t-il des titres que tu revendiques plus que d’autres ?
Je suis une ville, Tu vas voir ailleurs justement... chansons que je mets un peu plus en avant pour diverses raisons. Je suis une ville pour être parvenu à délivrer un peu le fond de ma pensée sur un sujet précis : ce que je ne sais pas bien faire ! Evoquer et essayer de développer ce qui me tient à cœur, mettre en avant les choses auxquelles je pense dans la vie courante, je ne le fais facilement. Je suis plutôt du genre à extrapoler sur une phrase, sur une idée qui m’est venue à l’esprit. Tu vas voir ailleurs pour la musique, pour tous les sens que l’on peut donner à cette chanson. C’est marrant, les gens n’ont jamais les mêmes interprétations. Mais à chaque fois, cela se tient par rapport au texte ! J’aime aussi Les douanes avec son ambiance musicale...
Peut-on dire que tu as changé ta façon de travailler pour cet album, par exemple, dans ta manière d’aborder le texte ?
C’est un retour en arrière parce que je pense être revenu sur un terrain où je bidouille vachement plus les arrangements. J’essaie d’être moins carré, de m’arrêter au moment où cela me semble bien, même si ce n’est pas tout à fait fini. J’aime bien l’idée que ce n’est pas tout à fait figé et que je pourrais éventuellement réécouter ce disque dans quelques années; que ce soit un peu encore en suspens. Retour en arrière quant aux méthodes de travail sur la bidouille, le fait de ramener des sons qui foutent un peu en l’air la mélodie. Et c’est différent dans la mesure où j’ai beaucoup travaillé sur la base des textes, ce qui est assez nouveau pour moi. Avant je travaillais sur la base des musiques, sur lesquelles je calquais tant bien que mal des paroles. Evidemment cela change tout. Car les textes induisent un certain type de chant, un certain type de mélodie ou de non-mélodie aussi. Le travail autour de la voix et du texte est alors tout autre. Ce qui m’intéresse depuis le début, c’est de travailler sur des ambiances musicales. On peut appeler cela les arrangements. Mais je trouve qu’ambiance musicale cela correspond mieux à l’idée que je m’en fais. J’ai travaillé plus autour de la voix et des textes, plutôt que sur la voix et les textes, en fait. Cela a été un travail périphérique. C’est un peu délicat d’en parler car c’est toujours très empirique. Certains morceaux se mettent très rapidement en place, d’autres demandent plus de travail. Les douanes ou Tu vas voir ailleurs ont été faits intégralement en studio : l’orchestration, les arrangements, tout est fait de façon complètement anarchique et bordélique. Et c’est souvent ce qui au final me séduit le plus. Parvenir à quelque chose qui ressemble à une chanson. Je les écoute d’une façon un peu différente, avec plus de plaisir qu’une chanson qui aurait été travaillée dans un certain sens et de façon plus finie comme par exemple Je suis une ville.
Un enregistrement à New York et en Bretagne : cela t’arrive souvent de faire double travail ?
Non, je ne suis pas du genre à péter les budgets ! (rires) C’était une décision un peu délicate à prendre. Cela a été le grand foutoir ce disque : puisque d’un enregistrement live avec des gens, je suis revenu à un travail en solitaire avec sampler. C’est un peu n’importe quoi. Ce qui est rigolo, c’est ce que ça a donné ! Ce n’est pas sérieux et, en même temps, je crois que c’est bien de se donner la possibilité de chercher. Reste que c’est vraiment navrant d’aller si loin pour n’en revenir qu’avec 4/5 chansons finies.
Et si c’était à refaire ?
Les erreurs ne me servent pas beaucoup, je n’en tire pas les bons enseignements : je commettrais grosso modo les mêmes erreurs ! Disons que compte tenu des sous qu’il y avait dans l’histoire, je préparerais un peu plus. Maintenant je suis dans un état d’esprit complètement différent. A la limite, j’ai un peu oublié le pourquoi du comment du départ là-bas. Puis je dirais que mes aspirations musicales ont changé. Il y a un an je voulais des choses le plus naturelles possibles, du live. Aujourd’hui je veux absolument expérimenter (je n’aime pas trop le mot, car c’est une espèce de foutoir qui excuse souvent bien des choses), j’ai envie de triturer un peu les chansons, de passer véritablement par un travail de studio et de machine. Et d’une année à l’autre, mes envies changent. Maintenant je pense qu’il y a tellement de choses qui ont été faites, de disques que l’on peut encore écouter, que si l’on ne prétend pas avoir un petit esprit d’innovation, d’expérimentation, alors à la limite pourquoi refaire un disque ? C’est un peu la leçon que je tire de l’enregistrement.
Peut-on dire qu’il existe une recette Dominique A ? Ou est-ce un peu empirique ?
Cela dépend des disques. C’est marrant car j’ai l’impression qu’aujourd’hui, dans ma génération, tout le monde travaille un peu comme cela. J’ai l’impression de ne pas faire les choses comme il faut, de ne jamais vraiment finir ce que je commence. Je le déplore et en même temps, quand je finis vraiment un truc, cela ne me satisfait pas non plus. Je préfère laisser les choses un peu à l’état d’ébauche. C’est plus suggestif, plus parlant, marrant à écouter. Je sais que, par rapport aux concerts, par rapport au travail fait avec le groupe, on se donne la peine. Et pourtant, j’ai le sentiment qu’on y va avec un bandeau sur l’œil, un peu comme des charlots. Cela nous engage énormément, c’est très sérieux pour nous et en même temps j’ai la sensation qu’on n’a pas la méthode. C’est comme de vouloir faire des choses avant d’avoir appris certains principes.
Tu dis dans Les Inrock’s : “Je considère qu’un musicien a pour tâche d’écouter la musique des autres”, qu’est-ce que tu peux ajouter à cela ?
Je l’écoute d’abord pour ce qu’elle est. J’adore les classiques en musique, les albums incontournables, mais j’aime aussi les petits disques, parfois un peu anodins qui amènent un petit truc. C’est très interactif entre les classiques et les petits disques obscurs. Il y a une espèce d’échange : les gens s’influencent un peu mutuellement. Ensuite, je mets cela en comparaison avec ce que je fais. Et là je trouve de nombreux motifs d’insatisfaction. Je pense que c’est une bonne méthode pour essayer d’avancer. Je crois que je rencontre trop de gens autour de moi qui prétendent faire de la musique ou parler de la musique sans avoir des bases, sans avoir une paire de feuilles développées. La paire de feuilles développées, il n’y a rien de mieux pour écouter des disques, se faire son opinion. Comme par hasard, les gens avec lesquels je travaille, je m’entends bien, ce sont souvent ceux avec lesquels je peux vraiment parler musique.
Une tournée commence. Tu as déjà eu tes 1ers contacts avec le public. Comment as-tu ressenti le fait de chanter en public cet album qui est plus âpre que le précédent. Quelles ont été les réactions ?
Sur scène on est dans l’ambiance de l’album, y compris par rapport aux vieilles chansons qui sont réadaptées. Les réactions des gens sont plutôt bonnes. Je pense qu’ils savaient déjà ce qu’ils allaient trouver. Et comme d’habitude, les gens me disent qu’ils préfèrent la scène, ce qui est assez désolant ! Parce qu’il y a un impact visuel, sonore qui est différent. Et c’est vrai que sur disque je ne recherche pas du tout les mêmes sensations que sur scène. Ce n’est ni le même enjeu, ni le même propos. Cela se passe plutôt bien. C’est un répertoire plutôt dur à tenir, qui demande beaucoup de concentration, d’énergie, beaucoup de tension. Pour l’instant, c’est très irrégulier dans le jeu, c’est tout neuf. On ne le maîtrise pas encore assez. Les gens sont assez surpris dans l’ensemble. Et plutôt en bien !
As-tu changé ta manière d’être sur scène ?
Avant je ne bougeais pas du tout. C’est devenu un peu plus expressif qu’avant. C’est surtout le son qui a changé par rapport à la scène. Tout le côté bricolage qu’il y avait sur les disques, cela passait par des échanges d’instruments sur scène, par exemple. Ce qui donnait, en fonction des morceaux et du jeu de chacun, des sons différents. Maintenant tout le monde est à sa place, avec son instrument. Par contre sur le travail des sons, c’est plus étoffé : sur le son des guitares, celui du clavier; sur les rythmiques aussi c’est très différent. C’est plus consistant, plus pesant.
Te sens-tu en phase avec toi avec cet album ? Est-il plus conforme à ce que tu es ? tu veux faire ?
Oui... je pense. Cela dit, quand je commence à faire des concerts, je vois tout ce qui aurait pu être fait. En gros je ne suis jamais content de moi-même (rires). je n’ai pas envie de travestir la réalité. C’est vrai que je suis à la recherche de trucs que je n’ai pas trouvé. Ce peut être pénible pour les gens qui n’ont pas forcément envie de mettre de l’argent pour quelqu’un qui se cherche. Je suis content, je dirais, à 30 % ! C’est pas mal quand même !

Propos recueillis par Anne Huguet