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  SEPTEMBRE N°42  


Michael O’Neill©


 

Guy Darmet

Plus qu’à New York, plus qu’à Londres, Milan, Barcelone... Lyon est aujourd’hui la seule ville au monde à avoir un public de danse aussi nombreux et passionné.
Bien que la nécessité fondamentale de cet art semble encore échapper à certains politiques lyonnais, Guy Darmet, Directeur de la Maison de la Danse, va encore et sans cesse vers ce même rêve.Celui de nous faire rencontrer le monde et sa danse, la danse et ses mondes... pour qu’à jamais nous puissions continuer à nous lever et applaudir, sur les bords de toutes ces émotions irréversibles.

En l’an 2000, la Maison de la Danse fête ses 20 ans. En dehors de la date anniversaire qu’est-ce que cela signifie 20 ans de danse à Lyon dans cette maison ?
En 1980, au moment de la naissance de la Maison de la Danse, je pense que personne ne croyait à ce qu’elle allait devenir. Pour beaucoup, cela serait un endroit sympathique où il se passerait quelque chose de temps en temps. Or, dès que j’ai accepté de la diriger, j’ai tout de suite affirmé que cette maison ne pouvait vivre que dans la mesure où l’on aurait des ambitions, qu’elle ne pouvait pas être faite uniquement pour les lyonnais mais qu’elle devait être ouverte au régional, au national et aussi à l’international. C’était la condition de la réussite.
Dès le départ, il y avait un projet précis ?
Oui, le projet était clair. C’était un théâtre pour la danse, un lieu qui devait être convivial, ouvert à toutes les formes de danse et c’est ainsi qu’il s’est développé pour devenir un lieu de création et de diffusion. Il est vrai que l’essentiel de l’argent que nous avons reçu pendant ces 20 ans était pour soutenir la diffusion de la danse. On n’a jamais eu l’occasion d’être de véritables partenaires de création de haut niveau. Et pourtant si l’on fait le compte depuis 20 ans, on l’a quand même été avec entre autres, Jean-Claude Gallotta, François Verret, Karine Saporta, Régine Chopinot, Dominique Bagouet jusqu'à la break-dance que nous avons accompagnée avec Accrorap, Käfig, Fred Bendongué...
Au total, vous avez accueilli combien de chorégraphes ?
Au total, 600 chorégraphes sont venus chez nous, à la Maison et à Lyon, beaucoup de français et beaucoup d’étrangers. On a fait découvrir beaucoup de choses, comme les plus grands artistes du flamenco, le Brésil avec Grupo Corpo, Savion Glover qui est aujourd’hui la plus grande star américaine de claquettes...
Mais le plus important pour moi et toute mon équipe, c’est d’avoir fait aimer la danse au plus grand nombre et les journalistes qui viennent du monde entier l’écrivent. Il n’y a pas d’autres villes au monde où la danse ait un public aussi important, aussi curieux. Il faut savoir qu’il y a aujourd’hui beaucoup plus de public à Lyon pour la danse qu’à New York, qu’à Milan, qu’à Barcelone, qu’à Londres... Tout cela se confirme aussi avec la saison 1999/2000 où le nombre d’abonnés augmente encore. Ils seront 13 000 en octobre et ce qui est extraordinaire c’est de voir leurs choix de spectacles. Des chorégraphes comme Josette Baiz, Fred Bendongué, Imbal Pinto danseront dans des salles de 600 à 800 spectateurs. Ce qui veut dire qu’ils ne vont pas que vers Béjart, mais qu’ils ont réellement envie de découvrir d’autres chorégraphes et d’autres danses.
Derrière cet énorme succès et cet enthousiasme, il y a certainement aussi des luttes, des désirs, des souhaits pour le futur ?
Ce que je souhaite maintenant c’est stabiliser la Maison de la Danse, en obtenant un peu plus de soutien financier. Aujourd’hui, elle s’autofinance à 60 % et elle a moins de 10 MF de subventions toutes confondues. J’ai demandé à chacun des partenaires de faire un effort pour trouver avec eux 2 MF. Il y a quelques intérêts et il y a quelques difficultés avec la ville de Lyon tout simplement parce qu’elle n’a aucune marge de manœuvre dans son budget culturel.
Vous semblez amer du côté des politiques lyonnais ?
Oui, j’ai un immense regret. Celui d’une reconnaissance qui n’a jamais été totale de leur part. Ils n’ont jamais saisi complètement l’importance de la Maison de la Danse. Ça a toujours été des combats, des discussions pour des toutes petites choses. Aujourd’hui, il faut parler clairement et remercier Francisque Collomb qui a permis la création de la Maison et Joannes Ambre bien sûr, Michel Noir et Jacques Oudot qui nous ont installés au Théâtre du 8ème, la Ville de Lyon qui nous refait un théâtre pour plus de 20 MF. Le problème c’est que l’on a été tellement bon sur le fonctionnement qu’on a toujours donné l’impression que l’on n’avait pas besoin d’eux et aujourd’hui il faut qu’on arrête de se “débrouiller” pour y arriver.
Et vous avez également envie de devenir un véritable coproducteur avec des moyens ?
Oui, car en même temps qu’il faut stabiliser la Maison de la Danse, il faut qu’elle devienne un coproducteur sachant qu’il y en a de moins en moins en France et qu’il serait normal qu’elle devienne un coproducteur de haut niveau. Comme l’est par ailleurs le Théâtre de la Ville mais dont le budget total est de 70 MF, c’est-à-dire plus de 3 fois supérieur à celui de la Maison de la Danse (23 MF).
Et la création purement lyonnaise ?
Sur ces 20 ans, la création à Lyon a beaucoup évolué. On a vu disparaître, apparaître des personnalités différentes. Certaines ont marqué leur temps comme Michel Hallet, Kilina Crémona. Ils étaient les deux fers de lance de la création lyonnaise. D’autres chorégraphes leur ont succédé mais sans jamais atteindre la première division.
Mais comment expliquez-vous une telle absence de chorégraphes lyonnais dans une ville où la diffusion de la danse est si importante et le public en constante augmentation ?
C’est très difficile d’apporter une réponse à cette question. Il y avait pourtant tous les éléments pour séduire. Le CNSM, le Ballet de l’Opéra, la Biennale, la Maison de la Danse, des aides financières malgré tout et il n’y a jamais eu de créateurs de très haut niveau. Aujourd’hui c’est un tout petit peu moins vrai grâce à la nouvelle génération, avec Käfig par exemple, Denis Plassard qui est à suivre, Delphine Gault qu’il faudra accompagner un jour... On a eu des personnalités de talents, Chopinot, Delente, mais on n’a pas su les garder. On espère que l’implantation de Maguy Marin va changer le cours des choses. Mais je crois que ce phénomène ne se trouve pas uniquement dans la danse. La ville n’a jamais su garder ses artistes, leur donner un statut et n’a jamais su les reconnaître.
Il est évident que l’on souffre dans cette ville d’un manque de reconnaissance. Philippe Faure l’avait très bien exprimé. On ne peut pas admettre que la ville tire un trait sur 6 ou 7 millions de déficit dans un théâtre, alors qu’elle nous fait la guerre pour 100 000 Frs. On ne peut pas l’admettre artistiquement.
Est-ce qu’on peut imaginer à un moment que le travail de Raskine, de Faure, de Véricel et bien d’autres encore se situe pour le moins à un niveau équivalent que celui du Théâtre Municipal ?
Non, la culture ne peut se traiter dans les réceptions mondaines, entre 2 petits-fours. Il y a la nécessité d’une véritable reconnaissance des artistes de cette ville et qui font un véritable travail.
Pour en revenir à l’an 2000 et ces 20 ans passés, quel est votre regard sur l’évolution de la danse, au niveau de ses formes chorégraphiques (ou non chorégraphiques), de ses discours ?
Avant tout, il y a une chose qui me fait plaisir, c’est que la vision que j’avais de la danse en 1980 était la bonne et qu’aujourd’hui cette vision est reconnue. Je crois que tout ce que l’on voit va dans le sens d’une ouverture à un public populaire, une ouverture à des formes différentes de danse que même les plus purs et durs des programmateurs accueillent à bras ouverts. La danse ne peut pas être uniquement le regard d’une demi-douzaine de chorégraphes. Il y a de la place pour plein de choses. C’est aussi pour cela que je me suis battu très vite pour le hip-hop, mais aussi pour le jazz.
Depuis 20 ans, la danse est passée par des phases successives. En l’an 2000 elle est redevenue très physique et plus dansée. Le geste, le mouvement, l’écriture chorégraphique, le corps ont repris de l’importance. La danse/théâtre s’est complètement essoufflée, le public n’a plus suivi parce qu’il n’y avait pratiquement plus de danse. Je crois très sincèrement qu’il a besoin de rêver, il n’a pas envie qu’on lui réécrive sa vie de tous les jours mais en même temps il est prêt à découvrir, être ému. Je suis persuadé que l’on ne dansera pas pareil en l’an 2000, il se passe trop de choses autour de nous. La danse va prendre de l’ampleur. De plus en plus elle dit des choses fortes, sans la barrière des mots. Ces dernières années, elle a beaucoup plus dit sur les phénomènes de société que le théâtre. Il n’est qu’à voir le travail de Plattel autour de gens ordinaires et si attachant, celui de Béjart autour du sida, Mathilde Monnier et son travail avec les autistes... La danse parle au travers de l’émotion et notre rôle c’est de trouver beaucoup d’émotions et de les faire partager.
Et le multimédia dans la danse ?
Il est incontestable que la danse est et sera de plus en plus multimédia. Il faut simplement faire attention à ne pas tomber dans le travers de la danse/théâtre. Les deux plus grands succès de l’année dernière, c’était Shazam de Philippe Découflé avec des projections, un travail sur la vidéo et c’est Le Jardin de io io ito ito avec également un travail sur la vidéo. Dans la prochaine saison de la Maison, Dumb Type sera l’exemple de l’avance que les japonais ont largement sur nous, avec l’utilisation intelligente et poétique de la danse et du multimédia. Ils ont dix ans d’avance sur nous. Avec le nombre de personnes qui surfent dans le monde entier, il n’y a pas de raison que les chorégraphes ne surfent pas eux aussi.
Qu’est-ce que vous aimez le plus dans le métier que vous faites ?
Ce que j’aime le plus dans ce métier, c’est de découvrir un spectacle, de l’adorer, de me dire “Ils vont aimer, c’est sûr !”, et de me retrouver, le soir dans une salle debout qui ne cesse d’applaudir et d’être au milieu de toute cette énergie.
C’est un plaisir physique incroyable, extraordinaire. C’est le sens de tout mon travail, le bonheur du partage !

Propos recueillis par Martine Pullara