Accompagné
du danseur/ chorégraphe Rui Moreira de Gruppo Corpo et du musicien
Areski Hamitouche, Fred Bendongué poursuit son travail artistique
sur le sens de la relation à l'autre. Comment d'une Afrique
aux cultures multiples arriver au métissage du monde en dehors
de toute volonté de domination.
Derrière l'intelligence du discours, l'homme et le chorégraphe
affirment de manière toujours plus forte une véritable
recherche artistique et humaine, si intimement liée au charnel
de la danse.
D'une rive à l'autre confirme votre recherche artistique
dans la relation à l'histoire du Brésil ?
L'empreinte la plus forte de ma recherche chorégraphique c'est
toujours la capoeira. Il s'y ajoute d'autres expressions chorégraphiques
qui sont elles, soit d'origine africaine, ou qui dérivent de
l'Afrique. En musique, c'est la même chose. C'est tout le domaine
musical et traditionnel afro-brésilien qui rejoint l'afro-cubain
et de manière plus indirecte les Caraïbes, la Guadeloupe,
la Martinique. On a, c'est vrai, cette relation privilégiée
avec le Brésil et mon souhait artistique est vraiment de développer
cette relation-là qui influence notre travail, d'où
l'intérêt de travailler avec Rui Moreira. Il a une démarche
de travail commune à la nôtre. Il est de cette culture,
il désire l'association très forte à la musique,
au métissage c'est-à-dire la relation à l'autre,
l'ouverture qui définit aujourd'hui le travail D'une rive à
l'autre. Et quand nous parlons de métissage, nous parlons bien
de rencontres, de ce qu'il se passe à ce moment-là,
de ce qui se crée chez l'un et chez l'autre. Alors pour cela
on a décidé de faire référence au phénomène
caribéen du métissage et du Brésil, en s'appuyant
aussi sur les écrits et la pensée de "la Créolisation"
de deux écrivains, Edouard Glissant et Patrick Chamoizeau.
Qu'est-ce que cela signifie faire référence à
des auteurs pour un chorégraphe ?
Faire référence cela signifiait prendre, au départ,
des idées sur la Créolisation qui décrivent des
sentiments et qui se rapprochent en même temps des nôtres,
des idées qui accompagnent notre travail; notre propos pour
le nourrir, pour aller plus loin encore dans la réflexion,
dans l'imaginaire. J'ai toujours associé, en partie, des auteurs,
des personnalités politiques à mon travail. Mais ce
ne sont pas eux qui minsufflent l'idée, au contraire
je cherche toujours l'écrivain qui correspond à mes
idées, qui peut être mon partenaire, mon complice de
travail.
La relation à l'autre est la question majeure, posée
de manière différente, dans chacun de vos spectacles
?
Dans ma démarche artistique, il y a le lien, la relation à
l'Afrique et puis après à son étendue, c'est-à-dire
à toute cette diaspora noire. Malgré tout, il y a eu
des rencontres qui ont créé un métissage, une
identité, une culture faite aussi de Brésiliens, Cubains,
Antillais. Aujourd'hui, ces rencontres nous obligent à penser
la relation que l'on a avec l'autre, qui est différent et qui
n'est pas forcément notre ennemi. Dans toutes mes créations
je me suis posé la question de la relation à l'autre.
A la vue d'un seul il abordait l'esclavage, Les Damnés
de la terre, le colonialisme et L'Angela, toutes sortes de dominations
furtives. Dans ce spectacle la question est comment avoir une relation
à l'autre, sans être dans un rapport de domination ou
de dominé. "La Créolisation" selon Edouard
Glissant, c'est se poser cette question-là dans la notion d'ouverture.
C'est le phénomène de métissage, de relation
à l'autre. Ce qui importe chez lui, c'est la manière
dont s'opère la relation, ce qu'il appelle également
"la Poétique de la Relation".
Et qui signifie ?
"La Poétique de la Relation" c'est ce qui est différent,
toujours pour Edouard Glissant, de la politique de l'être. On
ne pense plus sa relation à l'autre par rapport à soi-même
dans une notion de domination.
Ce n'est plus sa propre race ou sa propre culture que l'on défend
mais au contraire, on se demande si les valeurs que l'on a peuvent
autant apporter à l'autre sans négliger les siennes.
C'est prendre ce qui est étranger, opposé et se créer
une identité aussi avec celle des autres.
Comment cette notion de relation à l'autre prend-elle forme
artistiquement ?
Au niveau de la forme artistique, il y a un élément
qui a beaucoup retenu notre attention, c'était la mer. La mer
met en relation les îles, les continents. C'est aussi la voie
par où sont passés les bateaux négriers, là
où le continent est mort pour créer cette diversité
que l'on trouve dans les Caraïbes, puis au Brésil. Avec
la mer il y a ce côté très fluide, qui se retrouve
dans la chorégraphie, la gestuelle, ses rythmes, ses passages,
d'une séquence à une autre quand il y a rencontre, d'un
danseur à un autre.
Comment avez-vous travaillé la chorégraphie avec
Rui Moreira ?
J'ai lancé la trame et l'idée était de l'enrichir.
Il est venu avec son expérience et a contribué à
enrichir le travail. Avec lui, j'ai découvert ce que je n'aurai
pas pensé et que je trouvais très fort. Nous étions
très motivés tous les deux. L'aboutissement de ce travail
est arrivé quatre ans après notre première rencontre.
Nous attendions d'être sûrs de nos désirs artistiques
communs, sûrs de vouloir danser et dire notre vision de "la
Créolisation".
Vous n'avez pas peur d'exclure un public qui ne connaît pas
la culture africaine ?
Au-delà du discours et des références, il y a
la danse. Il faut faire confiance à la magie du corps, du mouvement,
de l'interprétation.
Rui dit à juste titre : "Edouard Glissant est une référence
mais D'une rive à l'autre parle de toi, de moi, de nous. Il
y a aussi la complémentarité avec la musique. Areski
Hamitouche fait un travail musical extraordinaire. Il inclut une chanteuse
en lui faisant faire des choses un peu chaotiques, avec des chants
de liturgie chrétienne et des chants traditionnels africains.
Il les confronte et ça porte une émotion forte, cela
soutient le propos de la danse et il arrive à nous toucher
très au fond de nous-mêmes. C'est une évidence
que de dire que les notions de métissage et de créolisation
concernent tous les peuples et je suis certain que le public le comprendra
très vite.
Comment avez-vous abordé le travail purement chorégraphique
?
J'ai décidé de travailler sur les personnalités
des danseurs, sur ce qu'ils possèdent et de construire leur
vision et non pas une vision de la danse qui serait uniquement la
mienne. Ce souhait m'a amené à travailler les solos.
A Alberto, qui est cubain, j'ai demandé de me montrer comment
il dansait la salsa, le mambo. Il m'a ainsi retransmis des traces,
une certaine mémoire de l'Afrique. Ce qu'il sait faire, je
ne sais pas le faire. Bien sûr, il ne danse pas ces danses de
manière traditionnelle. Avec Harry, c'était la même
chose avec ses origines Guadeloupéennes, sa passion pour le
jazz...Rui et moi, nous sommes plus en duo tout en gardant chacun
nos marques, notre personnalité. Et puis il y a des ensembles,
je dirais plus théâtralisés, plus dans le geste
que dans la danse...C'est une chorégraphie faite de nuances,
de contrastes qui est à l'opposé du linéaire.
Cela se retrouve aussi au niveau de la musique où Ariski parfois
n'utilise qu'un ou deux instruments pour laisser parler aussi la musicalité
de la danse.
Propos
recueillis par Martine Pullara
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