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  NOVEMBRE N°43  


Abramovic et Ulay - AAA - AAA, 1978

 

Abramovic et Ulay
Jean Olivier Hucleux

Le Musée d’Art Contemporain de la ville de Lyon fait de nouveau souffler un vent de création sur la Citée Internationale. Espérons que la brise parviendra à franchir la façade de l’UGC pour aspirer le public que cherche toujours à attirer (avec pugnacité) Thierry Raspail, conservateur du Musée.

Cette fois-ci le pari pourrait tenir, car le mélange est détonnant sans céder à aucune concession, malgré les apparences. C’est peut-être justement cette interrogation autour et face à l’apparence qui est mise en question sur les trois étages du musée qui présentent deux expositions d’artistes très différents, de travaux très différents, mais allez savoir, à y regarder de plus près, il est possible que Raspail nous ait servis là un extraordinaire trompe-l’œil, de la contradiction en barre. Comment en effet soutenir le glissement de la performance en installation pour Abramovic et Ulay, et de l’hyperréalisme à l’abstraction pour J. Olivier Hucleux ?
A nous de nous débrouiller, tous sens dehors, dans un musée qui retrouve là sa vocation : questionner notre regard.
On entre dans la danse au premier étage du MAC par une image/objet familière pour le français moyen qui a eu vingt ans en 1970. Un tube Citroën, le fameux HY du marchand de légume ou du boulanger qui faisait tut-tut au coin de la rue ou en bas de l’immeuble. Bien sûr celui-là n’a pas vraiment servi à combler le panier de la ménagère, mais il est devenu peu à peu un objet de l’art pour finir en objet d’art. Véhicule au sens propre et figuré, du transport des deux artistes performer s’il en est, Marcia Abramovic et F. Uwe Laysiepen dit Ulay. Tous deux nés au début des années quarante, l’une à Belgrade l’autre à Solingen, ces deux artistes commencent à travailler en solo à la fin des années soixante en pleine effervescence de la contre-culture. Bien sûr les jeunes artistes américains ont déjà à cette époque commencé à se jouer de toutes les frontières, à exploser les carcans des institutions artistiques, à travailler le paysage (land/art), le corps (body/art performance), le son (Fluxus), l’évent, l’objet, le concept etc...
Abramovic et Ulay vont faire partie du voyage, de ce voyage qui poussera une génération à explorer les limites, toutes les limites. Celles du voyage intérieur comme celles du voyage
physique, au risque de les franchir et de se perdre. Les années 70 collectionneront les overdoses et les transgressions. Burden se tire une balle dans le bras en public, Hendrix invente le pays du blues électrique avant de s’étouffer aux barbituriques, partout la création alterne entre eros et thanatos. Abramovic et Ulay s’embarquent dans un trip initiatique où leur propre corps deviendra tour à tour objet, et sujet de l’art. mais là où certains auraient pu s’enliser dans une introspection, certes passionnante pour les psychanalystes, ces deux artistes parviennent à rendre visible ce qui nous occupe tous à un moment donné d’une rencontre, d’une proximité, d’une promiscuité. A périgriner dans leur camionnette de baba enfumée, ils iront là aussi jusqu’au bout du rouleau, à tourner jusqu'à l’épuisement en suivant un cercle qu’ils tracent comme un sillon qui égratigne la surface du réel : (10ème biennale de Paris en 1977) Que se passe-t-il derrière, que se passe-t-il après, à la limite du dedans et du dehors, à se cogner contre les murs ou les piliers Expansion in Space, à se cogner le vide et le plein de l’autre.
Se prendre littéralement le chignon (Relation in Time) avec tout ce que cela implique de liens tissés et d’incompréhension ; comme se gueuler dessus jusqu'à absorber le cri de l’autre AAA-AAA (voir photo). Fusion rejet, corporalité et extra-corporalité. Certainement qu’à se coltiner avec la frontière du soi à ce point, Abramovic- et Ulay ont pris tous les risques : un vent schizoïde frissonne parfois dans les images qu’ils nous proposent, mais heureusement pour eux ils ont fait œuvre, c’est-à-dire distanciation, et cette frénésie, cette rigueur, cette opiniâtreté semble avoir trouvé tout naturellement une voie royale au contact de cultures qui s’épanouissent dans le hors-limite : Le bouddhisme tibétain, le chamanisme aborigène. Ne croyez pas que les deux performers ont été victimes de la mode, il suffit d’entrer dans la grande salle de l’exposition Nightsea Crossing Room pour s’en rentre compte. Il y a comme une odeur de Dojo hybridé avec du désert. Bref, de l’art à vivre, de l’art en tout cas vécu qui s’érige ici en pleine contradiction. Qu’en est-il en effet d’une performance (action inscrite dans un présent et dans l’unicité) transformé, "traduite", dit Raspail dans le catalogue, en installation ? Une antinomie que nous avons sur les bras, exactement au même titre que cette mémoire individuelle que nous trimbalons tous : le présent réactivé. Un album de témoignage en trois dimensions, en écran, en photographie, de l’archéologie rempart de l’oubli, ou trou de mémoire ? Allez savoir, et pour vous filer définitivement le vertige, montez au 2ème étage pour vous retrouver devant les tableaux très grands formats (200 x 300 cm) d’un artiste aux antipodes des précédents, du moins formellement : J. Olivier Hucleux. Oui, vous vous plantez comme un géranium et autre chrysanthème en face d’une peinture d’une facture hyperréaliste, qui montre quoi ? Un cimetière, enfin, un cadrage serré, tombe, fleurs, regrets éternels, veuve qui arrose : un sujet en peinture en vraie peinture. Mais au fait quel sujet ? La veuve nous tourne le dos, les tombes rutilent, les ruines sont entretenues, évidemment trop léchées, trop lisses comme cette peinture sur laquelle le regard glisse : pas de prise, le sujet est à l’intérieur, ou pire il est ailleurs. Reste l’absence raide et froide du marbre noir, de cette peinture miroir qui nous montre la disparition.
Le ver est dans le fruit de la "peinture rétinienne" dès ce premier regard, et le succès que cette série de "cimetière" rencontra d’emblée à la Documentation de Kassel en 1972, semble tout à fait justifié.
Olivier Hucleux met sens dessus dessous la relation photographie/peinture comme celle de l’abstraction/figuration. Il se plonge à 45 ans en 1968 dans une entreprise qui va mettre en abîme les classifications et les catégories. L’exposition qui lui est consacrée au MAC présente 30 ans de peinture et de dessins. Que ce soit les cimetières, les portraits à l’huile sur bois, ceux, réalisés à la mine de plomb ou encore ces Squares dit de déprogrammation, à l’encre ; Hucleux interroge puissamment le mystère de l’œil et de la main, de l’apparence et de la profondeur, du naturalisme et de l’onirisme, mais à la manière d’un artiste "qui sait dessiner" comme dit Erik Dietman dont le portrait réalisé à la mine de plomb par Hucleux vous laisse au bout d’un moment dans la perplexité du vivant et du figé, du plomb déposé par la mine sur le papier à l’intensité du regard qui vous fait oublier que vous êtes devant une image. Hucleux a dessiné et peint les « stars » de l’art, les grands politiques ; étrange sensation que de côtoyer les fantômes icôniques de Mitterrand, de Duchamp, de Warhol, de Klein, de Pompidou... gageons que la nuit venue, les discussions et l’agitation doivent être à leur comble et peut-être qu’à l’aube c’est encore Marcel qui a le dernier mot : "Les hommes sont mortels, les tableaux aussi"

Laurent Mulot