ARCHIVES
1998

JANVIER N°23
Abou Lagraa
Géraldine Bénichou
Samuel Hercule
Laurent Vercelletto

FEVRIER N°24
Louis Sclavis
Elliott Sharp
Nicolas Ramond

MARS N°25
Frida Kahlo

AVRIL N°26
Têtes Raides
Rachid Taha
Tortoise
Henri Texier
Pez Ner

MAI N°27
Dick Annegarn
Burning Heads
Fred Frith…
Sur les pistes du travail

JUIN N°28/29
NTM
Sur les routes de l’Art contemporain
Turak

SEPTEMBRE N°30
8ème Biennale de la Danse
Abou Lagraa
Borah Bergman
Pascal Comelade
Carla Bley
Noël Akchoté

OCTOBRE N°31
Zebda
World Press Photo 98
Virginie Despentes
Sixteen Horsepower

NOVEMBRE N°32
Denis Plassard
Casse Pipe
Dror Endeweld
Jean-Bernard Pouy
Sloy

DECEMBRE N°33
Observatoire international des prisons
Lhasa
Mad's Collectif
Cirque Plume

  JANVIER N°23  


Florence Chambournier©

 

Laurent Vercelleto
C'est la guerre

Après Belle du Seigneur d’Albert Cohen - un travail très apprécié par le public et réalisé en complicité avec Maccoco-Lardenois- Laurent Vercelletto crée au théâtre des Ateliers “C’est la guerre” de l’insoumis Louis Calaferte. Sans concession, ce texte résonne au passé-présent et propose une énumération implacable de la médiocrité des hommes en temps de guerre. Rencontre avec un metteur en scène qui affirme sa passion pour le texte et l’épure en opposition avec un théâtre d’aujourd’hui parfois inutilement chargé.
“L’énergie dans le texte plutôt que mal entendre ce qui est mis en scène”

Louis Calaferte avait une pensée et une place singulière dans la littérature, comment le situer et quelle proximité as-tu avec lui ?
Calaferte ne fait pas dans la dentelle. Il fonce avec rage. Parfois même c’est insupportable, mais j’aime sa densité. C’est un homme en colère contre le monde qui l’entoure. Je trouve ça essentiel. Il y a une prolixité extraordinaire dans son écriture comme dans sa peinture d’ailleurs; il avait une vitalité de la création par tous les bouts. C’est une parole à dire et à montrer, c’est une rage de la profération. J’apprécie le fait qu’il ne condamne pas : il nous raconte les faits sans jugement. “C’est la guerre” est un ouvrage particulier dans sa production. Pour moi le plus parfait. Il y a une précision inouïe lorsqu’il parle des gens pendant cette période de la dernière guerre mondiale. J’y ai reconnu aussi la France de mon enfance. Cette France que ma mémoire a photographiée en Noir et Blanc avant 1968 : mes parents, la campagne, Tati, les gens...
Quel cheminement personnel ou artistique t’a conduit au choix de ce texte ?
“C’est la guerre” parle aussi de la libération, de De Gaulle, de mes racines. J’ai été comblé car c’est le carrefour de la littérature et du théâtre avec l’histoire et la politique, sans que ce soit pour autant théorique. Il parle avec humanité des braves gens et des autres. J’ai besoin du propos historique pour donner un sens à mon propos artistique. Aujourd’hui, nous vivons une période relativement heureuse et je me demande souvent comment nous réagirions dans une situation de conflit armé. On dit qu’il ne faut pas condamner les gens, mais que faire devant des actes qui nous révoltent ?
Le texte de Calaferte dénonce l’illusion de l’honnêteté ou de l’héroïsme collectif en temps de guerre, est-ce qu’on peut dire que celle-ci exacerbe la nature humaine ?
Dans toute période de crise il y a une radicalisation des partis-pris. Pas d’émigrés, pas de racisme. Lorsqu’il y a une crise économique, il y a effectivement exacerbation des peurs. Il faut être vigilant et tenir pied à pied une position pour faire reculer des formes d’hystéries collectives. Pendant la guerre la vie continue et certaines idées se développent jusqu'à la caricature. N’oublions pas que Hitler et Pétain ont été élus sans putsch ou coup d’Etat...
Tu vois des passerelles entre “C’est la guerre” et l’émergence actuelle du nationalisme ?
Il y a des filiations évidentes avec l’extrême droite française. La fête de Jeanne d’Arc par exemple, ce sont les mêmes théories et les mêmes symboles. Il ne faut pas oublier que lorsque les allemands entrent dans Lyon, des femmes crient “vive Hitler”. Ce texte de Calaferte ne pouvait naître que dans les années 80 à cause des quarante ans écoulés. Ce n’est que vers 1975 que l’on a jeté un regard objectif sur les événements et que l’on a commencé a arrêter de couvrir certaines choses. La littérature ou le procès Papon doivent permettre d’éclairer enfin cette période. Pour les enfants c’est de l’histoire ancienne, du passé : ils ne font pas le lien entre Pétain et Le Pen. Le lien avec l’histoire est donc essentiel et Calaferte nous projette automatiquement dans le monde d’aujourd’hui. Il nous montre que les comportements humain ne changent pas. Des guerres récentes nous le prouvent. “ C’est la guerre ” parle des responsables, et des paumés qui suivent le mouvement sans l’héroïsme, ni faits condamnables.
Comment as-tu adapté le texte et à quelle forme de mise en scène vas-tu aboutir ?
Ça reste un récit et il n’y aura pas de personnages qui dialoguent. Je voulais conserver le côté chronique de guerre. Ce sera une forme intermédiaire entre lecture et spectacle. Guillemette Calaferte (l’épouse de Calaferte, NDLR) ne souhaitait pas que j’en fasse du théâtre. J’ai obtenu les droits pour cette forme un peu particulière : une sorte d’oratorio contemporain. C’est un montage de sélection qui aboutit à un trajet. Il y aura une part musicale très importante qui a été construite par Alain Lamarche et qui suit ce trajet pour nous replonger dans cette période-là. N’oublions pas que “Y‘ a de la joie”, c’est en 1942 : la musique résonne parfois de manière étonnante ! Je veux transmettre des images qui naissent du texte et des acteurs. Je le vois comme une forme assez élémentaire, un peu comme “Belle du Seigneur”. Il y aura une table, une radio et un ciel, ce qui permet une transcription très concrète et très poétique. Magali Bonat et moi esquisserons des personnages sans jamais nous identifier à eux. Nous passerons d’une couleur à l’autre...
Où en est la compagnie Vercelletto depuis l’éclatement de l’Attroupement 2 ?
Je me suis recentré sur des envies plus personnelles et une forme théâtrale très épurée. Cette direction ne doit pas plaire à tout le monde. Depuis Andromaque en 96, je n’ai plus de soutien du ministère, seule la ville de Lyon contribue à l’activité de la compagnie. “C’est la guerre” va être joué 32 fois pour une première exploitation et “Belle du Seigneur” l’a été 60 fois dans environ 25 villes en France, Italie et Suisse. Il y a donc une activité réelle et importance suivie par les professionnels et le public, mais j’ai le sentiment que la DRAC n’apprécie pas l’esthétique théâtrale que je mets en œuvre... Je ne crains pas l’immobilité ou la sobriété, je veux mettre toute mon énergie dans le texte, plutôt que mal entendre ce qui est mis en scène. Je cherche à revenir au ras du texte, à l’art de dire. Je revendique cette forme théâtrale...

Propos recueillis par Gabin Gabriel