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1998

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  JUIN N°28/29  


Stéphane Négrin©

 

Turak Théâtre
Chaque jour qui passe est un morceau de carton qui ondule

Il était une fois dans un pays lointain mais pas si lointain : la Turakie... Dans un hangar aux poussières et pigeons balayés par le temps, la petite musique d'un bandonéon, les soupirs d'un accordéon, les grincements entêtants d'un violoncelle... La poésie de Turak, c'est comme une vieille photo qui s'anime, des personnages incongrus aux costumes impossibles, visages expressifs, tristesse, joie, plaisir, douleur... On pense aux clowns d'un petit cirque itinérant. On est dans une gare improbable, il y a l'attente. Sans doute est-ce l'aube (ou l'aurore ?) qui donne cette couleur à l'air ambiant. La lumière est l'invention du spectateur. On ne saisit l'instant que comme le fumet ténu d'une musique incessante, répétitive, qui s'échappe en volutes élégantes et envahit l'espace vital... En Turakie règne une folie douce-amère où la cruauté du regard le dispute à la tendresse, rarement peinture vivante ne fut plus éloignée et plus proche de notre humanité quotidienne : extraordinairement banale, banalement extraordinaire (un peu à l'image de cette suite de lieux communs). Le hasard est une danse fugitive et chaotique, tantôt harmonieuse, tantôt heurtée, un quotidien qui se construit des riens, des pas-grand-chose. J'ai voulu voir une parabole absurde de la tolérance : les solitudes se cognent, s'observent, s'ignorent, cohabitent, fusionnent... Inquiétante, émouvante ou drôle, la faune imaginaire de la nuit (ou du matin) : monstres, spectres humains, tellement gais, colorés, parfois mélancoliques, s'affirmant à tout instant comme des êtres essentiellement, concrètement doués de vie...
Une échelle sans visage, avec une pèlerine, surmontée d'un béret de marin, qui bouge, qui a une main et un marteau,
ça n'existe pas, ça n'existe pas,
un couple d'entonnoirs qui promène ses enfants,
ça n'existe pas, ça n'existe pas...
Aujourd'hui le Turak, presque malgré lui, oublie le conte de fée, dont il s'était fait une spécialité et qui avait fait un peu sa réputation - non usurpée mais réductrice - de théâtre pour enfant. Point de roi, point de reine. Bien sûr, en Turakie, même si les thèmes changent, la poésie, elle, est toujours présente. Marionnettiste à ses heures, adepte du théâtre d'objet, bricoleur, inventeur du dimanche et des autres jours de la semaine (par exemple le mardi, le jeudi...), Michel Laubu est un subtil magicien de l'absurde, ouvrant les possibilités de sens, ne les limitant jamais à ses propres visions. L'homme n'est heureux que lorsqu'il s'insère dans l'imaginaire du spectateur, qu'il y provoque une réaction alchimique, une émotion esthétique, un rire, un plaisir... Amoureux de l'objet, c'est avec une dinguerie de bric-à-brac qu'il conçoit les décors, les costumes, un univers de récup', un délire créatif s'inspirant de notre quotidien pour instiller le rêve.
Le Turak n'en est pas à son coup d'essai puisque voilà douze ans qu'il enchante les lyonnais - et autres enfants. Ses "avis de tempête", l'année dernière, avaient déjà bousculé certaines idées reçues, ouvrant largement ses portes aux curieux, pendant des séances mémorables de répétition ou pour des petits spectacles, leur permettant de rentrer dans l'intimité de ce travail de recherche et d'improvisation qui fait l'originalité de sa démarche. Pendant la coupe du monde - de football - une autre façon de rêver. (D'ailleurs, un joueur de l'équipe du Brésil viendra signer des autographes durant la première semaine de représentation : à ne pas louper, donc...)

Etienne Faye