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1998

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  AVRIL N°26  



 

Henri Texier

Respect c‘est le titre du dernier album d‘Henri Texier avec quelques grands (Lee Konitz, Bob Brookmeyer, Steve Swallow et Paul Motian), c‘est aussi un terme qui vient naturellement quand on pense au contrebassiste, Henri Texier impose le respect par sa musique évidemment, mais aussi simplement par sa présence physique. Il y a chez lui un don unique pour mêler une belle mélodie qui reste longtemps dans les esprits et des moments totalement libres, comme dans ce magnifique morceau Colonel Skopje l‘une des plus belles choses enregistrées dans les années 80.

D ‘où vient cette dualité musicale ?
J’ai commencé à jouer de la musique de jazz très jeune et vers 17 ans j’ai eu la chance de remplacer un contrebassiste à Paris dans les clubs, dans la section rythmique maison … il y passait beaucoup de solistes américains, c’était la fin de la grande époque be-bop et j’ai pu jouer avec des gens très forts : Lee Konitz, Kenny Clark, Bud Powell… J’étais donc confronté à la vérité de cette musique-là, et en même temps c’était la grande époque du free-jazz, de sa découverte, je parle du début des années 60, Ornette Coleman, Albert Ayler... par ailleurs j’avais monté un quintette avec quelques jeunes musiciens dont Jacques Thollot, et on jouait du free-jazz. Donc, j’ai grandi musicalement en faisant les deux en même temps : expérimental un jour, et le lendemain au Blue Note avec des gens qui faisaient une musique tout à fait figurative. Puis j’ai remplacé Jean-François Jenny Clark dans le quintette de Don Cherry et il y avait aussi ça là-dedans… j’ai sûrement été plus influencé par Don Cherry que par Ornette Coleman, l’aspect ethnique, mélodique, dansant avec une pulsation régulière et puis l’aspect complètement libre, sans harmonies, ni pulsations.
Et l’influence ethnique dans votre musique ?
Il se trouve que je suis d’origine celte, alors ça peut expliquer un certain goût pour la mélodie et l’aspect plutôt modal de la musique que je joue. Je suis né à Paris et en même temps que je découvrais le jazz, il y avait aussi la musique indienne avec Ravi Shankar, toutes les musiques du magreb… tout un mélange et c’est à ce moment que je découvrais aussi mes origines celtiques et une musique qui me plaisait beaucoup. Mais c’est assez naturel, ça ne participe pas d’un retour à une identité, ou une recherche de racines. C’était fortuit, mais très fort.
Vous êtes retourné en Afrique avec Louis Sclavis et Aldo Romano, comment était reçu votre musique ?
En fait on ne sait pas parce qu’on n’en a pas vraiment parlé avec les gens, tout ce que je peux dire c’est que chaque fois que nous avons joué dans des situations différentes qui n’étaient pas des situations de concert, c’est à dire dans la rue, sur une place de village, au bord d’une route, les gens venaient et ressentaient complètement la musique qu’on jouait. Et apparemment s’ils se posaient des questions, c’étaient sur les instruments qu’on jouait (des contrebasses, ils n’en ont pas vues des masses ! des clarinettes non plus…) mais pas sur la musique qui avait l’air complètement évidente pour eux : les gens se mettaient à danser, ça ne posait pas de problèmes. Et c’est là que j’ai eu la preuve que la musique de jazz a des racines africaines très profondes, qui sont parfaitement vivantes. Je me souviens d’un moment particulièrement émouvant : on était en train de jouer Idemo et j’ai pris un solo, comme si je jouais ça à Lyon, Paris ou au festival de “Je-sais-pas-où”… et il y avait toutes les dames âgées du village, on se serait cru dans un film de Jean Rouch en noir et blanc, et ces très vieilles dames dénudées se sont mises à taper dans les mains pendant mon solo, c’était incroyable !
Et le retour en Europe n’est pas trop dur après de telles expériences ?
Oui et non, les voyages en Afrique ne sont pas reposants, ce n’est pas des vacances. On est content de retrouver son environnement, et en même temps le souvenir de ce genre de situations est assez indélébile. On est marqué à vie mais il n’y a pas forcément de nostalgie… et puis il ne faut pas se prendre pour des champions non plus, on n’est pas adapté pour vivre dans ces pays-là, il faut plus de temps pour s’adapter physiquement, donc on est quand même content de rentrer chez soi.
Pour le concert au Toboggan vous serez entouré de Bojan Zulfikarpasik, Sébastien Texier et Tony Rabeson, vous travaillez beaucoup avec des musiciens de la génération de votre fils…
Oui, mais là aussi c’est très naturel. C’est un peu le hasard, bon je ne fais pas la sortie des écoles de jazz avec mon grand imperméable que j’ouvre pour leur montrer ma clé de fa ! (rires). Ça se fait par les rencontres et les dernières, surtout grâce à Sébastien.
Vous voyez une différence dans leur approche du jazz ?
D’abord ils ont une très bonne connaissance de leur instrument, de la musique en général, ils connaissent plein de choses différentes et ils n’ont pas d’œillères. Ça, ça me plaît et on rejoint le début : j’aime bien jouer des choses très figuratives, très mélodiques avec des harmonies parfois très compliquées et aussi des choses complètement barrées, abstraites, voire moches, agressives, un peu le reflet de la vie autour de nous et c’est difficile à faire. Finalement tous ces musiciens que j’ai rencontré avaient des qualités à la fois musicales et d’ouverture d’esprit. Quand j’ai rencontré Louis Sclavis, c’était pareil il n’était pas très âgé non plus, il vit sa vie, on s’est retrouvé par exemple dans le trio avec Aldo. Noël Akchoté vient de quitter le Sonjal, Julien Lourau aussi. Le Sonjal continue, j’ai remplacé Julien par Vincent Mascart qui est un très bon saxophoniste, et puis Noël pour l’instant je ne le remplace pas, mais il ne faut pas trop s’en faire, ça n’a pas empêché qu’il m’envoie son dernier disque, on reste en contact, c’est très bien.
Est-ce que vous pensez que les contrebassistes ont une position privilégiée pour diriger un groupe ?
Non, absolument pas, c’est très difficile pour les contrebassistes et les batteurs… les mains sont prises… Exactement, j’ai déjà dû dire ça quelque part, on a les mains prises (rires). Alors sur le plan musical, il y a tout un travail préparatoire pour bien se faire comprendre. Il faut beaucoup d’échanges, de confiance parce qu’une fois que c’est parti, même si c’est vous qui avez tout écrit, vous n’êtes plus que le bassiste de l’orchestre … Il y a aussi une hiérarchie qui vient peut-être de la voix ou de l’intelligibilité du son qu’on peut produire. Par exemple aux Etats-Unis, même pour quelqu’un comme Dave Holland, je sais que c’est très difficile d’être leader, et pourtant c’est Monsieur Dave Holland qui a joué avec Miles Davis, qui est toujours sur le dessus du panier. C’est cette hiérarchie un peu incompréhensible, peut-être simplement parce que le soliste est devant, les autres derrière.
Et le solo ?
J’ai déjà fait ça, il y a des enregistrements entre 75 et 79 qui vont ressortir. Mais pas du solo intégral, surtout du re-recording où je chante, je joue de plusieurs instruments. A cette époque je me produisais beaucoup en solo, maintenant ça va, j’ai envie de partager, de m’amuser. Mais c’est une belle expérience que je recommande à tout musicien.
A propos de la contrebasse, Joëlle Léandre par exemple (cf 491 n020) revient souvent sur la douleur qui va avec sa pratique.
Oui c’est très dur, il y a des fois où on en a vraiment marre. Par exemple au moment où je vous parle j’ai assez mal au dos et ça doit être en partie dû à ça. C’est un instrument qui tue bien, on ne s’y fait pas. Chacun porte sa contrebasse (rires). C’est un instrument très cher, très lourd, très encombrant et qui fait … très pas beaucoup de bruit ! Franchement si c’était à refaire, je choisirais plutôt la batterie, percussionniste, cet instrument m’a toujours fasciné. Je suis certain que j’en aurais bien joué, l’aspect rythmique et percussif de la musique, ça, ça me plaît.

Propos recueillis par Vincent Domeyne