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1998

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Sur les routes de l’Art contemporain
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  FEVRIER N°24  


Photographies : Philippe Gabert

 

Louis Sclavis

Une longue interview de Louis Sclavis dans ces pages, cela semblait presque évident. Il suffisait d’attendre une occasion, un moment. Parenthèse. Qui sait de quelles villes sont Humair, Texier ou Portal ? Sclavis, on sait qu’il est de Lyon. Sans forcément l’avoir écouté. Cela va même chez certains jusqu’au gargarisme du type “Nous à Lyon on a Sclavis !” qui n’est qu’un alibi pour ne rien faire. Pas de bol, Sclavis et Lyon, on le verra plus loin, ça fait deux. Fin de la parenthèse. Car il pourrait aussi bien être de Dieppe, ce qui compte c’est son œuvre,
son travail. Le travail impressionnant d’un artiste toujours aux aguets.

Comme tous les grands, Sclavis a trouvé son langage, un langage complexe mais reconnaissable entre mille qui lui permet de se confronter aux contextes les plus divers, les plus risqués. Et voilà justement l’occasion, un concert tout sauf confortable en compagnie de Fred Frith et Jean-Pierre Drouet au théâtre de la Renaissance le 20. Le premier est sensé jouer de la guitare, le deuxième des percussions, mais les deux devraient arriver sur scène avec une valise d’objets divers, imprévisibles, pour transformer leur instrument encore et toujours, le remettre en question. Et Sclavis jouera de la clarinette, de quelques saxes, il y aura donc deux plans a priori distincts au départ qui se rejoindront ou pas, grâce à l’improvisation. Le risque est là et c’est passionnant. Auparavant, le concert aura débuté par un solo de contrebasse de Bruno Chevillon Pier Paolo Pasolini ou la rage sublime, soit un spectacle intimiste sur cette grande scène qui mêle les cordes : la voix (au service de la langue de Pasolini), la contrebasse aux doigts et surtout à l’archet
où le son va du plus doux à une saturation digne des pires guitares.

Vincent Domeyne

En 96 tu jouais en duo avec Fred Frith à la Maison du Livre de l’Image et du Son, le projet Sclavis, Drouet, Frith est né de ce concert ?
Peut-être qu’il existait avant... Avec Fred, on se croise depuis longtemps. Il avait un concert à faire à la Maison du Livre, moi je suis de Lyon, c’était pratique pour enfin se rencontrer. Je travaille par ailleurs avec Jean-Pierre Drouet, Portal, Texier pour le spectacle de Guy Le Querrec, Jazz comme une image. Fred Frith joue beaucoup en duo avec Jean-Pierre Drouet. C’est naturellement que l’on s’est retrouvé tous les trois, les concerts ne sont pas prémédités, la musique est entièrement improvisée, on convie le public à participer comme quatrième acteur à ce temps musical.
C’est un concert que vous allez donner plusieurs fois, vous rejouez en mai à Saint-Etienne ...
Oui, mais on ne veut pas trop en faire, par exemple on n’a jamais accepté de faire de tournée, parce qu’on ne pourrait pas échapper au fait de la répétition et la musique perdrait de son intérêt.
Les deux sont des terreurs dans le genre “ustensiles”, comment te places-tu dans ce genre de moment ?
je suis le seul à avoir un instrument monophonique je me laisse embarquer par cet orchestre et je me situe. L’improvisation libre est peut-être la pratique que je possède le mieux, j’ai pas mal d’expérience dans ce domaine. Si on parle technique, j’ai cette technique. Dans ce domaine, je me sens naturellement bien, donc c’est très excitant.
Il y avait le trio avec Tim Berne et Noël Akchoté dans le même style.
C’était aussi une rencontre ponctuelle, mais avec un travail sur les compositions de chacun, parce que j’avais envie, l’espace de quelques concerts, non seulement de les rencontrer comme instrumentistes, mais de jouer aussi leur musique.
Il y a un concert avec Django Bates au festival de jazz de Grenoble ?
Oui, il y a quelques musiciens, tous très différents, qu’on aimerait inviter au sein du trio pour éclairer cette musique d’une autre matière, comme par exemple Mick Goodrick.
Le théâtre de la Renaissance a l’air d’être un des lieux que tu affectionnes dans la région lyonnaise ?
De toute façon, je n’ai pas le choix (rires), j’ai le droit d’y jouer, alors, j’y vais. Plus sérieusement, c’est un lieu qui me fait confiance. Laurent Darcueil m’a proposé d’être artiste associé, c’est une entente verbale. Je peux proposer un concert spécifique tous les ans. L’an passé, on a donné une soirée autour de Rameau, cette année c’est ce trio avec Bruno Chevillon en première partie. C’est important pour un artiste d’avoir un lieu qui serve de repère.
Quand tu es à Lyon, tu fréquentes quoi comme lieu ?
Chez moi ! Je ne veux pas parler de Lyon, ça ne m’intéresse pas, je n’y vis pas, je n’en ai rien à foutre, ça fait longtemps que j’ai fait une croix.
Il y a quinze ans, à l’époque du Via Colomès, tu étais impliqué ?
On gérait le lieu, on jouait gratuitement pour payer les musiciens qu’on invitait, nous n’avons jamais obtenu un centime d’aide, ne serait-ce que pour payer les serpillières. Ça ne coûte pas cher un lieu comme ça, à l’époque on avait besoin de cent cinquante mille francs dans l’année. On a dû arrêter, mais ça reste une période musicale importante. Je ne tiens pas à passer ma vie ici, artiste local c'est assez dangereux. Je pourrais être n’importe où, cela n’aurait aucune influence sur ce que je fais. Pour moi, la musique n’a pas de lien direct avec l’environnement, c’est comme associer ta musique à ta biographie, je n’y crois pas du tout. Que Malher ait composé telle symphonie parce qu’il était malheureux, je n’y crois pas une seconde, il aurait composé la même chose s’il avait gagné au tiercé. De toute façon à Lyon, il n’y a pas de culture musicale.
Tu es retourné en Afrique avec le trio ?
Pour cette troisième tournée, on a fait l’est et le sud.
Ça se passait comment, vous vous arrêtiez n’importe où ?
On a nos concerts programmés par les centres culturels français, et on met à profit le temps disponible pour improviser des rencontres. En général, Guy Le Querrec (photographe), part avant en repérages, cherche des connexions et nous propose des lieux, le plus souvent à l’extérieur des villes pour y donner un concert. Parfois en pleine brousse, dans un village seul ou avec des artistes rencontrés sur place.
A Soweto, avec l’aide d’un animateur qui habite la ville, nous avons pu jouer dans la rue pour les habitants. Ce sont des moments très forts. On s’en rend compte en discutant après avec les gens, que le fait d’échanger avec eux, par l’intermédiaire de la musique, prend une importance qui dépasse le simple fait du concert.
En revenant en Europe, ça doit changer d’un coup ?
Je ne fais pas de grandes différences.
On imagine le public plus distant dans les salles...
Tu sais, quand tu joues au Duc des Lombards, il y a des mecs qui sont assis sur la clarinette basse. Et puis, on fait une musique qui n’est pas codée, les gens, quelque soit leur culture, sont en face du même problème. Que tu joues à Hauteville ou à Bamako, il y a un rapport de confiance qui doit s’établir, et après les clefs sont les mêmes pour tout le monde. Tu peux être loin à quarante bornes d’ici, comme quand avec Jean-Paul Chazallon, directeur du Festival de jazz de Rive-de-Gier, on est allé proposer une collaboration à des petites municipalités environnantes. Il y en a de très dynamiques mais d’autres où le frein à main est bloqué, et où on te prend pour un martien.
Peut-être que la musique que vous faites avec le Trio est moins codée que celle de l’Acoustic Quartet ?
Il n’y a pas de musique consensuelle, mais je ne pense pas qu’il y ait de formes artistiques moins accessibles que d’autres. C’est une histoire de comportement, de cadres qui créera des barrières ou pas. On a pu le vérifier par exemple avec le trio de clarinette, quand au milieu d’un concert improvisé, Jacques Di Donato ou Armand Angster jouaient une pièce de Boulez, les gens pris dans ce bain, écoutaient du Boulez sans se dire : “c’est de la musique d’intello”.
Quels sont tes projets ?
j’aimerais monter un troisième volet avec le sextet, après les créations a partir d’ Ellington et de Rameau, autour d’un nouveau personnage. Un sujet qui parle d’emblée à tout le monde, pourquoi pas Racine. J’ai le projet d’un quintette en invitant dans mon trio (Bruno Chevillon et François Merville) des musiciens tels que Dave Douglas, Vincent Courtois, Jean-Luc Capozzo ou Wolgang Puschnig. Peut-être un nouveau duo avec la chorégraphe Mathilde Monnier et je prépare une musique pour la nouvelle création d’ Image Aiguë la compagnie de Christiane Véricel... Je travaille beaucoup en Allemagne, après la création que j’ai faite au festival de Donau Shingen, on m’a demandé d’écrire des musiques pour le prochain festival de Baden-Baden. Il se dessine une tournée en Chine pour novembre prochain.
Comment ou pourquoi décides-tu de travailler avec un tel ou un tel ?
Par exemple, si je travaille avec Christiane Véricel, c’est parce qu’elle a une façon de fonctionner qui est très semblable à la nôtre. C’est-à-dire qu’au départ, rien n’est fait, il n’y a qu’une esquisse et chacun apporte quelque chose d’essentiel qui va construire le spectacle par ce qu’il est. Celui-ci n’est jamais fini, parce qu’il y a des gens nouveaux qui vont s’y intégrer, et celui qui arrive ne s’adapte pas au spectacle, mais le spectacle va se transformer à nouveau. J’aime aussi travailler avec Comolli car la musique est considérée comme une idée, un parti pris qui s’ajoute à ceux du film.
C’est l’idée du film d'Humbert et Penzel avec Step Across the Border.
Ce n’est pas qu’un portrait, c’est un film sur la musique. Un travail artistique de cinéaste. C’est un des rares films réussi autour d’un musicien (Fred Frith) qui parle de la forme et du sens à travers un vécu.
Tu es toujours attaché au côté collectif avec les musiciens avec qui tu travailles ?
C’est obligé, d’abord j’aime bien travailler collectivement, même si je suis leader et que je décide de certaines choses au départ. Mais ça ne peut être que collectif, parce que la musique qu’on fait se développe au moment du concert, elle n’existe pas avant. Chacun a la même part de responsabilité au même instant. C’est la grande différence avec la musique classique où les moments de responsabilité sont différés. Pour la musique que je fais, j’ai besoin des idées des autres, de leur énergie, de leur savoir-faire, de leur passion, je ne vois pas comment faire autrement; et puis en plus c’est vrai que j’ai un réel plaisir à travailler en collaboration, seul, je m’ennuie vite; je défini des croquis, mais la réalisation c’est avec les autres.
Tu joues depuis longtemps avec les mêmes musiciens ?
Oui, c’est la façon la plus sûre de développer un propos complexe.
Est-ce que tu travailles beaucoup ton instrument ? Oui.
Il y a des musicien qui disent n’en jouer qu’en concert.
Je n’en connais pas beaucoup. S’ils le disent, ils ne doivent pas jouer terrible ou alors c’est qu’ils mentent. La clarinette c’est un instrument très dur, tu es obligé de la travailler tout le temps et tu ne gardes jamais le même niveau, soit tu régresses soit tu progresses. Tu n’arrives pas à rester stable, c’est un instrument de maso. Le meilleur moment, c’est peut-être quand tu n’en joues pas, ou alors le moment où tu as une bonne sensation. C’est un instrument de sensations, il y a des jours où tu en as une bonne, c’est très agréable, mais tu ne l’as pas tout le temps et à la limite, tu ne l’as pas souvent. Physiquement, c’est très dur, ça fait mal partout. Tu as intérêt à bosser. Mais après un certain stade, ça devient un plaisir. La composition, c’est pareil, ça se travaille, tu ne travailles pas sur l’inspiration, tu travailles sur le travail.
Tu es particulièrement attaché à la clarinette ?
La clarinette basse est un instrument qui me correspond bien parce qu’il est à la frontière de plein de choses, ce n’est pas un sax ténor, ni un baryton, pas vraiment une clarinette, c’est assez en adéquation avec ma situation par rapport à la musique. Ça me va bien.
Tu as arrêté le sax baryton ?
J’adore ça, mais chaque instrument demande tellement d’investissement, il faut creuser pour qu’il ait une vraie résonance. Au bout d’un moment, tu enlèves un peu les périphériques.
Tu as donné un concert en juin 96 pour la mairie du 1er ?
Au jardin des Chartreux, c’était une bonne façon de fêter l’arrivée de la gauche dans cet arrondissement. C’est comme beaucoup d’artistes (expatriés), j’aurais un petit espoir quand elle aura la majorité à Lyon, mais c’est mal barré parce qu’avec Barre et son cynisme, on est plus proche du front national que du front populaire Ça part vite sur la politique avec moi, je ne veux pas vous foutre la merde (rires).
A Lyon, il manque des lieux, notamment pour certaines formes d’expression ?
Il manque des lieux où les gens se rencontrent, c’est une volonté politique. Tu contrôles mieux les choses quand elles sont séparées. Il n’y a pas de Maison de la Culture, ni de Centre Dramatique, ni de lieu interactif, ce n’est pas un hasard.
D’ailleurs, on attend toujours l’ouverture des “Subsistances”
Le casino prévu sur les quais du Rhône sera fini avant. A Lyon, on te donne les éléments de la sauce, sans vouloir qu’elle prenne.
La musique vous voyez ça comment vous ?
Ce n’est pas un art comme les autres, ce qu’il y a de fort dans la musique, c’est que c’est des ondes que l’on reçoit. La réaction est immédiate.
Il y a des gens qui disent, c’est une fin de siècle, on est dans la confusion, il ne se passe plus rien vraiment.
Je ne crois pas à une fin de siècle.
Je trouve qu’il se passe beaucoup de choses.
Pourtant certains voudraient nous faire croire qu’il ne se passe rien.
Il n’y a pas de grands mouvements qui prédominent, alors ça ne rassure pas, les médias essaient de tirer un grand courant qui prédomine parce que ça pourrait les arranger. Pourtant, il se passe une multitude de choses. Rien qu’en France, dans des petites villes, les campagnes, partout, il y a de la création. Des gens qui organisent, des associations qui se montent, des regroupements. Il faut leur laisser leur autonomie. Le problème aujourd’hui, c’est qu’on a trop tendance à favoriser les grosses structures alors qu’il faudrait prendre en compte cette multiplicité.
Est-ce qu’on est libre quand on est subventionné ?
Il y a tout un discours qui dit : “A bas les subventions !”, c’est vachement dangereux, c’est réac. Ceux qui pensent ça le disent souvent dans un esprit de libéralisme débile. La culture n’est pas un produit comme un autre. C’est une des charges de l’état de la faire vivre. Tu payes des impôts aussi pour ça. La subvention, il faut la réclamer. Sinon, c’est uniquement le commerce qui décidera. C’est ce qui ce passe aux Etats-Unis, la plupart des artistes américains vivent de l’Europe. Il ne faut pas tomber dans le piège de condamner les subventions, mais réfléchir à la répartition. Les politiques souvent ne veulent pas faire de saupoudrage, c’est leur grand leitmotiv. Mais si, faites du saupoudrage ! La plupart des gens dont j’ai parlé plus haut, ont besoin de ce minimum, leur action n’est pas marginale, elle est souvent au cœur de la société inscrite dans la vie des gens.
On voit bien autour de nous que continuent à se créer des réseaux, des assos...
C’est très important, parce que c’est dans ce cadre que se crée du nouveau, dans les rapports, dans les formes, parce que l’évolution de l’art passe souvent par de nouvelles confrontations. Notamment dans les petits festivals qui se créent un peu partout. Beaucoup des moments musicalement importants que j’ai vécus dans l’année, on eut lieu grâce à ces nouvelles données. Il se passe plein de choses, et j’avais envie de le dire parce que je ne suis pas pessimiste par rapport à la culture.

Propos recueillis par Vincent Domeyne et Bruno Pin