JANVIER
N°23
Abou Lagraa
Géraldine Bénichou
Samuel Hercule
Laurent Vercelletto
FEVRIER N°24
Louis Sclavis
Elliott Sharp
Nicolas Ramond
MARS
N°25
Frida Kahlo
AVRIL
N°26
Têtes
Raides
Rachid Taha
Tortoise
Henri Texier
Pez Ner
MAI
N°27
Dick
Annegarn
Burning Heads
Fred
Frith
Sur les pistes du travail
JUIN
N°28/29
NTM
Sur les routes de lArt contemporain
Turak
SEPTEMBRE
N°30
8ème Biennale de la Danse
Abou Lagraa
Borah Bergman
Pascal Comelade
Carla Bley
Noël Akchoté
OCTOBRE
N°31
Zebda
World Press Photo 98
Virginie Despentes
Sixteen Horsepower
NOVEMBRE
N°32
Denis Plassard
Casse Pipe
Dror Endeweld
Jean-Bernard Pouy
Sloy
DECEMBRE
N°33
Observatoire international des prisons
Lhasa
Mad's Collectif
Cirque Plume |
|

Photographies : Philippe Gabert
|
|
Louis
Sclavis
Une
longue interview de Louis Sclavis dans ces pages, cela semblait presque
évident. Il suffisait dattendre une occasion, un moment.
Parenthèse. Qui sait de quelles villes sont Humair, Texier ou
Portal ? Sclavis, on sait quil est de Lyon. Sans forcément
lavoir écouté. Cela va même chez certains
jusquau gargarisme du type Nous à Lyon on a Sclavis !
qui nest quun alibi pour ne rien faire. Pas de bol, Sclavis
et Lyon, on le verra plus loin, ça fait deux. Fin de la parenthèse.
Car il pourrait aussi bien être de Dieppe, ce qui compte cest
son uvre,
son travail. Le travail impressionnant dun artiste toujours aux
aguets. |
Comme tous les grands, Sclavis a trouvé son langage, un langage
complexe mais reconnaissable entre mille qui lui permet de se confronter
aux contextes les plus divers, les plus risqués. Et voilà
justement loccasion, un concert tout sauf confortable en compagnie
de Fred Frith et Jean-Pierre Drouet au théâtre de la Renaissance
le 20. Le premier est sensé jouer de la guitare, le deuxième
des percussions, mais les deux devraient arriver sur scène avec
une valise dobjets divers, imprévisibles, pour transformer
leur instrument encore et toujours, le remettre en question. Et Sclavis
jouera de la clarinette, de quelques saxes, il y aura donc deux plans
a priori distincts au départ qui se rejoindront ou pas, grâce
à limprovisation. Le risque est là et cest
passionnant. Auparavant, le concert aura débuté par un
solo de contrebasse de Bruno Chevillon Pier Paolo Pasolini ou la rage
sublime, soit un spectacle intimiste sur cette grande scène qui
mêle les cordes : la voix (au service de la langue de Pasolini),
la contrebasse aux doigts et surtout à larchet
où le son va du plus doux à une saturation digne des pires
guitares.
Vincent
Domeyne
En
96 tu jouais en duo avec Fred Frith à la Maison du Livre de lImage
et du Son, le projet Sclavis, Drouet, Frith est né de ce concert ?
Peut-être quil existait avant... Avec Fred, on se croise
depuis longtemps. Il avait un concert à faire à la Maison
du Livre, moi je suis de Lyon, cétait pratique pour enfin
se rencontrer. Je travaille par ailleurs avec Jean-Pierre Drouet, Portal,
Texier pour le spectacle de Guy Le Querrec, Jazz comme une image. Fred
Frith joue beaucoup en duo avec Jean-Pierre Drouet. Cest naturellement
que lon sest retrouvé tous les trois, les concerts
ne sont pas prémédités, la musique est entièrement
improvisée, on convie le public à participer comme quatrième
acteur à ce temps musical.
Cest un concert que vous allez donner plusieurs fois, vous rejouez
en mai à Saint-Etienne ...
Oui, mais on ne veut pas trop en faire, par exemple on na jamais
accepté de faire de tournée, parce quon ne pourrait
pas échapper au fait de la répétition et la musique
perdrait de son intérêt.
Les deux sont des terreurs dans le genre ustensiles,
comment te places-tu dans ce genre de moment ?
je suis le seul à avoir un instrument monophonique je me laisse
embarquer par cet orchestre et je me situe. Limprovisation libre
est peut-être la pratique que je possède le mieux, jai
pas mal dexpérience dans ce domaine. Si on parle technique,
jai cette technique. Dans ce domaine, je me sens naturellement
bien, donc cest très excitant.
Il y avait le trio avec Tim Berne et Noël Akchoté dans le
même style.
Cétait aussi une rencontre ponctuelle, mais avec un travail
sur les compositions de chacun, parce que javais envie, lespace
de quelques concerts, non seulement de les rencontrer comme instrumentistes,
mais de jouer aussi leur musique.
Il y a un concert avec Django Bates au festival de jazz de Grenoble ?
Oui, il y a quelques musiciens, tous très différents,
quon aimerait inviter au sein du trio pour éclairer cette
musique dune autre matière, comme par exemple Mick Goodrick.
Le théâtre de la Renaissance a lair dêtre
un des lieux que tu affectionnes dans la région lyonnaise
?
De toute façon, je nai pas le choix (rires), jai
le droit dy jouer, alors, jy vais. Plus sérieusement,
cest un lieu qui me fait confiance. Laurent Darcueil ma
proposé dêtre artiste associé, cest
une entente verbale. Je peux proposer un concert spécifique tous
les ans. Lan passé, on a donné une soirée
autour de Rameau, cette année cest ce trio avec Bruno Chevillon
en première partie. Cest important pour un artiste davoir
un lieu qui serve de repère.
Quand tu es à Lyon, tu fréquentes quoi comme lieu ?
Chez moi ! Je ne veux pas parler de Lyon, ça ne mintéresse
pas, je ny vis pas, je nen ai rien à foutre, ça
fait longtemps que jai fait une croix.
Il y a quinze ans, à lépoque du Via Colomès,
tu étais impliqué ?
On gérait le lieu, on jouait gratuitement pour payer les musiciens
quon invitait, nous navons jamais obtenu un centime daide,
ne serait-ce que pour payer les serpillières. Ça ne coûte
pas cher un lieu comme ça, à lépoque on avait
besoin de cent cinquante mille francs dans lannée. On a
dû arrêter, mais ça reste une période musicale
importante. Je ne tiens pas à passer ma vie ici, artiste local
c'est assez dangereux. Je pourrais être nimporte où,
cela naurait aucune influence sur ce que je fais. Pour moi, la
musique na pas de lien direct avec lenvironnement, cest
comme associer ta musique à ta biographie, je ny crois
pas du tout. Que Malher ait composé telle symphonie parce quil
était malheureux, je ny crois pas une seconde, il aurait
composé la même chose sil avait gagné au tiercé.
De toute façon à Lyon, il ny a pas de culture musicale.
Tu es retourné en Afrique avec le trio ?
Pour cette troisième tournée, on a fait lest et
le sud.
Ça se passait comment, vous vous arrêtiez nimporte
où ?
On a nos concerts programmés par les centres culturels français,
et on met à profit le temps disponible pour improviser des rencontres.
En général, Guy Le Querrec (photographe), part avant en
repérages, cherche des connexions et nous propose des lieux,
le plus souvent à lextérieur des villes pour y donner
un concert. Parfois en pleine brousse, dans un village seul ou avec
des artistes rencontrés sur place.
A Soweto, avec laide dun animateur qui habite la ville,
nous avons pu jouer dans la rue pour les habitants. Ce sont des moments
très forts. On sen rend compte en discutant après
avec les gens, que le fait déchanger avec eux, par lintermédiaire
de la musique, prend une importance qui dépasse le simple fait
du concert.
En revenant en Europe, ça doit changer dun coup ?
Je ne fais pas de grandes différences.
On imagine le public plus distant dans les salles...
Tu sais, quand tu joues au Duc des Lombards, il y a des mecs qui sont
assis sur la clarinette basse. Et puis, on fait une musique qui nest
pas codée, les gens, quelque soit leur culture, sont en face
du même problème. Que tu joues à Hauteville ou à
Bamako, il y a un rapport de confiance qui doit sétablir,
et après les clefs sont les mêmes pour tout le monde. Tu
peux être loin à quarante bornes dici, comme quand
avec Jean-Paul Chazallon, directeur du Festival de jazz de Rive-de-Gier,
on est allé proposer une collaboration à des petites municipalités
environnantes. Il y en a de très dynamiques mais dautres
où le frein à main est bloqué, et où on
te prend pour un martien.
Peut-être que la musique que vous faites avec le Trio est moins
codée que celle de lAcoustic Quartet ?
Il ny a pas de musique consensuelle, mais je ne pense pas quil
y ait de formes artistiques moins accessibles que dautres. Cest
une histoire de comportement, de cadres qui créera des barrières
ou pas. On a pu le vérifier par exemple avec le trio de clarinette,
quand au milieu dun concert improvisé, Jacques Di Donato
ou Armand Angster jouaient une pièce de Boulez, les gens pris
dans ce bain, écoutaient du Boulez sans se dire : cest
de la musique dintello.
Quels sont tes projets ?
jaimerais monter un troisième volet avec le sextet, après
les créations a partir d Ellington et de Rameau, autour
dun nouveau personnage. Un sujet qui parle demblée
à tout le monde, pourquoi pas Racine. Jai le projet dun
quintette en invitant dans mon trio (Bruno Chevillon et François
Merville) des musiciens tels que Dave Douglas, Vincent Courtois, Jean-Luc
Capozzo ou Wolgang Puschnig. Peut-être un nouveau duo avec la
chorégraphe Mathilde Monnier et je prépare une musique
pour la nouvelle création d Image Aiguë la compagnie
de Christiane Véricel... Je travaille beaucoup en Allemagne,
après la création que jai faite au festival de Donau
Shingen, on ma demandé décrire des musiques
pour le prochain festival de Baden-Baden. Il se dessine une tournée
en Chine pour novembre prochain.
Comment ou pourquoi décides-tu de travailler avec un tel ou
un tel ?
Par exemple, si je travaille avec Christiane Véricel, cest
parce quelle a une façon de fonctionner qui est très
semblable à la nôtre. Cest-à-dire quau
départ, rien nest fait, il ny a quune esquisse
et chacun apporte quelque chose dessentiel qui va construire le
spectacle par ce quil est. Celui-ci nest jamais fini, parce
quil y a des gens nouveaux qui vont sy intégrer,
et celui qui arrive ne sadapte pas au spectacle, mais le spectacle
va se transformer à nouveau. Jaime aussi travailler avec
Comolli car la musique est considérée comme une idée,
un parti pris qui sajoute à ceux du film.
Cest lidée du film d'Humbert et Penzel avec Step
Across the Border.
Ce nest pas quun portrait, cest un film sur la musique.
Un travail artistique de cinéaste. Cest un des rares films
réussi autour dun musicien (Fred Frith) qui parle de la
forme et du sens à travers un vécu.
Tu es toujours attaché au côté collectif avec
les musiciens avec qui tu travailles ?
Cest obligé, dabord jaime bien travailler collectivement,
même si je suis leader et que je décide de certaines choses
au départ. Mais ça ne peut être que collectif, parce
que la musique quon fait se développe au moment du concert,
elle nexiste pas avant. Chacun a la même part de responsabilité
au même instant. Cest la grande différence avec la
musique classique où les moments de responsabilité sont
différés. Pour la musique que je fais, jai besoin
des idées des autres, de leur énergie, de leur savoir-faire,
de leur passion, je ne vois pas comment faire autrement; et puis en
plus cest vrai que jai un réel plaisir à travailler
en collaboration, seul, je mennuie vite; je défini des
croquis, mais la réalisation cest avec les autres.
Tu joues depuis longtemps avec les mêmes musiciens ?
Oui, cest la façon la plus sûre de développer
un propos complexe.
Est-ce que tu travailles beaucoup ton instrument ? Oui.
Il y a des musicien qui disent nen jouer quen concert.
Je nen connais pas beaucoup. Sils le disent, ils ne doivent
pas jouer terrible ou alors cest quils mentent. La clarinette
cest un instrument très dur, tu es obligé de la
travailler tout le temps et tu ne gardes jamais le même niveau,
soit tu régresses soit tu progresses. Tu narrives pas à
rester stable, cest un instrument de maso. Le meilleur moment,
cest peut-être quand tu nen joues pas, ou alors le
moment où tu as une bonne sensation. Cest un instrument
de sensations, il y a des jours où tu en as une bonne, cest
très agréable, mais tu ne las pas tout le temps
et à la limite, tu ne las pas souvent. Physiquement, cest
très dur, ça fait mal partout. Tu as intérêt
à bosser. Mais après un certain stade, ça devient
un plaisir. La composition, cest pareil, ça se travaille,
tu ne travailles pas sur linspiration, tu travailles sur le travail.
Tu es particulièrement attaché à la clarinette ?
La clarinette basse est un instrument qui me correspond bien parce quil
est à la frontière de plein de choses, ce nest pas
un sax ténor, ni un baryton, pas vraiment une clarinette, cest
assez en adéquation avec ma situation par rapport à la
musique. Ça me va bien.
Tu as arrêté le sax baryton ?
Jadore ça, mais chaque instrument demande tellement dinvestissement,
il faut creuser pour quil ait une vraie résonance. Au bout
dun moment, tu enlèves un peu les périphériques.
Tu as donné un concert en juin 96 pour la mairie du 1er ?
Au jardin des Chartreux, cétait une bonne façon
de fêter larrivée de la gauche dans cet arrondissement.
Cest comme beaucoup dartistes (expatriés), jaurais
un petit espoir quand elle aura la majorité à Lyon, mais
cest mal barré parce quavec Barre et son cynisme,
on est plus proche du front national que du front populaire Ça
part vite sur la politique avec moi, je ne veux pas vous foutre la merde
(rires).
A Lyon, il manque des lieux, notamment pour certaines formes dexpression ?
Il manque des lieux où les gens se rencontrent, cest une
volonté politique. Tu contrôles mieux les choses quand
elles sont séparées. Il ny a pas de Maison de la
Culture, ni de Centre Dramatique, ni de lieu interactif, ce nest
pas un hasard.
Dailleurs, on attend toujours louverture des Subsistances
Le casino prévu sur les quais du Rhône sera fini avant.
A Lyon, on te donne les éléments de la sauce, sans vouloir
quelle prenne.
La musique vous voyez ça comment vous ?
Ce nest pas un art comme les autres, ce quil y a de fort
dans la musique, cest que cest des ondes que lon reçoit.
La réaction est immédiate.
Il y a des gens qui disent, cest une fin de siècle, on
est dans la confusion, il ne se passe plus rien vraiment.
Je ne crois pas à une fin de siècle.
Je trouve quil se passe beaucoup de choses.
Pourtant certains voudraient nous faire croire quil ne se passe
rien.
Il ny a pas de grands mouvements qui prédominent, alors
ça ne rassure pas, les médias essaient de tirer un grand
courant qui prédomine parce que ça pourrait les arranger.
Pourtant, il se passe une multitude de choses. Rien quen France,
dans des petites villes, les campagnes, partout, il y a de la création.
Des gens qui organisent, des associations qui se montent, des regroupements.
Il faut leur laisser leur autonomie. Le problème aujourdhui,
cest quon a trop tendance à favoriser les grosses
structures alors quil faudrait prendre en compte cette multiplicité.
Est-ce quon est libre quand on est subventionné ?
Il y a tout un discours qui dit : A bas les subventions !,
cest vachement dangereux, cest réac. Ceux qui pensent
ça le disent souvent dans un esprit de libéralisme débile.
La culture nest pas un produit comme un autre. Cest une
des charges de létat de la faire vivre. Tu payes des impôts
aussi pour ça. La subvention, il faut la réclamer. Sinon,
cest uniquement le commerce qui décidera. Cest ce
qui ce passe aux Etats-Unis, la plupart des artistes américains
vivent de lEurope. Il ne faut pas tomber dans le piège
de condamner les subventions, mais réfléchir à
la répartition. Les politiques souvent ne veulent pas faire de
saupoudrage, cest leur grand leitmotiv. Mais si, faites du saupoudrage !
La plupart des gens dont jai parlé plus haut, ont besoin
de ce minimum, leur action nest pas marginale, elle est souvent
au cur de la société inscrite dans la vie des gens.
On voit bien autour de nous que continuent à se créer
des réseaux, des assos...
Cest très important, parce que cest dans ce cadre
que se crée du nouveau, dans les rapports, dans les formes, parce
que lévolution de lart passe souvent par de nouvelles
confrontations. Notamment dans les petits festivals qui se créent
un peu partout. Beaucoup des moments musicalement importants que jai
vécus dans lannée, on eut lieu grâce à
ces nouvelles données. Il se passe plein de choses, et javais
envie de le dire parce que je ne suis pas pessimiste par rapport à
la culture.
Propos
recueillis par Vincent Domeyne et Bruno Pin
|
|
|