ARCHIVES
1998

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Abou Lagraa
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FEVRIER N°24
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MAI N°27
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Sur les pistes du travail

JUIN N°28/29
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Sur les routes de l’Art contemporain
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SEPTEMBRE N°30
8ème Biennale de la Danse
Abou Lagraa
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OCTOBRE N°31
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Sixteen Horsepower

NOVEMBRE N°32
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Casse Pipe
Dror Endeweld
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Sloy

DECEMBRE N°33
Observatoire international des prisons
Lhasa
Mad's Collectif
Cirque Plume

  DECEMBRE N°33  



 

Lhasa

Lhasa De Sela fait partie de ces êtres qui portent toute la douleur du monde sur leurs frêles épaules, de ceux qui ont compris la grandeur des sentiments humains et l’importance de parler avec son cœur et son âme.

Née de mère américaine et de père mexicain, Lhasa, "Pour ma mère, il n’était pas question de nous donner des prénoms comme les autres. Quand je suis née, elle lisait un livre sur le Tibet. Elle a lu Lhasa et m’a donné ce nom," a vécu 7 ans dans un autobus entre le Mexique et les Etats-Unis et 8 ans au Mexique, entre une mère photographe et un père professeur et écrivain. Issue d’une famille d’artistes (ses trois sœurs font aujourd’hui du cirque), elle a commencé à chanter a capella à 13 ans, avant de toucher à la peinture et à la sculpture. Elle découvre Billie Holliday et sa musique :"Cela a été une révélation pour moi, qui m’a beaucoup donné à réfléchir. Dans la musique, mais aussi dans la littérature... Je lisais beaucoup d’histoires, de contes de fées, d’histoires fantastiques, de contes héroïques. J’ai eu envie de faire quelque chose d’héroïque dans la vie...!". En 1991, elle rencontre à Montréal le guitariste Bernard Desrosiers, alors avec Jean Leloup, avec lequel elle commence par reprendre de vieilles ballades mexicaines. Très vite, ils décident de travailler leurs propres compositions "On voulait faire de la belle musique. Ce que tous les deux on a trouvé beau, c’est cette musique qui n’avait pas peur de la tristesse, mais qui ne s’y attardait pas. Notre musique bouge, elle est pleine de mouvements, de passions. C’est un peu comme une tempête d’émotions qui part dans tous les sens. Même s’il y a de la mélancolie là-dedans, ce n’est pas de la musique triste pour tomber dans la déprime". La Llorona -pleureuse- sort en 97 au Canada "Pendant toute la composition de l’album, ce titre avait son importance. C’était tout un discours philosophique que je menais avec moi-même sur ce personnage de la pleureuse; jusqu’à quel point je lui ressemblais. Cela m’a aidée à prendre de la distance avec un certain nombre de choses et à relativiser ce côté tragique qui m’avait toujours attirée. Cet album est un hommage à la tristesse. Mais je ne vais pas continuer cet éloge de la tristesse toute ma vie ! A l’époque, c’était naturel de commencer avec ça : je venais de passer des années assez dures avec crises existentielles, beaucoup de solitude et de “questionnement”. Quand je montais sur scène, je voulais exprimer un certain amour de la vie et en même temps essayer de toucher à quelque chose d’essentiel de la vie...".
La musique de Lhasa "Je dis que c’est de la chanson en espagnol. Avec des airs de musique qui viennent de beaucoup de pays" est riche et s’inspire de diverses musiques du monde "J’écoute vraiment des musiques très différentes. J’ai autant de plaisir à écouter quelque chose de très moderne, très rock ou pop, qu’une chanson qui vient des montagnes, des pays lointains ou encore de la musique classique. Je me sens aussi proche des Gitans d’Albanie que de Björk". A la fois moderne et traditionnelle, mélancolique et gaie, tourmentée et apaisée "Ce n’est pas une musique de fond. C’est une musique pour les gens qui aiment l’émotion forte. Très théâtrale, passionnée et quand même assez émotive". C’est une musique qui lui ressemble : mince roseau qui se plie au gré des courants et indéracinable roc plus fort que la tempête, frêle passionaria à la sensibilité à fleur de peau et indomptable personnalité qui peut renverser toutes les montagnes "Je sens que ce paradoxe est l’essence de ma vie de chanteuse et de ma vie privée. L’essence de ma vie publique, c’est que je suis quelqu’un de très privé; l’essence de ma vie privée, que je suis quelqu’un de très public. C’est peut être là qu’est mon identité. Cette lutte entre ces deux contradictions est peut-être ma lutte créatrice".
Lhasa a ce quelque chose qui crée les grands artistes : cette émotion sur scène qui vous prend aux tripes, ce besoin de tout donner de
soi-même pour son public, ce désir de créer un échange vibrant avec les êtres. Lhasa sur scène, c’est ce vibrario rauque dans la voix et ce visage tourmenté de madone, ces ondes de choc qui vous atteignent de plein fouet, c’est ce regard brûlant qui vous sonde jusqu’au tréfonds... "Il est parfois difficile de tant donner au public. J’ai le sentiment que plus on donne, plus on reçoit; plus on s’épargne, moins on peut recevoir. Je me permets d’être profondément vulnérable, car je sais que je peux être touchée par un moment, par un public, par un accueil ou juste par une écoute ou par cet espèce de magie qui peut s’installer. C’est très exigeant de faire des spectacles mais si je ne vivais pas ces émotions sur scène... C’est comme un courant électrique qui m’allume quand je suis sur la scène, toute cette émotion, cette charge émotive qui me fait sentir que j’ai quelque chose à dire, que cela sert à quelque chose. Mais pour que ce courant, cette magie s’installe, il faut cette alchimie très mystérieuse entre le public et la scène. Je peux être très fatiguée et avoir un public qui me donne la force de tenir un spectacle, ou avoir beaucoup à donner et me retrouver avec un public que je sens très passif, un public de TV. Je n’ai jamais aimé les publics qui veulent simplement être divertis, ceux qui ne souhaitent pas vivre des émotions. Je n’ai aucune intention de divertir. Pour moi, la musique peut sauver des vies, inspirer, donner le goût de vivre. Moi elle m’a sauvée". Lhasa brûle de l’intérieur.
Aujourd’hui, Lhasa est de toutes les scènes, de tous les festivals. Ses concerts ne laissent pas indifférents, tout comme son album La Llorona. Encensée par la critique, applaudie par ses publics, Lhasa cherche à garder sa sincérité et son intégrité "Je redoute tellement la répétition, de penser que ma sincérité pourrait devenir une marque de commerce. Au Paléofestival de Nyon, j’ai eu plus de 20 interviews : je me sentais salie et j’avais envie de partir loin de tout. Mais c’est drôle, je pense que je dois affronter cela dans ma vie, c’est mon destin. Car je sais que je continue à apprendre".

Anne Huguet