JANVIER
N°23
Abou Lagraa
Géraldine Bénichou
Samuel Hercule
Laurent Vercelletto
FEVRIER N°24
Louis Sclavis
Elliott Sharp
Nicolas Ramond
MARS
N°25
Frida Kahlo
AVRIL
N°26
Têtes
Raides
Rachid Taha
Tortoise
Henri Texier
Pez Ner
MAI
N°27
Dick
Annegarn
Burning Heads
Fred
Frith
Sur les pistes du travail
JUIN
N°28/29
NTM
Sur les routes de lArt contemporain
Turak
SEPTEMBRE
N°30
8ème Biennale de la Danse
Abou Lagraa
Borah Bergman
Pascal Comelade
Carla Bley
Noël Akchoté
OCTOBRE
N°31
Zebda
World Press Photo 98
Virginie Despentes
Sixteen Horsepower
NOVEMBRE
N°32
Denis Plassard
Casse Pipe
Dror Endeweld
Jean-Bernard Pouy
Sloy
DECEMBRE
N°33
Observatoire international des prisons
Lhasa
Mad's Collectif
Cirque Plume |
|

Sophie Anquez©
|
|
Virginie
Despentes
Un
aller-retour entre le bien et le mal
Sorti
le 16 septembre chez Grasset, Les Jolies Choses est le 3ème
roman de Virginie, la rousse despentes.
Lencre a coulé sur des personnages doubles car en chaque
jolie chose, son contraire. Bientôt leur revanche
et ça fait du bien là où ça fait mal.
Histoire de femmes qui tiennent le haut du pavé mais sans la
plage. Style toujours aussi action directe. entretien et nouvelle
inédite. |
Je croyais à un mode de vie, ce nétait
quune vie à la mode
Jai effectivement repris cette missive dO.T.H. dans mon
livre mais au bout du compte, je pense quil existe vraiment
ce mode de vie et cest le nôtre. Les ingrédients
: pas trop dobéissance, pas trop de travail et surtout
pas trop dobéissance ! On a dépassé le
stade de ladolescence mais on peut rester grunge. Faire les
choses différemment, essayer de penser autrement, le punk rock
et tout ça ; je me rends compte quà mon niveau,
ce nétait pas seulement un effet de mode. Alors oui cest
ça, restons grunge ! En général, les gens sont
trop obéissants et ça, cest mal, mal, mal...
A ce propos, tu dis à la fin de ton livre Une seule
personne qui jette une pierre, et pour la semaine ce serait lémeute...
dans plein de situations, pareil, manque la première pierre.
Cest un peu comme quand Bourdieu parle du consensus obligatoire
pour que les gens puissent rouler en voiture place de la Nation...
il faut que tout le monde respecte les codes de conduite, (...) pourtant
il ne faudrait pas grand chose pour que ça déraille.
En même temps, ça ne déraille pas, donc les codes,
cest du solide. Une grève ou une émeute à
Vaulx-en-Velin ny changeront rien. On est tous profondément
obéissant. Dommage simplement, quil ny ait pas
plus souvent de premières pierres.
Derrière ce constat, une impuissance latente difficile à
avaler ?
Oui, et surtout cest absurde. Quil n'y ait pas une "grande
révolution" en ce moment, ça na strictement
aucun sens. La plupart des gens pourraient y avoir intérêt.
En attendant, rien ne change et on continue à marcher sur la
tête. Ça pourrait être pire, daccord, mais
ça pourrait être tellement mieux ! Les codes sont bien
ancrés.
Et la peur ?
La peur de désobéir. Et des épouvantails, genre
Le Pen.
Ya pas de comptes à rendre, que des comptes à
régler.
En ce moment, du fait que jécris, beaucoup de personnes
me demandent des comptes, comme sils avaient des droits sur
moi ? En fait ya que des comptes à régler et yen
a un paquet ! Aussi avec soi-même.
Dans ce roman, tu croques au vitriol un certain milieu, de la musique
et du bizzness.
Oui, en fait surtout un certain milieu nantis parisien. Lélite
de la nation qui a le pouvoir, largent et soi-disant le bon
goût et pour qui tout est acquis.
Des gens concernés uniquement par leur nombril ?
Le reste du monde nexiste pas vraiment pour eux. Ils nen
ont dailleurs pas besoin. Cest comme un truc virtuel quils
voient à la TV. Ce qui compte, cest être entre
eux, une espèce dautarcie qui pompe toute la thune et
occupe toute la place.
... limite, ils sont quasi aussi cons que les américains !
(rires) cest pire car on parle de la vieille Europe. Laristocratie,
la haute bourgeoisie, le bon goût et la bonne éducation.
Certaines personnes, quand tu regardes leur arbre généalogique,
tu te rends compte que ça fait 400 ans quils sont au
pouvoir et ils ne sont pas prêts de lâcher laffaire.
Paris cest donc pas une ville où il fait bon
perdre.
Non vraiment pas -Et si tu fais pas partie du milieu faut
pas y arriver trop bien non plus- cest vulgaire...
Il y a un thème qui revient de façon récurrente
entre tes lignes : une sorte de revanche orchestrée par les
femmes. De façon symbolique, jy verrais un parallèle
avec LAnge de la Vengeance de Ferrara.
Ha oui, je suis complètement pour ! Et cest vrai que
pour toutes ces femmes, ça se finit de façon très
noire, comme dans le film. Cest un peu aussi le thème
houellebecquien : quand tutilises les armes du fort,
tu deviens souvent aussi con que lui. Mais bon on va pas se battre
avec un canif contre un AK47. En gagnant, tu perds ce que tas
de bon. Quant à cette revanche, cest celle de tous les
dominés et des femmes en particulier.
Après des siècles dinterdiction de monter,
femmes sommées dexhiber quelles ont tout bien aux
normes. Contrairement à ce quelle croyait auparavant,
il ne sagit pas dune soumission aux désirs des
hommes. Cest une obéissance aux annonceurs... Voilà
ce quon vend, alors voilà ce quil faut être
.
De par les magazines, les femmes sont condamnées à
être des jolies choses ?
Le dieu numéro un, cest bien le profit. Je ne suis pas
sûre que ce soit seulement un désir dhomme, que
toutes les femmes soient jeunes, minces et avec des gros seins ! En
plus les hommes commencent à se conformer eux aussi aux lois
du marché de lapparence. Ya toute une gamme de
produits, bouquins et rêves de vie à vendre.
Ces mêmes magazines, ils tadorent...
Oui ils adoptent à peu près nimporte qui... contrairement
à la presse délite.
Pour pas louper un train en marche ?
En fait, dans la presse féminine, on est quand même beaucoup
entre bonnes femmes et il n'est pas exclu quelles comprennent
bien ce dont je veux parler. En plus ça me convient hyper bien
de ne pas être considérée comme une intellectuelle
et cest aussi des magazines comme Elle qui mont fait.
Dans le train, elles y sont.
Quant à tes rapports avec la presse délite
?
Avant tout, une chose fondamentale et positive : ces gens-là
sont les garants de la confrontation des pensées et dune
certaine rigueur au niveau de la réflexion. Sinon maintenant,
quand tu commences à vendre beaucoup de livres, demblée
tes pas forcément bien vu(e), ça fait populaire.
Il y a une sorte de syndrome en France. Cest pareil quand tu
fais un film. Cest pas destiné à tout le monde
comme le font les américains, cest pour Télérama
et les Cahiers du Cinéma...
Bourdieu vend plutôt pas mal et il nest pourtant pas un
adepte de la vulgarisation forcenée.
Heureusement quil y a des exceptions. En même temps il
dérange lélite intellectuelle, des
bouffons comme BHL qui crient à tout va depuis 20 ans que lon
assassine les élites... (il doit sans doute avoir ses raisons).
En parlant de Bourdieu, à un moment tu écris lidée
quelle puisse lui résister lui était intolérable,
quelle puisse puiser quelque part la force de croire en elle-même,
malgré lui. Ça fait longtemps que tas envie
den découdre avec la domination masculine.
Il y a quelques années, je naurais pas été
aussi basiquement féministe mais aujourdhui ça
me paraît très important et des féministes, yen
a pas tant que ça. Dans beaucoup de foyers, lautorité
du père ou du mari coule de source et souvent, laccepter
est synonyme de supporter la violence qui va avec. Culturellement,
cest une tradition, le père rentre et il fait chier...
jexagère mais les femmes battues cest pas juste
une idée. La violence est surtout masculine, jaimerais
bien que lon partage un peu.
Sur le bouquin de Bourdieu.
Je suis en train de le lire... De toute façon, cest bien
de parler de ces choses-là. Mon livre est carrément
féministe et jai vraiment pas honte de le dire même
si ça peut paraître ringard. Ça ne me dérange
pas non plus de passer pour une timbrée car je sais quil
y a une réelle réticence à aborder le sujet.
Rares sont les femmes qui ont vraiment des responsabilités
dans cette microsociété parisienne qui détient
les pouvoirs et qui saccroche à ses privilèges.
Dans un moment de colère noire, ton héroïne
dit : Je ne vois pas pourquoi il ny a pas de mot pour
mysogine ou phallocrate dans lautre sens. Putain je déteste
les hommes, je voudrais des mots pour bien dire ça.
Oui, il ny a pas de mot comme si cela devait être impossible
-personnellement jaime les hommes, cest clair, surtout
mes copains et ceux qui sont cools, mais plus ça va et plus
je préfère avoir affaire à des filles. Je vois
pas où est le problème sauf quil ny a pas
déquivalent au niveau du langage. Rien na vraiment
changé, comme ces évidences profondes concernant la
soumission, la séduction... qui simposent aux femmes.
Tu parles aussi des codes vestimentaires.
Cela peut être un épanouissement de se saper de façon
très féminine mais vraiment pas forcément. Si
un jour tabandonnes ton jean-basquettes pour passer une jupe,
ça ne veut pas dire automatiquement que tu es devenue adulte,
pourtant dans lesprit des gens, cest le cas. Ya
aucun rapport entre être bien dans sa peau et être conforme
aux désirs masculins.
Une femme qui parle de sexe absolument sans détours, ça
doit en déranger plus dun.
Possible et ça doit aussi en exciter plus dun. Du coup
jai corrigé le tir à ce niveau-là. Moins
de sexe qui fasse plaisir surtout aux garçons, genre prends-moi
par tous les trous. Je suis pour le sexe à fond, par
contre je ne suis pas là pour conforter les hommes quant à
leurs pensées en la matière.
On ma souvent dit aussi que je ne pouvais pas en parler comme
ça ; quil nétait pas possible que je regarde
des films pornos, quil sagissait obligatoirement dun
argument de marketing ! Comme si les hommes savaient mieux que moi
ce que je suis en tant que femme au niveau du sexe. Alors que désolée...
le paternalisme, je m'en passe parfaitement. Dailleurs, Les
Jolies Choses, ça vient de là. La première fois
que lon ma chroniquée, cétait dans
la revue Polar, où lon me rappelait gentiment que Renoir
avait dit que le cinéma devait être "des jolies
choses montrées par des jolies femmes", sous-entendu que
mon bouquin, je navais pas le droit de lécrire
car jétais justement une fille. Au début ça
ma fait rigoler, maintenant moins car je me rends compte quactuellement
cest une pensée bien en vogue à Paris. De toute
façon, la plupart de ces gens qui écrivent dans ces
journaux sont vraiment des bourges. Passage chez les jésuites
ou dans telle école de commerce avant daller entretenir
la pensée dominante.
...Sinon il y a peu de temps dans Libé, Houellebecq disait
: Du fort, du violent, du sexuel, du cru, si possible quasi
biographique. Le lecteur a besoin du mur le plus fin possible entre
réalité et fiction.
... le lecteur a surtout besoin de bons livres.
La presse vous associe souvent ?
Cest arrivé une fois dans Elle. On est dune même
pièce mais il y a pile et face. Le jour et la nuit. Sinon japprécie
vraiment ce quil écrit.
Les autres auteurs que tu estimes actuellement.
Lorette Nobécourt, Mehdi Belhaj Kacem, Louis-Stéphane
Ulysse... mais bon finalement ceux qui écrivent le mieux d'entre-nous,
ce sont N.T.M. !
Ils ne sont pas vraiment du genre à chercher à plaire
ou à faire comme il faut. Pas vraiment obéissants...
Les bouquins cest bien, mais cest peut-être pas
ce quil y a de plus excitant. En France, de surcroît,
il faut toujours être classe alors quen Angleterre
ça déraille un peu plus. Blablabla, blablabla et lon
oublie un peu de faire les choses cash comme on devrait les faire.
Les anglais en question ?
Hanif Kureishi, Garland, Nick Hornby, Bridget Jones... des auteurs
décomplexés.
Et ceux qui ton marquée dans le passé ?
Duras, Kundera, Delly, les surs Brontë, Selby, Bukowsky,
Fante et tant dautres.
Jai cru entrevoir dans Les Jolies Choses et contrairement
à tes deux premiers romans, comme une lueur despoir.
Au bout du compte et malgré tout ce dont tu as parlé,
le cynisme nempêche pas loptimisme ? Ni lamour
?
Carrément. Entre vice et vertu, il doit être possible
de tendre vers le bien et je ne vais peut-être pas passer ma
vie à écrire des bouquins glauques... Il y a toujours
un aller-retour entre le bien et le mal. Seulement jai fait
miennes les paroles dHenry Rollins quand il disait, en parlant
de Johnny Thunders, quil est plus difficile de réussir
sa vie que de crever dune OD dans les chiottes. Cest dur
mais il faut arriver.
Je nai par contre, aucune leçon à donner ni de
jugement à émettre concernant ceux qui vont se foutre
en lair. Il y a toujours des gens qui manquent de tout et ce
nest pas mon cas.
Que Baise-moi ait été traduit dans moultes langues
et que lon trouve tes romans dans les stations dautoroute...
ça fait quel effet ?
Cest assez dur à comprendre et à imaginer.
Etre une personne publique ?
Vraiment humiliant. Mais aussi très instructif sur les mécanismes
qui régissent cette société et sur soi-même.
Cest comme si tu appartenais à tout le monde et nimporte
qui a un avis sur ton cas. Sinon jessaie de rester moi et cest
surtout cela qui mimporte.
Demain ?
Demain le flim !
Avec un court avant ?
Oui, un court pour le CNC puisque cest le passage obligé
et quils mont fait redoubler... Mais avec ou sans eux
on fera le film, même si ça doit prendre du temps. Il
devrait sappeler Celles qui disent jamais non. En attendant,
je vais continuer à écrire.
Et sûrement que des jolies choses...
Dictaphone
: Laurent Zine
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