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  SEPTEMBRE N°30  


Ludovic Careme©

 

Pascal Comelade
”Je fais du strip-tease musical”

Au pied du Canigou, la montagne des catalans, le petit village de Vernet-les-Bains abrite des timides notes s'échappant d'un piano. Face à l'instrument, des doigts nonchalants caressent des touches complaisantes. Ces doigts constituent le prolongement du singulier univers de Pascal Comelade. Véritable franc-tireur des musiques nouvelles, maquisard de la scène musicale française, Comelade fait un travail d'orfèvre depuis le début des années 80.
Il réunissait alors dans son atelier d'autres bijoutiers (Jac Berrocal, Richard Pinhas et Pierre Bastien) pour façonner ensemble des délicats objets instrumentaux d'antiquaire visionnaire. Dès lors, et tout au long de sa dizaine d'albums encadrés par le talentueux label nancéien Les disques du Soleil et de l'Acier, Comelade n'a cessé d'insufler de la vie à des formes musicales en apparence vieillotes comme le tango, le paso-doble, le bal-musette, le mambo ou la rumba. Son dernier album en date intitulé L'Argot du Bruit continue à recycler le passé en un présent audacieux et novateur. Comelade est à la musique ce que le jargon est à la langue châtiée.


Tu habites en Catalogne française et tu revisites constamment des thèmes traditionnels catalans. Jusqu'à quel point la culture catalane avec sa spécificité méditerranéenne rentre-t-elle en jeu dans tes compositions ?
La culture catalane je la mets au même niveau que toutes les influences que j'ai subies, à savoir le rock des années 60 et 70 et ainsi que la musique de la radio. C'est une question géographique. J'ai très peu bougé de là. Quand j'ai fait des reprises de thèmes traditionnels je les ai traités exactement de la même façon que j'ai traité des morceaux des Stones. A aucun moment je fais œuvre de néo-traditionnel. C'est une musique populaire qui fait partie de mes influences.
Tu dis que tu aimes les antiquités et vivre dans une sorte de gérontocratie musicale. Tu excelles donc dans des créations ayant comme matière première tous les "vieux genres". Crois-tu que l'on ait perdu aujourd'hui le goût et la sensibilité pour les chansons populaires d'antan ?
J'en arrive à un point où je me préoccupe plus du passé, du présent ou du futur. Je ne peux pas me situer comme un musicien d'avant-garde. A côté de ça c'est vrai que les musiques que j'aime réellement ce sont des musiques très vieilles. Je crois qu'on se sent isolé si on prend comme repère et comme base permanente la culture télévisuelle. Moi, je ne me sens pas isolé. Depuis une dizaine d'années il y a un impérialisme d'un certain état d'esprit promotionnel de la télé. Des fois on invite sur les plateaux télé des artistes qui travaillent depuis dix, vingt, trente ans, qui ont un public, qui ont une œuvre, qui existent nationalement ou internationalement et tu vois le journaliste leur dire : "Mais vous êtes inconnus !" Il faut traduire : "Vous êtes un inconnu de nous, de la télé, parce que vous n'y passez jamais, donc le public ne vous connaît pas" et ça, c'est très falsificateur comme raisonnement. Il y a des gens qui passent jamais à la télé mais qui sont mondialement connus.
Le public manquerait-il d'esprit de curiosité alors ?
Il y a un paradoxe. Par rapport à il y a vingt ans, la diffusion et la consommation de la musique est beaucoup plus éclatée. Il suffit de regarder dans les bacs des disquaires : on y trouve de tout. Mais il y a toujours des modes dominantes qui se perpétuent. Depuis une dizaine d'années ce sont le rap et la techno. Et ça ne veut pas dire qu'il n'y ait que ça au monde.
Tu aimes rencontrer des musiciens pour créer ensemble comme P.J. Harvey dans L'Argot du Bruit, ou Miossec. Conçois-tu actuellement la création musicale comme le résultat de la rencontre de deux personnalités différentes ? Es-tu à ce point angoissé de la création en solo pour avoir besoin de la confrontation avec d'autres créateurs ?
Depuis deux ans je veux me disperser, aller de tous les côtés, et cela implique des rencontres qui ont été le fruit du hasard. Ma survie en tant que musicien, passe par la collaboration avec des gens qui peuvent sembler être très loin de ce que je fais, mais qui sont toujours sur la même longueur d'onde par rapport à moi. Cela m'arrive avec des gens très connus comme P.J. Harvey, ou avec d'autres beaucoup moins connus comme Toti Soler. Toti Soler est très connu en Catalogne et inconnu en France.
Comme Lou Reed dans la pièce théâtrale de Bob Wilson Time Rocker, tu as toi aussi créé la musique d'un spectacle de ce metteur en scène, intitulé Wings on Rock. Es-tu satisfait de ce genre de travail ?
Ce travail est comme une petite parenthèse, un accident. C'est exceptionnel pour moi de faire ça. Je n'ai aucune envie de faire ça dix fois par an. C'était quand même une pièce de 57 minutes, et pour moi c'est énorme. Je ne suis pas demandeur pour la musique de théâtre, de danse ou de films. S'il y a des gens qui veulent utiliser ma musique, c'est leur problème. Si l'on me propose des choses il faut vraiment que tout me convienne à 100 %. Ça me coûte énormément de travailler pour quelqu'un d'autre. C'est épuisant nerveusement et physiquement.
Tu as composé des musiques pour des films. Est-ce que cette forme de matérialisation visuelle de ta musique te convient ?
J'ai composé la musique d'un film, et cela m'a plu. Pour les courts-métrages, j'ai dû en faire deux. Et ce qui est intéressant, c'est que c'était des choses très abstraites. Je sais que je peux aller vers là, vers l'animation ou vers l'abstrait et sur des durées entre 9 et 25 minutes. Mais le long-métrage ne m'intéresse pas et je ne suis pas fait pour ça.
Tes reprises font souvent mouche. Quand tu travailles sur une reprise à quoi sens-tu que tu es sur la bonne voie ? Que veux-tu atteindre dans une reprise ?
C'est comme un poisson. J'essaye de prendre les arêtes du poisson et je les rhabille à ma façon. C'est une mise à nu. C'est du strip-tease musical. C'est du rhabillage après strip-tease. En règle générale je garde les premières prises. Je ne m'éternise pas sur chaque morceau. La presse n'a jamais dit quelque chose que beaucoup d'amis me disent, c'est qu'il y a un côté bâclé ou inachevé dans ce que je fais. Mais ce n'est pas du minimalisme.
Tu n'enregistres plus chez toi de façon artisanale, depuis huit ans. Qu'est-ce que le studio a apporté à ton son ?
J'ai enregistré chez moi jusqu'à ce que mon magnétophone tombe en panne. Dans le studio j'utilise très peu de choses. Je n'utilise que 5 % des possibilités techniques d'un studio. Je n'utilise aucun effet. Quand je fais des prises de guitare électrique, je la branche directement sur la table.
Ton rapport aux musiques traditionnelles est donc très particulier. Tu t'inspires de leur esprit pour en créer un autre propre à toi. Cette démarche est-elle consciente et calculée, ou plutôt passionnelle et imprévisible ?
C'est instinctif. Ça revient à ce que je disais du studio. Si je calculais je mettrais des mois à faire un disque. En règle générale je mets une semaine. Il y a très peu de calcul. Ce qui est calculé c'est le premier instrument qui sera utilisé. La base des percussions est très calculée. C'est une façon très simpliste de travailler. Et c'est ça justement qui fait le grain de mon son.
Tu es particulièrement connu pour l'utilisation des instruments-jouets, notamment le piano-jouet, la guitare et l'accordéon en plastique. Quelle idée aviez-vous avec Pierre Bastien lorsque vous parliez de créer un big-band d'instruments-jouets ?
L'idée de départ n'a jamais été réalisée. C'est une légère frustration pour moi. Je réalise que je n'ai jamais fait réellement de composition pour instruments-jouets. Il y a un petit paradoxe là. Bon j'ai fait un disque avec pratiquement que du piano-jouet, mais ce n'est pas pareil. Un de ces jours je ferai peut-être quelque chose qu'avec des instruments-jouets.
Quels sont tes projets à court ou moyen terme ?
Il y a une troisième chanson avec P.J. Harvey que je n'ai pas incluse dans L'Argot du Bruit. Je vais la terminer pour la fin de l'année. Ça apparaîtra en single avec des inédits. D'autre part, j'ai fait la musique pour une production de la télévision espagnole à l'occasion du centenaire de la naissance de Federico García Lorca. Il avait écrit en 1929 un scénario de film et il y a un peintre qui l'a réalisé.

Propos recueillis par Régis Galbas