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  SEPTEMBRE N°30  



 

La Méditerranée
et ses doubles
8ème biennale de la danse

Une ligne imaginaire sépare et unit en même temps les sites méditerranéens. Une ligne de doubles qui tantôt s'attirent, tantôt se repoussent. Les pôles magnétiques positifs et négatifs, riches et pauvres, nord et sud rentrent en conflit, s'embrasent et s'embrassent en même temps pour ainsi neutraliser et annuler cette séparation artificielle. La Méditerranée n'a rien d'un bloc homogène ou bipolaire. Au contraire, une multitude de foyers distincts jonchent les rives du Mare Nostrum avec une intensité variable. Les braises algériennes, le grisou palestinien, les tisons bosniaques et les étincelles chypriotes se reflètent pâlement dans les eaux agitées et cohabitent avec l'éclatante luminosité millénaire d'une Méditerranée qui bâtit, s'agite et crée.
La 8ème Biennale de la Danse de Lyon canalise ce flux lumineux qui nous vient du sud. Le couper par une décision politique reviendrait à éteindre la lumière de Lyon qui a, plus que jamais, besoin d'éclairage. Le faisceau d'un projecteur permet de voir plus loin et de raccourcir ainsi le chemin qui sépare deux cultures distinctes. La rencontre déclenche alors une réflexion sur les similitudes au sein même des différences culturelles.
Dans ce jeu des rencontres de doubles réunissons la ville la plus française d'Espagne, Barcelone, avec la ville la plus espagnole de France, Marseille. Le calcaire de la corniche marseillaise dégage une réverbération blanche qui n'arrive pas à irradier les ombres brunes des étroites ruelles du quartier gothique de Barcelone. Et pourtant ces deux femmes dissemblables, la Carmen provençale et la Madame Bovary catalane, baignent dans les mêmes eaux du Golfe de Lyon. La spontanéité naturelle de l'Estaque donne naissance aux films réalistes et engagés de Robert Guédiguian et de Paul Carpita. Barcelone ne s'engage qu'en tant que spectateur cinéphile qui se regarde que trop timidement dans El Amante Bilingüe, film tiré du roman de Juan Marsé qui, avec Manuel Vázquez Montalbán, Quim Monzó et Francisco Casavella, constituent l'élite des chroniqueurs de la spécificité catalane. Marseille a plus de mal à aller aussi loin dans la littérature introspective préférant s'abandonner aux intrigues des polars noirs dans la ville blanche. Il en va de même pour le rap qui, sous des apparences rythmiques plaisantes, cache des histoires urbaines dures et tragiques. Ce n'est pas un hasard si I AM a intitulé un de ses albums Ombre est Lumière entamant ainsi un regard lucide sur la dualité phocéenne. Sous la surface plaisamment kitsch du Je Danse le Mia se cachent des réalités sociales difficiles.
I AM, le photographe d'une ville en noir et blanc. Et multicolore. A Marseille, la Fiesta des Sud agglutine tous les ans le raï, le rap, les musiques méditerranéennes et africaines qui convergent dans cette ville carrefour. Barcelone s'adonne plutôt aux joies des avant-gardes musicales dans la lignée de son goût pour les avant-gardes plastiques (le nouveau musée d'art contemporain MACBA). SONAR le jeune festival de musiques nouvelles et électroniques matérialise des inquiétudes techno palpables dans la flopée de clubs et de DJ's. Quant au flamenco on assiste à un renouveau du genre grâce au travail de jeunes danseurs et musiciens vivant leur culture flamenca dans le contexte catalan. Là aussi, la cohabitation de cultures engendre des métamorphoses positives. La société catalane se trouvant ainsi au milieu d'une croisée de chemins (doit-elle généraliser le catalan ou conserver le bilinguisme ?) a trouvé le garde-fou qui met des limites aux ambitions nationalistes. Albert Boadella, acteur et metteur en scène, est heureusement là pour saupoudrer avec les armes du ridicule et de la dérision la pensée politique excessivement nationaliste du président du gouvernement autonome catalan Jordi Pujol. Le théâtre fait à Marseille devrait s'inspirer de cette radicalité de ton pour s'attaquer avec encore plus de virulence aux projets d'atrophie culturelle envisagés par le FN. Seul le Sous-Marin de Vitrolles et le directeur de Châteauvallon ont vraiment donné un coup de poing sur la table. Dans la situation actuelle il faut que tous les acteurs culturels du pays dépassent le stade de l'indignation pour passer à celui de l'action.

Régis Galbas

 

Du 10 au 29 Septembre, Lyon redevient capitale internationale de la danse.
Si les surprises de la dernière Biennale, Aquarela do Brasil, avaient été somptueuses celles de cette année risquent bien de nous donner un nouveau bonheur... Celui de découvrir des terres et des danses largement inconnues et qui ont pour dénominateur commun, la couleur bleue, bleue Méditerranée…Le Maroc, l'Espagne, la Tunisie, l'Algérie, la Grèce, le Liban, la France, Israël, l'Egypte, l'Italie... autant de pays pour cette 8ème Biennale au nom de Méditerranea.
Dans cette extraordinaireprogrammation, on découvre plusieurs spectacles de danse israélienne.

Guy Darmet, le directeur artistique de la Biennale, nous explique ce choix et nous parle des quatre créations présentées.
Dans la programmation de cette biennale, il y a 4 spectacles israéliens, cela signifie-t-il l'émergence réelle d'une danse israélienne ?

Israël est un des pays les plus intéressants en création contemporaine. Il y existe depuis 50 ans, une véritable tradition de danse contemporaine avec des danseurs qui souvent se forment à l'étranger mais qui reviennent toujours. C'est également un pays qui a ses propres écoles de formation et qui a souvent invité Martha Graham. Cet engouement pour la danse, vient probablement de la volonté de lutter contre un isolement et de s'ouvrir au monde. Israël est un pays qui fait preuve d'une très grande ouverture d'esprit en matière de danse, il est aujourd'hui au niveau de grandes créations internationales.
Pour vous, la danse aujourd'hui doit compter avec la création israélienne ?
C'est indéniable. La danse contemporaine israélienne est très originale, pleine d'une énergie très particulière. A tel point que Tel Aviv a sa Maison de la Danse Suzanne Dellal Center qui développe une programmation et un soutien de production important à cette danse.
Dans ce pays, la danse est un véritable choix. Les artistes (et ceux qui les aiment) ont envie de s'en sortir. Ils se battent contre les religieux, les intégristes, tous ceux qui les empêchent de danser et c'est un combat permanent qui ne remet pas en cause leur fierté d'israélien. Ils ont une conception d'ouverture avec le monde arabe. La compagnie la plus célèbre actuellement est Batshéva créée par Batchéva de Rodshild et qui a pris un tournant très contemporain avec la venue en son sein de Ohad Naharin. Le vivier de chorégraphes et danseurs se trouve essentiellement à Tel Aviv, avec 2 écoles, Batshéva et Kiboutz.
Il faut également rappeler que les 4 spectacles de la Biennale font partie d'une manifestation Israël au Miroir des Artistes organisée en France par différents Ministères et dont l'objectif est bien de les faire connaître au travers d'une tournée.
Quels sont les compagnies présentes à cette Biennale ?
La première, est la compagnie Barak Marshall qui présente 2 spectacles. Barak Marshall a un père américain et une mère yéménite, Margalit Oved, un véritable phénomène. Une danseuse, chanteuse, musicienne et professeur à l'Université de Berkeley. Elle fait partie de tous les spectacles de son fils. Barak, lui est un superbe danseur qui prend l'énergie dans le sol, toute sa danse est très physique, très facile d'accès. Il y a dans la musique de ses spectacles un mélange de musique traditionnelle, chants arabes ou juifs, d'Europe Centrale.
Il présente deux pièces : Aunt Leah et Emma Goldman's Wedding et parle de ce désir d'ouverture, de rencontre, du refus de l'enfermement. (dans ses spectacles, la mère chante en arabe même lorsqu'ils sont sur une scène israélienne). Après la biennale, Il fait une tournée en Europe et il est évident qu'il va s'imposer sur le marché mondial. (A Bagnolet, il a ramassé tous les prix : meilleur espoir, meilleure compagnie, et même un prix d'honneur pour la mère..).
La deuxième, c'est Batsheva Dance Compagny, numéro un des compagnies en Israël, elle est aujourd'hui de niveau mondial. Grâce à ses nombreuses tournées, elle donne une image très forte de la danse contemporaine israélienne à travers le monde. Ses pièces sont reprises dans toutes les compagnies internationales. Son travail est extrêmement provocateur (contesté bien sûr) sur la politique, la sexualité, les rapports homme/femme, très physique aussi. Les spectacles font scandale mais il y a un public. De Jérusalem à Tel Aviv, la compagnie est accueillie de manière très différente. Mais la jeunesse aime et défend ses créations, contrairement aux partis religieux qui rejettent de toute façon, les corps montrés. La compagnie était programmée pour les 50 ans d'Israël mais les religieux ont exigé qu'ils partent.
Le spectacle de la Biennale Anaphase va forcément susciter des réactions car il s'attaque à beaucoup de tabous israéliens, certaines scènes sont très crues, la musique est très rock... Il faut absolument les voir !
La troisième, Inbsal Pinto présente Wrapped dans l'esprit de Castafiore. Il s’agit d’un spectacle bourré d'humour, avec l'accent mis sur les costumes, les décors qui sont très théâtraux. Un spectacle très dansé, inventif, un vrai petit bijou, très aérien, très jubilatoire.....
Et la quatrième, Llat Dror, Nir ben Gal présente The Dance Of Nothing. Ce couple de danseurs est déjà un couple dans la vie. Ils sont très soutenus dans leurs créations par le Théâtre de la Ville. Leur travail traite souvent de la violence. La danse est inspirée de la dance/contact, très théâtralisée, avec des effets sonores, des accessoires. Ils ont beaucoup travaillé sur les rapports hommes/femmes et ont fait un scandale avec une création qui traitait des interrogations policières en Israël. La pièce présentée ici est une coproduction avec Angers, une pièce plus douce. Il y a sur scène un four à pain symbole du rapport humain, du processus de paix, qui dit clairement son souhait d'un rapprochement avec les palestiniens. La musique est arabe, elle est interprétée par des musiciens arabes vivant en France.
Et faire découvrir la danse méditerranéenne cela vient de quel désir ?
La danse s'est peu développée dans les pays méditerranéens. C'est un combat de tous les jours. Tous ces artistes sont profondément méditerranéens et ils ont le réel désir de faire mieux connaître et mieux comprendre la culture de leur pays.
D'autre part aucun programmateur ne s'intéresse à la Méditerranée. Il n'y a qu'à voir le peu de production du sud de l'Europe. Un exemple, celui des compagnies grecques qui sont présentes à la Biennale. Elles existent depuis 10 ans et viennent en Europe pour la première fois.
Le titre de Méditerranea est d'une volontaire féminisation. C'est un hommage à la femme méditerranéenne qui se bat pour la liberté. On sait tous l'importance du rôle de la mère (juive, italienne, égyptienne). Elle est un dernier rempart contre l'intégrisme.

Martine Pullara