Une
ligne imaginaire sépare et unit en même temps les sites
méditerranéens. Une ligne de doubles qui tantôt
s'attirent, tantôt se repoussent. Les pôles magnétiques
positifs et négatifs, riches et pauvres, nord et sud rentrent
en conflit, s'embrasent et s'embrassent en même temps pour ainsi
neutraliser et annuler cette séparation artificielle. La Méditerranée
n'a rien d'un bloc homogène ou bipolaire. Au contraire, une
multitude de foyers distincts jonchent les rives du Mare Nostrum avec
une intensité variable. Les braises algériennes, le
grisou palestinien, les tisons bosniaques et les étincelles
chypriotes se reflètent pâlement dans les eaux agitées
et cohabitent avec l'éclatante luminosité millénaire
d'une Méditerranée qui bâtit, s'agite et crée.
La 8ème Biennale de la Danse de Lyon canalise ce flux lumineux
qui nous vient du sud. Le couper par une décision politique
reviendrait à éteindre la lumière de Lyon qui
a, plus que jamais, besoin d'éclairage. Le faisceau d'un projecteur
permet de voir plus loin et de raccourcir ainsi le chemin qui sépare
deux cultures distinctes. La rencontre déclenche alors une
réflexion sur les similitudes au sein même des différences
culturelles.
Dans ce jeu des rencontres de doubles réunissons la ville la
plus française d'Espagne, Barcelone, avec la ville la plus
espagnole de France, Marseille. Le calcaire de la corniche marseillaise
dégage une réverbération blanche qui n'arrive
pas à irradier les ombres brunes des étroites ruelles
du quartier gothique de Barcelone. Et pourtant ces deux femmes dissemblables,
la Carmen provençale et la Madame Bovary catalane, baignent
dans les mêmes eaux du Golfe de Lyon. La spontanéité
naturelle de l'Estaque donne naissance aux films réalistes
et engagés de Robert Guédiguian et de Paul Carpita.
Barcelone ne s'engage qu'en tant que spectateur cinéphile qui
se regarde que trop timidement dans El Amante Bilingüe, film
tiré du roman de Juan Marsé qui, avec Manuel Vázquez
Montalbán, Quim Monzó et Francisco Casavella, constituent
l'élite des chroniqueurs de la spécificité catalane.
Marseille a plus de mal à aller aussi loin dans la littérature
introspective préférant s'abandonner aux intrigues des
polars noirs dans la ville blanche. Il en va de même pour le
rap qui, sous des apparences rythmiques plaisantes, cache des histoires
urbaines dures et tragiques. Ce n'est pas un hasard si I AM a intitulé
un de ses albums Ombre est Lumière entamant ainsi un regard
lucide sur la dualité phocéenne. Sous la surface plaisamment
kitsch du Je Danse le Mia se cachent des réalités sociales
difficiles.
I AM, le photographe d'une ville en noir et blanc. Et multicolore.
A Marseille, la Fiesta des Sud agglutine tous les ans le raï,
le rap, les musiques méditerranéennes et africaines
qui convergent dans cette ville carrefour. Barcelone s'adonne plutôt
aux joies des avant-gardes musicales dans la lignée de son
goût pour les avant-gardes plastiques (le nouveau musée
d'art contemporain MACBA). SONAR le jeune festival de musiques nouvelles
et électroniques matérialise des inquiétudes
techno palpables dans la flopée de clubs et de DJ's. Quant
au flamenco on assiste à un renouveau du genre grâce
au travail de jeunes danseurs et musiciens vivant leur culture flamenca
dans le contexte catalan. Là aussi, la cohabitation de cultures
engendre des métamorphoses positives. La société
catalane se trouvant ainsi au milieu d'une croisée de chemins
(doit-elle généraliser le catalan ou conserver le bilinguisme
?) a trouvé le garde-fou qui met des limites aux ambitions
nationalistes. Albert Boadella, acteur et metteur en scène,
est heureusement là pour saupoudrer avec les armes du ridicule
et de la dérision la pensée politique excessivement
nationaliste du président du gouvernement autonome catalan
Jordi Pujol. Le théâtre fait à Marseille devrait
s'inspirer de cette radicalité de ton pour s'attaquer avec
encore plus de virulence aux projets d'atrophie culturelle envisagés
par le FN. Seul le Sous-Marin de Vitrolles et le directeur de Châteauvallon
ont vraiment donné un coup de poing sur la table. Dans la situation
actuelle il faut que tous les acteurs culturels du pays dépassent
le stade de l'indignation pour passer à celui de l'action.
Régis
Galbas
Du
10 au 29 Septembre, Lyon redevient capitale internationale de la danse.
Si les surprises de la dernière Biennale, Aquarela do Brasil,
avaient été somptueuses celles de cette année
risquent bien de nous donner un nouveau bonheur... Celui de découvrir
des terres et des danses largement inconnues et qui ont pour dénominateur
commun, la couleur bleue, bleue Méditerranée
Le
Maroc, l'Espagne, la Tunisie, l'Algérie, la Grèce, le
Liban, la France, Israël, l'Egypte, l'Italie... autant de pays
pour cette 8ème Biennale au nom de Méditerranea.
Dans cette extraordinaireprogrammation, on découvre plusieurs
spectacles de danse israélienne.
Guy
Darmet, le directeur artistique de la Biennale, nous explique ce choix
et nous parle des quatre créations présentées.
Dans la programmation de cette biennale, il y a 4 spectacles
israéliens, cela signifie-t-il l'émergence réelle
d'une danse israélienne ?
Israël est un des pays les plus intéressants en création
contemporaine. Il y existe depuis 50 ans, une véritable tradition
de danse contemporaine avec des danseurs qui souvent se forment à
l'étranger mais qui reviennent toujours. C'est également
un pays qui a ses propres écoles de formation et qui a souvent
invité Martha Graham. Cet engouement pour la danse, vient probablement
de la volonté de lutter contre un isolement et de s'ouvrir
au monde. Israël est un pays qui fait preuve d'une très
grande ouverture d'esprit en matière de danse, il est aujourd'hui
au niveau de grandes créations internationales.
Pour vous, la danse aujourd'hui doit compter avec la création
israélienne ?
C'est indéniable. La danse contemporaine israélienne
est très originale, pleine d'une énergie très
particulière. A tel point que Tel Aviv a sa Maison de la Danse
Suzanne Dellal Center qui développe une programmation et un
soutien de production important à cette danse.
Dans ce pays, la danse est un véritable choix. Les artistes
(et ceux qui les aiment) ont envie de s'en sortir. Ils se battent
contre les religieux, les intégristes, tous ceux qui les empêchent
de danser et c'est un combat permanent qui ne remet pas en cause leur
fierté d'israélien. Ils ont une conception d'ouverture
avec le monde arabe. La compagnie la plus célèbre actuellement
est Batshéva créée par Batchéva de Rodshild
et qui a pris un tournant très contemporain avec la venue en
son sein de Ohad Naharin. Le vivier de chorégraphes et danseurs
se trouve essentiellement à Tel Aviv, avec 2 écoles,
Batshéva et Kiboutz.
Il faut également rappeler que les 4 spectacles de la Biennale
font partie d'une manifestation Israël au Miroir des Artistes
organisée en France par différents Ministères
et dont l'objectif est bien de les faire connaître au travers
d'une tournée.
Quels sont les compagnies présentes à cette Biennale
?
La première, est la compagnie Barak Marshall qui présente
2 spectacles. Barak Marshall a un père américain et
une mère yéménite, Margalit Oved, un véritable
phénomène. Une danseuse, chanteuse, musicienne et professeur
à l'Université de Berkeley. Elle fait partie de tous
les spectacles de son fils. Barak, lui est un superbe danseur qui
prend l'énergie dans le sol, toute sa danse est très
physique, très facile d'accès. Il y a dans la musique
de ses spectacles un mélange de musique traditionnelle, chants
arabes ou juifs, d'Europe Centrale.
Il présente deux pièces : Aunt Leah et Emma Goldman's
Wedding et parle de ce désir d'ouverture, de rencontre, du
refus de l'enfermement. (dans ses spectacles, la mère chante
en arabe même lorsqu'ils sont sur une scène israélienne).
Après la biennale, Il fait une tournée en Europe et
il est évident qu'il va s'imposer sur le marché mondial.
(A Bagnolet, il a ramassé tous les prix : meilleur espoir,
meilleure compagnie, et même un prix d'honneur pour la mère..).
La deuxième, c'est Batsheva Dance Compagny, numéro un
des compagnies en Israël, elle est aujourd'hui de niveau mondial.
Grâce à ses nombreuses tournées, elle donne une
image très forte de la danse contemporaine israélienne
à travers le monde. Ses pièces sont reprises dans toutes
les compagnies internationales. Son travail est extrêmement
provocateur (contesté bien sûr) sur la politique, la
sexualité, les rapports homme/femme, très physique aussi.
Les spectacles font scandale mais il y a un public. De Jérusalem
à Tel Aviv, la compagnie est accueillie de manière très
différente. Mais la jeunesse aime et défend ses créations,
contrairement aux partis religieux qui rejettent de toute façon,
les corps montrés. La compagnie était programmée
pour les 50 ans d'Israël mais les religieux ont exigé
qu'ils partent.
Le spectacle de la Biennale Anaphase va forcément susciter
des réactions car il s'attaque à beaucoup de tabous
israéliens, certaines scènes sont très crues,
la musique est très rock... Il faut absolument les voir !La
troisième, Inbsal Pinto présente Wrapped dans l'esprit
de Castafiore. Il sagit dun spectacle bourré d'humour,
avec l'accent mis sur les costumes, les décors qui sont très
théâtraux. Un spectacle très dansé, inventif,
un vrai petit bijou, très aérien, très jubilatoire.....
Et la quatrième, Llat Dror, Nir ben Gal présente The
Dance Of Nothing. Ce couple de danseurs est déjà un
couple dans la vie. Ils sont très soutenus dans leurs créations
par le Théâtre de la Ville. Leur travail traite souvent
de la violence. La danse est inspirée de la dance/contact,
très théâtralisée, avec des effets sonores,
des accessoires. Ils ont beaucoup travaillé sur les rapports
hommes/femmes et ont fait un scandale avec une création qui
traitait des interrogations policières en Israël. La pièce
présentée ici est une coproduction avec Angers, une
pièce plus douce. Il y a sur scène un four à
pain symbole du rapport humain, du processus de paix, qui dit clairement
son souhait d'un rapprochement avec les palestiniens. La musique est
arabe, elle est interprétée par des musiciens arabes
vivant en France.
Et faire découvrir la danse méditerranéenne
cela vient de quel désir ?
La danse s'est peu développée dans les pays méditerranéens.
C'est un combat de tous les jours. Tous ces artistes sont profondément
méditerranéens et ils ont le réel désir
de faire mieux connaître et mieux comprendre la culture de leur
pays.
D'autre part aucun programmateur ne s'intéresse à la
Méditerranée. Il n'y a qu'à voir le peu de production
du sud de l'Europe. Un exemple, celui des compagnies grecques qui
sont présentes à la Biennale. Elles existent depuis
10 ans et viennent en Europe pour la première fois.
Le titre de Méditerranea est d'une volontaire féminisation.
C'est un hommage à la femme méditerranéenne qui
se bat pour la liberté. On sait tous l'importance du rôle
de la mère (juive, italienne, égyptienne). Elle est
un dernier rempart contre l'intégrisme.
Martine
Pullara