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1998

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  SEPTEMBRE N°30  



 

Borah Bergman
Enfin un piano à queue au Pez Ner !

Le Pez ner s’est déjà révélé à plusieurs reprises comme le lieu idéal pour accueillir des musiciens issus de cette musique qu’on peut encore appeler le jazz mais qui n’a que peu de rapport avec les messes de Wynton Marsalis. Celle qu’ont toujours jouée Louis Amstrong, John Coltrane, Chet Baker ou Albert Ayler et encore Anthony Braxton ou Tim Berne aujourd’hui, par forcément du free jazz, loin de là, mais une musique toujours en mouvement depuis ses débuts noirs américains il y a près d’un siècle... D’où vient cette certitude d’entendre parfois du jazz et pas de la musique improvisée ou contemporaine ? Peut-être simplement d’une petite couleur blues ou d’une pulsation rythmique qui n’a rien à voir avec celle du rock par exemple, sans parler de la notion ringarde de swing utilisée à tort et à travers (le fameux : “ça swingue pas, ce n’est pas du jazz”). En tous cas, que ce soit le duo acoustique d’Assif Tsahar avec Susie Ibarra ou l’un des derniers concerts du batteur Dennis Charles avec Thomas Borgman et Wilber Morris, ce furent de très grands moments jazz vécus l’année dernière au Pez ner (équipé pour ces occasions de fauteuils très appréciables !).
Il n’est pas question d’arrêter et le concert du 21 s’annonce comme un événement avec la venue de Borah Bergman. Si le jazz se caractérise aussi par une kyrielle de musiciens injustement méconnus (Dewey Redman, Julius Hemphill, Sam Rivers...) le pianiste Borah Bergman est franchement inconnu en Europe. C’est pourtant l’un des rares à avoir envisagé l’après Cecil Taylor. Les grands pianistes se distinguent souvent par leur usage de la main gauche : les pompes de Fatz Waller, les accords de Bud Powell, les arpèges de Bill Evans ou les nappes de Mc Coy Tyner, Borah Bergman lui, ne se limite pas à une main gauche qui accompagne les digressions de la droite, ses deux mains sont totalement indépendantes. Chacune peut jouer la mélodie et si la droite s’y colle, la gauche se fait un malin plaisir à parasiter l’autre, comme des taches sur une peinture, ces blessures rendent sa musique bouleversante. Cela peut être éprouvant mais il faut oser s’immerger dans ce dialogue parfois tumultueux pour y découvrir le lyrisme de Borah Bergman. Habitué des duos, sa puissance lui permet de rivaliser sans peine avec des batteurs comme Andrew Cyrille (The Human Factor) ou Hamid Drake (Reflections on Ornette Coleman), il a également croisé les saxophonistes Evan Parker dans le furieux Fire Tale ou Roscoe Mitchell dans le très intimiste First Meeting.
Au Pez ner il sera avec le saxophoniste alto et soprano Oliver Lake. Fondateur du World Saxophone Quartet en 1976 avec David Murray, Hamiet Bluiett et Julius Hemphill (ce dernier sera remplacé depuis sa mort par John Purcell), il fait partie de la loft generation des années 70, celle qui s’implique politiquement, du Black Artist Group à l’AACM de Muhal Richard Abrams. Mais ses multiples talents lui font déborder le cadre du jazz, vers le reggae avec le groupe Jump Up, la musique contemporaine avec le Kronos Quartet ou le rock avec Lou Reed, il a même été sollicité par Björk. Jouer avec Bergman pose certainement des problèmes, difficile à suivre tant son jeu peut être rapide et dense, le pianiste n’est vraiment pas un adepte des jeux question réponse un peu niais auxquels se résument parfois les duos, une solution serait de hurler dans le sax en rivalisant d’énergie, chose que Oliver Lake sait faire mais cet héritier de Jackie Mc Lean aime trop jouer de son instrument pour s’arrêter à ce genre de clichés. Décidément ce duo n’est pas simple mais le bonheur qu’il devrait procurer à ceux qui prendront la peine de l’écouter sera évident

Vincent Domeyne