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1997

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L'Usage de la vie

  DECEMBRE N°22  


Brigitte Enguerrand©

 

L'Usage de la vie

L’écriture sert à imposer son irréductibilité face à la réalité - La réalité sert à faire de la littérature et non le contraire - La littérature ne sert pas à faire rire, ni à raconter, ni à expliquer - La littérature sert à faire de la littérature - Ça sert à savoir où on se trouve - Ça sert à aimer la vie, tout ce qui traîne dans la vie...
Ainsi parle Christine Angot le soir de la représentation de l’Usage de la vie à la Chartreuse de Villeneuve les Avignon, nous sommes le 14 novembre pendant la rencontre qui a lieu avant la pièce. Elle réaffirme à plusieurs reprises son besoin de vivre pour la littérature, par la littérature. Quelque chose de viscéral : la littérature sert à faire de la littérature. Christine Angot semble sûre d’elle, sûre de son écriture, mais son exigence se fait toujours dans le doute. Elle brouille les pistes et écrit sur la réalité, sur cette frontière imperceptible que peuvent être la réalité et la fiction. La fiction n’est intéressante que si elle utilise la réalité. Les écrivains ne devraient jamais cesser d’écrire leur vie en fait. Avec le doute qui plane. Sur la vérité.
Ce texte sent le souffre, viscéral certes, polémique bien évidemment. Comment pourrait-il en être autrement, puisqu’après le spectacle personne n’est capable d’en parler, mais que quelques heures après, cet Usage de la vie n’en finit pas de revenir. Il revient le lendemain et sûrement pour longtemps, car ce texte de femme, ce texte narcissique, ce texte intime, qui dit d’une façon contemporaine l’interdit social : l’inceste. Ecrire son vécu afin que les autres sachent.
L’Usage de la vie est une commande d’écriture à Christine Angot par Elisabeth Macocco, plusieurs années autour du texte pour toutes les deux. Pour Elisabeth Macocco cette rencontre se fit lors de lectures, une sorte de choc face à cette écriture. Qui pourrait rester indifférent à ces phrases, à cette littérature réelle. Même si certains sortent pendant le spectacle, même si ce texte provoque une polémique : haine-amour. Tout dire, comme une mise à nu. L’obsession d’une vérité impudique. Faut-il s’accommoder de la réalité ?
Dominique Lardenois va servir le texte par une mise en scène tout aussi contemporaine que le texte. Elisabeth Macocco est sur scène cheveux courts, lunettes de soleil, imperméable blanc. Elisabeth Macocco/Christine Angot. Ressemblance évidente tout à coup, pourtant si loin dans la réalité. Un monologue qui frappe, qui ébranle le spectateur. Vidéo-musique-rythme. Une sorte de longue poussée dans la littérature : J’ai peut-être failli moi aussi passer du côté de ceux qui écrivent des fictions. Du côté des salauds qui sont tellement satisfaits de traiter leur vie avec des pincettes, avec cette distance. J’ai peut-être failli passer de l’autre côté du sensible en fait. La mise en scène est d’une belle efficacité, la vidéo accompagnant le texte, appuyant l’action. Un théâtre contemporain qui n’emprunte pas la vidéo comme accessoire, au même titre que la musique d’ailleurs. L’image est là pour accompagner la comédienne dans son parcours. La phrase de Godard dite par Godard en bande son, les claquements sonores, les foules sur l’écran, ces images qui peuvent paraître confuses, sont pourtant d’une grande lisibilité. Cette présence du père, d’abord une empreinte au sol, puis physique de Jean-Marc Avocat, comme un bloc. L’univers sonore prend sa place comme des balles. Un décor réduit au minimum et pourtant d’une réelle présence, la lumière déploie ses touches sur la scène ou sur l’écran. On retrouve l’univers de Dominique Lardenois, ambiance musicale, des images quelques fois d’un bel onirisme, certains passages où la vidéo fait union avec Elisabeth Macocco et le texte. Il y a un choix évident à le donner dans sa forme brute, sans emballage superflu, comme une offrande de l’auteur au spectateur. Elisabeth Macocco ne s’est pas laissée prendre au jeu facile de la colère, car ce texte est avant tout un cri de colère, elle donne ce texte troublant, avec respect. C’est du théâtre contemporain, de la littérature en toute lettre qui n’épargne pas le spectateur, du texte, un vrai texte d’auteur.

Bruno Pin