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  SEPTEMBRE N°19  


Piero Tauro©

 

Maguy Marin

Maguy Marin est née le 2 juin 1951. Chorégraphe, elle dirige depuis 1984 sa propre compagnie de renommée mondiale, en renouvelant toujours les expériences et les rencontres. Son engagement d’artiste (généreux et sincère) l’amène aujourd’hui à un projet de culture qui serait “agir ensemble”.
Situé entre les immeubles de la Gravière et le quartier résidentiel de Sainte Foy Lès Lyon “Le Ramdam” ouvre ses portes. Ancienne menuiserie réaménagée par un collectif d’artistes et d’amis. Entouré de verdure, le bâtiment de 700 m2 accueille de nombreuses possibilités, son studio de danse et son plateau de 264 m2. Des bureaux, salle de repas, sanitaires et salle de son, vont permettre de recevoir des artistes.

Rendez-vous fut pris avec Maguy Marin entourée d’autres protagonistes, tels Denis Mariotte (musicien/compositeur) et Laurent Frick (un des musiciens de Chef Menteur) pour visiter ce lieu “Le Ramdam” ouvert sur les disciplines du spectacle vivant.

L’idée du lieu ?
Maguy Marin : Contredire ce que les gens pensent sur la culture, que c’est un gouffre à subvention. Je suis persuadée que les artistes peuvent faire une économie et faire vivre des gens, créer des emplois. Je pense que cet endroit peut en créer.
Quelle est l’intention de ce lieu ?
Denis Mariotte : Dans l’idée, ce serait un lieu de résidence, pour que des artistes puissent s’y sentir bien. Un lieu de création. Un endroit où ils pourraient travailler un mois, deux mois sur une création, faire des rencontres à la suite de ces résidences. Que l’artiste puisse faire voir le fruit de son travail à un public, mais aussi à des programmateurs de salles. On ne peut pas parler de programmation, mais tous les trois mois faire des rencontres d’artistes.
Ce serait le résultat du travail qui s’est passé ici ?
M. M. : Pas forcément, mais ce serait aussi cela, faire se rencontrer les gens, un peu comme une grande fête.
Accueillir la danse, le théâtre et la musique ?
M. M. : Oui, mais aussi un lieu de parole, je pense que l’on peut travailler sur un sujet qui nous semble important, pas intéressant, mais important. Discuter en mangeant, en buvant et puis de temps en temps des petites choses qui se passent. Quelque chose d’assez informel en fait. Je crois qu’il est important de garder un côté non informatisé, laissant aux gens la possibilité de passer, de se balader, d'être là.
D. M. : C’est vrai que pour le moment, nous avons un peu de mal, car nous avons nos métiers, c’est quelque chose que l’on s’est rajouté. On ne peut pas y consacrer tout le temps qu’il faudrait. Notre intention c’est de se faire aider par des gens au niveau de l’association que nous allons fonder autour de ce lieu. Cette association sera pilotée par un collectif d’artistes, des gens que l’on connaît, qui pourraient apporter leurs idées et leurs pierres à l’édifice. Des artistes et des gens non artiste aussi.
Laurent Frick : Avoir des gens qui ont un regard extérieur, ça ne peut qu’être intéressant.
M. M. : Qu’ils soient des artistes dans le sens d'artisans.
un lieu très ouvert ?
M. M. : Je pense que ce ne sera pas ouvert à tout vent non plus. Il y aura des démarches plus ou moins intéressantes, en fait ça va se restreindre à l’état d’esprit des gens qui auront demandé à bosser avec nous. Forcément il y aura des choix subjectifs du travail qui s’y fera. Des choses qui sont très valables au niveau de l’exigence mais qui en même temps n’ont pas les portes des salles institutionnelles ouvertes, car justement le caractère de leur travail n’est pas public, pas commercialisable.
Une des difficulté doit être la gestion d’un tel lieu ?
D. M. : Il faut que nous trouvions matériellement le fonctionnement effectif de ce lieu. Il y a des idées à trouver au niveau du coût de ce dernier, l’idée du lieu de résidence est très bien, mais il faut aussi qu’à travers cet endroit, la vie sociale de l’artiste s’affiche. Comment il se gère ? comment on peut la mettre en pratique ? On parlait de rentable, comment on pourrait avec des gens de l’extérieur, faire que les gens puissent éventuellement payer leur résidence par leur travail, en animant des stages, des ateliers. C’est avec la pratique, pas à pas, on va se planter, tâtonner.
M. M. : On se sent la force de pouvoir faire une réalisation par trimestre, sur trois ou quatre jours. Organiser pour le mois de décembre un petit événement après une résidence qui aura eu lieu ici, et voir comment petit à petit ça peut devenir une économie. En tant que Maguy Marin, je ne me sens pas de faire décembre, mars et juin.
L. F. : On va jeter des trucs dans la mare, on va voir ce qui se passe, on en tirera des conclusions.
M. M. : Essayer de ne pas trop se planter au niveau fric. Je pense qu’au niveau des idées il y en aura.
Quand tu parles de stage, ça veut dire que ce sera aussi un lieu de formation ?
M. M. : C’est plus au niveau des rencontres, des choses du savoir, des gens qui peuvent apprendre leurs connaissances à d’autres et vis et versa. Nous aimerions que ce ne soit pas qu’un lieu de consommation culturelle, mais aussi un endroit amusant.
Un lieu populaire ?
D. M. : Oui, un lieu convivial, montrer que les artistes ne sont pas que des gens chiants, qu’ils savent s’amuser, qu’ils peuvent discuter.
Un endroit comme celui-là n’existe pas dans la région ?
M. M. : Non, à Marseille il y a la friche la Belle de Mai, mais elle a un côté médiatique qui me gêne un peu, branché, alternatif, je ne vois pas ce lieu comme ça. C’est pour cela que j’ai toujours un peu de réticences à faire de la publicité autour de cet endroit.
C’est une envie qui date de longtemps, et par rapport au travail de ta compagnie, ça va être énorme ?
M. M. : Oui, c’est une projection de quelque chose d’un peu utopiste là-dedans. Déjà de monter une compagnie c’est une projection de l’utopie. Se mettre à faire quelque chose ensemble, le faire vivre à l’intérieur d’un groupe, partager des moments, que ça se passe à peu près bien, avec tout ce que ça veut dire. Les limites à ne pas franchir quand tu travailles en groupe; c’est un apprentissage de la vie. Je crois que ce lieu vient un peu en prolongement de ça, simplement plutôt que de rester en famille entre dix personnes à essayer de trouver une façon de fonctionner qui soit bien pour tout le monde, créative, le mieux c'est de s’ouvrir à d’autres. Des gens que l’on ne connaît pas trop, voir comment ça peut fonctionner autrement. C’est vrai que quelque part c’est un petit rêve.
Par rapport à ton travail de chorégraphe, tu penses que tu seras assez présente ?
M. M. : De toute façon, je ne l’ai pas pris pour moi. J’avais de l’argent, la vérité est là, j’avais envie de faire cette chose-là. C’est pour tenter une expérience un petit peu au-delà de la compagnie, parce qu’avec cette dernière ça a pris très longtemps pour arriver à travailler d’une façon plus collective. Ici, je n’ai pas plus de parole que Denis, Laurent ou Guigou, ou des gens qui vont bosser dessus, on est tous à égalité. J’espère bien qu’ils prendront le relais, ça devrait fonctionner un peu comme ça. Des gens vont proposer des choses, si le projet nous plaît, on va se fixer autour et faire qu'il existe. Je pense que ça ne va pas me prendre trop de temps, par contre profiter de ma notoriété pour que ça fonctionne mieux, là je suis tout à fait d’accord pour le faire. Quand il faudra faire déplacer des gens qui ne se déplaceraient pas pour tartempion, mais qui se déplaceront parce que Maguy Marin présente ... (rires)
Combien êtes-vous à travailler sur ce lieu ?
D. M. : Une quinzaine, mais nous espérons qu'il sera évolutif. L’intérêt c’est qu’il soit souple.
M. M. : C’est vrai qu’il y a des gens dans ce collectif qui n’habitent pas Lyon, qui forcément seront moins présents. Certains sont à Lyon et pourront prendre en charge plus facilement le quotidien.
L. F. : À priori, c’est quand même de fonctionner à partir d’une idée proposée par quelqu’un, un peu personnelle, à laquelle le collectif va adhérer, il va falloir s’adapter.
D. M. : Le fait que quelqu’un lance une idée et que les autres servent cette idée, qu’ils font partie de la chose tout en étant au service de cette idée. J’aime bien cette position, celle où des gens m’aident et celle d'aider des gens sur une idée. Un groupe pour le moment, c’est comme cela que ça fonctionne.
M. M. : Il y a déjà les gens qui ont construit le lieu, des gens que Denis ou moi avions rencontrés ou que nous connaissions.
Le lieu a repris ses activités depuis quand ?
M. M. : Depuis mars/avril et nous essayons de trouver une solution pour qu’en septembre nous ne nous trouvions pas dans la même situation que l’an passé, fermer le lieu par manque de chauffage. Le chauffage est installé, il faut pouvoir le financer.
M. M. : le chauffage et l’électricité c’est 5500 Fr. par mois, c’est pas cher pour un lieu comme ici, mais nous sommes face à cette problématique. On ne défend pas quelque chose “de tout privé”, on sait très bien que la culture n’est pas toute rentable, c’est juste pour offrir d’autres pistes et montrer aux gens qu’il y a d’autres façons de faire, moins chères, tout aussi efficaces.
Le financement reste toujours finalement le gros problème ?
M. M. : D’une façon très intuitive, c’est aussi une espèce d’inquiétude de : où va la culture aujourd’hui en France ? C’est une des raisons qui nous a fait acheter ce lieu. Pas très réfléchi au départ, mais il vaut mieux être sûr de pouvoir fonctionner quoi qu’il en soit, et comme on en aura envie. C’est à dire en disant ce que l’on voudra dire, plutôt que d’être assujetti à une mairie, à des responsables politiques qui ont leurs choix aussi. Maintenant que la gauche est passée, nous allons voir ce que ça va donner. Mais c’est vrai que ces dernières années, il y a quelque chose qui se resserre très fort. Tu sens insidieusement une pression, même si ce n’est pas fait ouvertement. Près des directeurs de salles c’est incroyable, la Maison des Arts de Créteil, si tu as envie d’inviter des gens qui ne sont pas connus, ça pose un problème, si le spectacle n’est pas abouti au sens public, mais qu’il est valable et qu’il mérite d’être présenté, c'est eux qui peuvent le faire. Ils hésitent à cause du remplissage de la salle, ils ont des comptes à rendre. On demande à la culture de comptabiliser, au niveau de la confiance ça s’est émoussé considérablement. C’est vrai qu’en discutant avec les gens autour de Lyon, dans la mesure où il y a la Maison de la Danse qui prend en charge la danse, les salles ont complètement démissionné sur des programmations de danse. À côtoyer ce genre de chose, on a envie de faire ce que nous faisons ici. C’est un petit signe, si les gens ne se mobilisent pas un peu eux-mêmes pour commencer à créer des groupes, s’il n’y a pas une prise en charge de la part des gens pour créer des mouvements, mettre les politiques devant des faits accomplis : Là il y a dix personnes qui bossent, on fait ça. Socialement ça a une portée aussi, les mettre devant leurs responsabilités, à ce moment-là l’argent devient quelque chose qui sert à la communauté. Il y a une espèce d’attentisme, je le vois par rapport à la danse, il y a eu en 81 une politique de la gauche en notre faveur, et j’en ai profité comme d’autres. Après cinq ou six ans, les gens proposent des projets avant d’avoir remué le petit doigt, à dire voilà j’ai besoin de tant d’argent. Ils attendent le fric, bougez-vous le cul, après allez demander. Tu te rends compte aujourd’hui que les lieux qui ont réussi ce sont ceux qui ont commencé à faire les plâtres.
D. M. : Ce que j’ai envie de demander aux gens, même si nous avons des idées nouvelles, c’est que ce soit à eux d’amener des idées et de la matière.
M. M. : Il faut d’une certaine façon être un peu gonflé, il ne faut pas qu’ils attendent, il faut qu’ils proposent. Ça se passe déjà, ça ne va pas être plus visible que maintenant, sauf qu’à un moment donné, il se passera quelque chose sur trois jours.
Pourquoi avoir choisi d’installer “Ramdam” ici ?
M. M. : J’y habite, donc c’est plus facile. Le fait que je réside à Lyon m’a permis de me rendre compte du désert au niveau de la danse, je ne sais pas, je pense qu’il y a plus de diversité dans le domaine de la musique. En danse c’est une déprime constante. Ce n’est pas un hasard si c’est à Lyon que les danseurs ont monté le “Creuset” (lieu de travail du danseur professionnel). Si je veux prendre un cours de danse à Lyon, je suis dans la merde, il n’y a pas de lieu.
Qu’en est-il du projet de Rillieux ?
M. M. : J’ai le projet de venir m’installer avec la compagnie et le Centre National dans le quartier de la Velette. C’est un quartier qui est en impasse, avec deux tours, c’est un peu squatté, les gens s’en vont parce que c’est détérioré. Le maire s’est posé la question “que faire pour que ça vive ?”. Après plusieurs projets d’entreprises, ils sont finalement arrivés à la culture, pour communiquer avec les gens, ils connaissaient un peu mon envie de faire ce travail-là. Au début j’y suis allée pensant m’investir individuellement, voir comment je pourrais travailler là. De fil en aiguille, nous avons pensé à la compagnie, j’ai fait un projet. Le ministère était partant pour subventionner le projet comme un centre national. Le maire étant d’accord pour financer en partie, il a fallu trouver d’autres financements, il a fait appel à ses collègues de l’est lyonnais, Bron, Villeurbanne, saint-Priest et Décines, qui vont marcher dans le projet.
À partir de quel moment prendra forme votre installation ?
M. M. : Ce projet doit démarrer en janvier 98. Ils vont casser l’intérieur de cette tour. Faire un studio de répétition pour la compagnie, il y aura un studio en bas qui sera ouvert sur l’extérieur, avec des petits gradins pour que les gens puissent venir voir les présentations. Des studios de musique, il y aura une compagnie de théâtre de rue qui s’appelle Skenée qui travaille déjà sur Rillieux, qui aura aussi des locaux là-bas. Nous allons continuer notre travail de création, associé à un travail de terrain, sur les lieux, MJC, maisons de quartiers, chez les enfants, le hip-hop aussi. Dernièrement j’étais à Créteil et à saint-Priest, il se passe quelque chose d’assez extraordinaire, on s’en fout que ce soit du hip-hop, mais presque tous les jeunes des quartiers font de la musique et de la danse. Ça brasse des gens différents, des beurs, des japonais, des blancs... tout ce petit monde s’agite, c’est assez fort. C’est un autre projet.
Quand trouveras-tu le temps d’une création avec ta compagnie ?
M. M. : Je viens d’en faire une cette année, la suivante sera pour 99. J’ai le temps de m’installer, de regarder.
Entre Rillieux et le Ramdam, tu vas être très occupée ?
M. M. : Ça fait deux gros bébés, je pense qu’il y aura des interférences. Des danseurs de la compagnie pourront bosser ici aussi, ceux qui voudront. Ça va faire des énergies, du va et vient.

Propos recueillis par Aurélia Picot et Bruno Pin