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  NOVEMBRE N°21  


Laurent Lafolie©

 

Jean François Duroure
What are you doing here ?

C'est au cœur des townships, véritables ghettos de Johannesburg, que Jean-François Duroure crée ce spectacle fait de toute la richesse d’une culture qui grâce aux artistes a toujours su résister à l’apartheid. Une rencontre artistique qui touche de très près, l'humanité et l'identité retrouvées ou espérées de ce peuple sud-africain.

Il voulait devenir prof de gym, il devient gymnaste de compétition. Aujourd'hui, il est danseur/ chorégraphe. Après Viola Farber à Angers, Merce Cunningham aux USA, on le découvre chez Pina Bausch. Trois ans après, il crée avec Mathilde Monnier deux spectacles décapants "Acide/Extasis" et "Mort de rire". Déjà il n'a pas la même énergie que les autres. Il bouge, n'arrête pas de bouger, de nous projeter des images fortes, sans détours, des coups de poings. En 1988 il crée sa propre compagnie avec une série de spectacles "La Anqua", "Cosmono Nox", "Le langage des oiseaux", “La nuit partagée" et toujours cette même énergie pour dire, prendre, donner. Sa vision du spectacle aussi bouge. Elle est le reflet de la vie et de ce qu'il aime à l'intérieur : Le cirque, Brecht, Tintin, les banlieues, la peinture, les mots, le jazz, la musique indienne et africaine... Il aime à travailler avec le théâtre et les acteurs. Il aime ce public réjoui et nombreux qui débarque pour le voir lui et ses rappeurs dans "La nuit partagée", preuve que le public pour la danse peut toujours s'élargir.
Tout dans son parcours semble centré sur ce désir d'un homme pour qui la danse n'est pas l'essentiel, mais le moyen d'aller rencontrer, d'échanger, d'agrandir, de mélanger les cultures, de les faire se nourrir entre elles, de porter l'homme au-delà de ce qu'il connaît de sa propre identité et d'en transporter les émotions au-travers du spectacle.
Le projet de "What are you doing here ?" est né de son premier séjour à Johannesburg, en Afrique du Sud. Un séjour court mais qui lui donne une autre vision de la danse et une incroyable envie d'y retourner.
"En rentrant d'Afrique du Sud, je me suis rendu compte à quel point la danse est présente dans leur vie quotidienne et ce notamment à travers les danses zoulous. Elle est un vecteur essentiel dans l'expression politique de leur condition. Johannesburg est faite de townships qui fonctionnent comme des villes cloisonnées, avec violences et conflits internes tout en ayant chacune leur propre ethnie et leur propre culture. Dans ces ghettos, les artistes ont toujours eu une force importante que le pouvoir blanc n'a jamais pu détruire. Ils se retrouvent (danseurs, musiciens, acteurs) pour bâtir un langage commun et dénoncer leurs conditions de vie et résister au racisme. C'est un mouvement appelé "Le Théâtre Contestataire". Aujourd'hui, en dépit de l'arrivée de Mandela en 1994, ces ghettos existent toujours même s'ils ont tendance à s'ouvrir".
La demande d'un travail de création avec les sud-africains est faite au chorégraphe par Jean Blaise, directeur du CRDC de Nantes (Centre de recherche pour le développement culturel) pour le Festival de "Fin de Siècle". Pour Jean Blaise, il n'est pas question de rapporter un spectacle exotique venu d'Afrique, mais de bousculer le spectateur et lui donner une vision du monde différente de celle qu'il a de sa propre place.
Avec peu de moyens financiers, Jean-François Duroure constitue une petite équipe, Sylvie Hadjean pour la réalisation d'un documentaire sur le travail mené avec les africains, un travail indissociable de celui porté par le chorégraphe, du compositeur Julien Bros et Clairémilie comme assistante à la danse. C'est avec une équipe d'artistes des townships de Johannesburg : Alexandra, East Road et surtout Soweto, qui fut le théâtre des émeutes de 1976, où plus de 500 jeunes périrent sous les balles des policiers de l'apartheid, que le projet se met en place.
"Avant de travailler véritablement non pas sur ce qu'on appellerait un spectacle de danse mais plutôt sur une sorte de "reportage chorégraphié de découvertes", il était important de se fondre dans la réalité des townships et d'instaurer un climat de confiance. Nous avons beaucoup travaillé avec les Maison des Jeunes, dans de nombreux quartiers, autour d'ateliers de confection de costumes, des concours d'affiches dans les écoles et surtout d'ateliers de recherche commune en création. Nous avons pris le temps de regarder, d'écouter, de mesurer ce qu'il se passait dans leur vie. Que ce soit en musique, danse ou théâtre, notre première approche avec les artistes était de comprendre leur identité artistique. Pour la musique par exemple, elle pouvait être enracinée dans une culture religieuse, contestataire, tribale. Pour la danse, elle émanait de danses zoulous ou de la "gamboots dance" qu'exécutaient les mineurs avec leurs bottes.
Au fur et à mesure que la confiance s'instaurait, tout le travail que nous faisions était porté par la communauté noire. Bien évidemment mes repères artistiques n'étaient plus les mêmes, il fallait désormais partir de leur identité traditionnelle et voir quel était le chemin à parcourir ensemble. L'essentiel était de travailler avec chacun, tout en sachant que le potentiel qu'ils ont est une force, d'aller au-delà de cette force pour aboutir à un spectacle. Un spectacle qui certes parle de la réalité de l'Afrique du Sud mais qui est aussi fait de magie et d'émotions".
Agés de 17 à 25 ans, les artistes du spectacle, qu'ils soient professionnels ou amateurs, parlent tous d'une expérience extraordinaire qui les ouvre sur de nouveaux horizons. Il s'agissait bien d'un défi, non pas dans l'apprentissage d'une technique, mais dans le fait d'être capable de se lancer dans l'aventure d’une création. Un travail qui leur a permis de mieux comprendre l'identité de leur pays, la richesse culturelle de son passé, d'intégrer ses racines dans un processus de création pour aller vers d’autres ouvertures . La découverte de la réalité de leur identité est devenu pour eux une force qu'ils ont voulu projeter dans le spectacle. Un des artistes dit "J'ai découvert que je n'étais pas seul et aujourd'hui j'aime le monde qui m'entoure". Un autre musicien dit "J'ai joué avec des instruments de musique africains que je ne connaissais pas".
Il suffit qu'un blanc débarque chez les blacks pour qu'on lui dise mais "Qu'est-ce que tu fous ici ? ". Jean-François Duroure leur a sans doute parlé avec le langage du cœur et non de la couleur.
"L'accueil fut plus que chaleureux. Pour nous ils sont pauvres et pourtant je crois qu'ils sont cent fois plus riches et c'est cela que j'ai voulu transmettre dans le spectacle. Ils ont accepté la rigueur du travail et ils ont révélé leur richesse étouffée par tant d'années de répression. Ils ont découvert que malgré l'éclatement social, il y avait des solutions qui peuvent s'échanger et qu'elles résident dans le langage du corps.
"Malgré les pires violences qu'elle a connues, l'Afrique du Sud est restée une terre de richesses culturelles, artistiques et humaines. Ces townships sont toujours des ghettos qui essayent aujourd'hui encore de retrouver une dignité. Elles amorcent cependant une pacification de leurs conflits internes avec comme objectif une cohésion sociale plus forte et qui tient compte de la tradition. C'est la musique, la danse, le théâtre qui sont à l'origine de cette évolution inimaginable il y a quelques années encore. C'est par ce biais là que les notions de liberté et de justice passent. En ce sens, cette forme de théâtre contestataire est directement impliquée dans l'émergence sociale, culturelle et économique de la nouvelle Afrique du Sud".
Durant toute la durée du travail effectué dans les quartiers, Sylvie Hadjean a filmé, sous forme d'un documentaire de 52 mn, la vie quotidienne, sa réalité dans les townships ainsi que toute la vie qui entoure le processus de création. Un travail qui pour Jean-François Duroure fait partie du spectacle en lui-même pour démontrer que ce qu'il se passe avant et dans un contexte précis, est aussi important que la création en elle-même.
Périlleux le pari, dans tous les sens du terme et des situations. Mais les regards et les mots de ces artistes africains rencontrés aux détours d'un passage en avant première, à Lyon, laisse à deviner un grand bonheur et peut-être une autre envie de vivre.

Martine Pullara