JANVIER N°12
Noël Akchoté
Outlaws in Jazz
Jean-Luc Godard
Cie Lhoré Dana
FEVRIER N°13
Prohibition
Acting Out
Jacques Roman
A la corbeille
MARS N°14
Musiques en scène
Diabologum
Rashied Ali
Didier Daeninckx
Denis Plassard
Les Trois Huit
Philippe Vincent
Dominique Lardenois
AVRIL N°15
Benoit Poelvoorde
Wladislaw Znorko
Virginie Despentes
MAI N°16
Christophe Miossec
Fred Frith
No One is Innocent
Thierry Robin
Cie Accrorap
Jean-Paul Delore
JUIN N°17
Tom Cora
Faust
SEPTEMBRE
N°19
Maguy Marin
Samiam
Tchangodeï
Biennale d'art contemporain
Traction Avant Cie
Les quatres saisons
OCTOBRE
N°20
Joêlle Léandre
Jean-Rochard
NOVEMBRE N°21
Jean-François
Duroure
Louise Attaque
Les Thugs
Turak Théâtre
DECEMBRE
N°22
Tindersticks
Jim O'Rourke
HP 905
L'Usage de la vie |
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Sophie Anquez©
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Virginie
Despentes
Lâcher laffaire
Bonjour
chez vous. Ici la page "dires" de 491, nouvel espace libéré
par Bruno P depuis quatre mois. Alors que dire de "dires"
si ce n'est que cette page est ouverte, qu'elle peut devenir une fenêtre
de vos (nos) pensées, confrontations d'idées, colères
et réinventions de l'histoire, refontes du monde et expressions
de toutes sortes (textes, nouvelles, poèmes, photos, dessins
etc...). A vous de voir et à vous de dire, ouverte donc.
En ce mois d'avril c'est une nouvelle écrite par Virginie D.
spécialement pour une lecture lors d'un concert de Bästard
à Saint-Denis (Hardcore la banlieue nord) en mars 95. Actuellement
la collaboration continue puisque Virginie projette de leur réaliser
un clip.
Quand à la nouvelle, vraiment le genre de texte que l'on prend
dans la gueule.
Mais à vous de voir et à vous de lire.
"Juste un sale moment".
Laurent
Z.
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Ça
se passait dans un bar pas très loin de la gare.
il venait juste d'appeler sa femme. Il avait dit "tout se passe
très bien ici mais tu me manques tellement". Elle avait
répondu "n'en fais pas trop quand même" et
avait raccroché.
il s'était simplement demandé comment elle savait. Il
avait dit qu'il partait pour travail, alors qu'il était venu
voir sa maîtresse.
En fait, il était descendu une station avant celle où
elle l'attendait.
Comme s'il s'était avoué, subitement, qu'il n'y tenait
pas tant que ça. Qu'elle ne l'excitait pas tant que ça.
Histoire de dire, il y a quand même des choses qui m'excitent,
des choses auxquelles je tiens; il reste de l'attente, il reste du
désir, il reste quelque chose, mais il ne restait rien.
Brusquement dans ce train, il l'avait compris, mesuré, et admis.
Il avait lâché l'affaire.
Comme rattrapé par l'ombre, jeté les os aux chiens;
il avait descendu une station plus tôt, dans une ville inconnue
il avait appelé sa femme, elle lui avait raccroché au
nez, sans aucune colère.
"n'en fais pas trop quand même"
Accoudé au comptoir il ne se demandait plus quoi faire. Il
avait lâché l'affaire.
Il buvait des bières, en regardant le mur. Il était
ni triste, ni fatigué, ni écuré.
Il y avait cette femme, à l'autre bout du comptoir.
Elle aussi buvait des bières. Les yeux vidés, de grands
yeux fatigués.
Il regardait ses seins, lourds et soulevés par son souffle,
sa peau blanche, son corps ample et en courbes, et ses yeux fatigués;
comme usés. Il regardait ses seins encore, sa robe les montrait
bien et il avait incroyablement envie d'éjaculer entre ses
seins. Il avait envie de l'attraper la mordre la barbouiller de foutre
lui fouiller les cuisses et la baiser pendant des heures.
L'envie venait du vide, comme une tempête blanche.
Il avait envie de la cogner, salement envie.
Lui éclater la gueule, sa peau blanche, salement envie de la
défoncer, l'arranger, la couvrir de bleus, salement envie.
Il se sentait triste, comme partant en arrière. Frustration
Il avait envie de lui péter le ventre, son corps ample, fatigué,
il avait envie de la broyer et l'entendre crier supplier. Lui péter
le ventre salement
Il reposait les yeux sur elle, et il voyait son cou et il avait envie
de l'empoigner la secouer l'attraper par la gorge serrer, serrer fort.
Elle se laissait regarder. Pas un coup d'il vers lui, mais elle
se laissait regarder.
Il s'est approché d'elle, sans trop savoir quoi dire
balbutier quelque chose, proposer de lui payer à boire.
Il ne savait plus du tout ce qu'il voulait.
Il aurait aimé être capable, là; maintenant, de
s'effondrer en sanglots et que cette femme pose la main sur sa tête
et qu'elle le réconforte, qu'elle le sorte de là.
est ce que quelqu'un pouvait faire quelque chose pour lui.
La femme le dévisageait, ses grands yeux fatigués
est ce que quelqu'un pouvait faire quelque chose pour lui.
la femme souriait, disait : "Bien sûr chéri tu peux
me payer à boire"
Il a commandé deux bières, il ne parlait plus.
Alors, elle a glissé sa main le long de sa cuisse
elle ne souriait plus, s'est rapprochée de lui
disait "tenir bon, qu'un moment à passer"
et sa main était chaude;
il voulait croire que ça lui faisait du bien
une voix au fond résistait et braillait "ça ne
sert à rien"
sa main sur son épaule, et les yeux fatigués, démesurément
tristes,
et elle l'a pris en elle
il se mit à parler, de lui, de son boulot, sa femme et ses
maîtresses, ses enfants et le temps, parler sans s'arrêter
et la femme écoutait, rassurante et pesante
la femme acquiessait, silencieuse, attentive.
Il a parlé jusqu'à ce que le bar ferme.
Elle voulait rentrer chez elle, il lui a demandé de rester,
il ne voulait pas rester seul.
Et il avait envie de ses yeux tristes, et ses seins blancs et lourds,
et qu'elle soit contre lui, présente et rassurante.
Il insistait "s'il te plaît, tu me fais tellement de bien,
j'ai envie qu'on dorme ensemble, je sais c'est... comment dire, s'il
te plaît, reste avec moi"
Alors elle s'est laissée persuader, embrasser et toucher autant
qu'il le voulait
le prenait dans sa bouche, le prenait dans son ventre, elle se donnait
à lui
les yeux toujours ouverts, ses grands yeux fatigués
et comme il n'arrivait pas à dormir, elle écoutait encore
Rassurante et immense, son corps chaud ses yeux tristes
et le matin venu il était soulagé.
Il s'est rhabillé, l'a embrassée et remerciée.
elle lui souhaita bonne chance, dit qu'elle voulait dormir un peu
et rester dans la chambre jusque midi
Il était soulagé.
Elle lui souhaita bonne chance, sur le pas de la porte,
ses grands yeux rassurants, aimants et disponibles, l'a regardé
partir.
A la réception, il a demandé à téléphoner
à sa maîtresse, pour s'excuser et dire qu'il viendrait
bientôt, à sa femme, pour dire qu'il l'aimait, qu'il
rentrait sur le champ, qu'il fallait qu'ils discutent, à son
travail, pour savoir si tout allait bien
et tout allait bien
il était soulagé,
les choses lui revenaient, une à une et intactes.
Juste un sale moment,
repensant à la nuit, à cette femme aimante, il regretta
de ne pas lui avoir demandé son numéro, pour la remercier,
peut être la revoir.
Une femme de chambre a hurlé au premier, il a remonté
les étages quatre à quatre, sans réfléchir
La porte grande ouverte
La femme pendue au milieu de la chambre
ses deux yeux grands ouverts, vides
son corps blanc et lourd
par la porte grande ouverte, son corps se balançait
Virginie
Despentes
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