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  MARS N°14  



 

Didier Daeninckx
un écrivain en friche

L'univers de Didier Daeninckx se situe aux confins des terrains vagues, de St Denis à Londres ("Hors Limites" Juliard), du nord de la France ("Play Back" Manya), où le passé s'entremêle avec le futur pour donner un présent trouble ("Meurtres pour Mémoire" Folio), où les personnages sont en marge, laissés pour comptes; retraités, étrangers, ouvriers, chômeurs..

A partir de faits ignorés ou mis à l'index de l'Histoire (sa version officielle), Didier Daeninckx nous tisse des intrigues solidement ficelées, très documentées. Il faut dire que presque tous ses romans s'appuient sur une solide documentation historique, et géographique. Quant à l'écriture, elle est fluide, nerveuse et très lucide, sans misérabilisme abusif et avec un ton engagé fort plaisant. Ce qui donne souvent un goût amer, une sorte de désillusion à ses ouvrages. En fait cet auteur fait partie de cette génération d'écrivains français inspirés par Manchette qui écrit des romans à la frontière du roman noir, de la nouvelle, de la critique sociale ou politique et qui parle du brouillard économique, moral français des années 70/80 : la fameuse crise économique. Ce terrain d'inspiration n'est pas prêt de se tarir, il risque même de devenir de plus en plus fertile. "Notre pays est en train de changer, de bouger, de se remettre en question." (vœux du président 31/12/96)
Deux livres sortent ce mois-ci, "Mort au Premier Tour" Editions Denoël ainsi qu'un livre d'entretiens "Ecrire en Contre" aux Editions Paroles d'Aube.

Vos derniers livres ne sont plus à la série noire ? Pourquoi ? Vous considérez-vous comme un auteur de policiers ou romans noirs ?
J'ai écrit à la Série Noire de 1984 (Meurtres pour Mémoire) à 1987 (Lumière Noire). L'impact de cette collection est tel que, dix ans après avoir cessé d'y publier, je suis toujours considéré comme un "écrivain de la Série Noire". En fait j'avais envie d'écrire des textes qui ne soient pas structurés par une intrigue policière, et il a été difficile d'imposer ce "changement de case". Tout ce que j'ai écrit depuis maintenant quinze années peut figurer sous une rubrique "roman noir" mais je récuse les termes de "policier" ou de "polar".
Préférez-vous écrire des nouvelles ou des romans ?
Le dictionnaire des idées reçues pourrait signaler après "nouvelle" : "il n'y a rien de plus difficile" ! C'est l'opinion courante, et j'y ai cru. Jusqu'au jour, où je m'y suis mis et que j'ai découvert le plaisir d'écrire des textes courts. Cela dit, la nouvelle ne remplace pas la machinerie complexe du roman, la perdition que représente le défi de créer un monde.
Avez-vous l'impression qu'il y a toujours aussi peu d'écrivains pour parler de ce que l'on appelle la crise en France ? (cf. votre interview dans le zine "Est-ce bien raisonnable"?)
Je ne sais pas si peu d'écrivains parlent de "la crise". Beaucoup ne se fixent que sur les épiphénomènes. "Issue d'une classe qui a beaucoup souffert", la classe ouvrière, je constate que pour la majorité des écrivains, sa défaite, sa décomposition passe inaperçue. Un siècle et demi de "révolution industrielle" de bouleversements du monde et des hommes sont effacés sans que cela suscite l'interrogation des romanciers. Seul le roman noir tente de dresser l'inventaire, l'acte d'accusation. Et quelques francs-tireurs comme François Bon dans "C'était toute une vie" (Editions Verdier).
Vous vous intéressez beaucoup aux terrains vagues, aux lieux en friche, que cela soit en Seine Saint Denis, en Lorraine, est-ce l'aspect de désœuvrement et de semi-marge dégagé par ces lieux qui vous attire ?
Ce qui m'attire dans les lieux en friches (les hommes en friche, sur les trottoirs !) c'est qu'ils représentent les traces intérimaires du crime social. Rien n'est plus urgent, pour les décideurs, que de les faire disparaître. On véhicule de la terre pour transformer les sites sidérurgiques en "Schtroumpfland", en parcs urbains. Il faut écrire pour dire ce moment où les lieux de l'exploitation sont visibles.
Vos livres sont souvent inspirés par des faits réels, comment trouvez-vous ceux-ci et comment percevez- vous que cela peut se prêter à écrire un bouquin ?
Les livres naissent d'interpellations du réel, ce peut être un fait-divers : "un homme tue sa femme parce qu'elle usait toujours la savonnette du même côté". ! On voit là, en quelques lignes, l'usine du couple, le dialogue impossible, le passage du temps, les solitudes parallèles. Et puis cette savonnette qui, en s'usant, prend la forme du poignard qui viendra clore l'histoire ! J'ai commencé un livre par "Un homme se noie dans, l'espoir d'être réincarné en poisson".
Comment avez-vous vécu votre expérience de la télévision avec Novacek ? Celui-ci est plus gai et souriant que l'inspecteur Cadin, est-ce dû au format télévisuel ?
J'ai travaillé sur la série "Novacek" en totale liberté, grâce à un producteur qui me "couvrait" auprès de la chaîne. Novacek est plus "positif" que Cadin car je l'ai créé en 1990/1991 alors que tombaient les dictatures qui avaient usurpé les mots "démocratique" et "populaire". Novacek était comptable d'une Europe géographique qui se réunifiait. Et lui-même, fils d'un réfugié politique tchèque de 1952, voyait se rejoindre enfin deux temps de sa propre vie. Il y a eu, depuis, les guerres de Yougoslavie...
N'avez-vous pas la désagréable impression que l'histoire s'enraye, se répète (nationalisme, chômage ) ?
J'ai surtout le sentiment que certaines leçons des années 30 ne sont pas retenues, et qu'on laisse, par exemple, se répéter sans les dénoncer suffisamment, les dérives fascistes de nombreux intellectuels. La manière dont la presse a encensé Edern Hallier, sans rappeler qu'il a tenté de "réconcilier Thorez et Doriot" c'est à dire fascisme et communisme, la manière dont sont tolèrés les délires pro-serbes des Besson, Volkoff, Paul Marie de la Gorce, Thierry Séchan, Jean Dutourd... Cet abaissement de la pensée critique augure mal l'avenir.
Que pensez-vous de la “Poulpe” ?
J'ai aussitôt profité de la création du "Poulpe" par Jean Bernard Pouy pour livrer une histoire très politique visant au cœur (je n'ai pas pu localiser le cerveau) les gens mentionnés à la réponse précédente. La Poulpe est une occasion de dire. Les textes sont inégaux, mais le plaisir est total avec "Le Gal, l'Egout" de Roger Martin, ou "Une Cerise sur le Gâteux" de Jean Jacques Reboux.
Des auteurs vous ont-ils plu dernièrement ?
Jean Claude Izzo, avec "Total Kheops" ou "Chourmo" à la Série Noire.
Je vous laisse la conclusion, carte blanche
Salut et Fraternité !

Ben