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1997

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L'Usage de la vie

  SEPTEMBRE N°19  


Katharina Fritsch : Rattenkönig, 1993 - B. Adilon©

 

Biennale d'Art Contemporain
de Lyon

Tony, Thierry (s), Harald et les autres

Autrefois, les autres, ceux d'avant, ceux qui vivaient autrement, les contemporains du facteur Cheval venaient à la Halle chez Tony, très tôt le matin.Ceux-là n'avaient pas de téléphone portable accroché à la vareuse et ne savaient peut-être pas que Garnier avait imaginé et conçu cet énorme bâtiment dans lequel ils installaient leur marché aux bestiaux. Le patron du marché et les différents commissaires des ventes ne sont pas restés au Panthéon de la célébrité; leur erreur sans doute tenait à ce qu'ils ne changeaient jamais de thèmes. Toujours "cueillir la fraise et l'amourette et boire le sang avant qu'il soit tout noir" comme disait Boris Vian. Du temps d'antan, de cet autrefois, il n'est resté que le bâtiment, finies les enchères sur la bavette d'aloyau, le marché de l'art a remplacé celui des bovidés, welcome à la Halle Tony Garnier.

Enfin la politesse voudrait qu'on ne parle pas de marché mais de l'état de la recherche menée par les artistes contemporains. Mais confondre la bienséance et l'hypocrisie ne serait ni bienséant, ni honnête; en effet depuis une vingtaine d'années force est de constater que l'institution est un relais ou un rouage du marché de l'art dit contemporain. Les avant-gardes sont mortes, les scandales impossibles et à l'instar de l'industrie cinématographique les metteurs en scènes ont pris le pas sur les acteurs.
L'on assiste donc de plus en plus a des expositions à thèmes où l'idée, le projet pardon le concept du commissaire prévaut à la monstration de mouvement, de courant ou même d'individualité.
En effet tous les observateurs, ceux qui ont pour mission de regarder, de comprendre et de communiquer au public (les critiques) sont unanimes pour déclarer que l'art contemporain s'est éclaté en une multitude de pratiques et de directions différentes, voire même contradictoires.
Alors que faire ? Contradiction, différence, nouveauté, comment mettre tout cela dans un même panier de 17.000 m2 ? Eh bien, ouvrez le dictionnaire des synonymes de Larousse (non ce n'est pas le petit nom d'une charolaise du marché aux bestiaux susnommé) et vous trouverez tous ces substantifs sous la rubrique AUTRE voilà le thème : L'AUTRE.
Moins qu'il n'en faut pour déchaîner la passion sexagénaire de Harald Szeemann, le commissaire d'exposition suisse à qui l'on a confié la mise en scène de la biennale sur le scénario soutenu par les directeurs Raspail et Prat; les deux compères comparés dans la publi-information pardon dans le numéro spécial du monde à un objet roulant biplace ("tandem") certainement en hommage à la roue de bicyclette de Marcel Duchamp, et plus sarcastiquement à Laurel et Hardy dans "Libération" du 9 juillet dernier.
Quoi qu'il en soit la biennale existe nous l'avons vue et même si nous n'oublions pas que l'œuvre d'art n'est qu'un artefact qui ne reçoit son statut que par la légitimation du monde de l'art (George Dickie "The Art Circle"), le public conserve certainement un petit espace de liberté face à ce qui lui est proposé.
Eh bien justement, que lui propose-t-on ? de déambuler dans un espace où l'accrochage permet de respirer et de se déplacer aisément; une première impression favorable au regard qui permet vite d'oublier ce thème fourre-tout de l'altérité.
Et si vous voulez commencer par l'expérience de la singularité face au groupe de la cohésion du groupe face à l'étranger ou du mimétisme, bref vous offrir un sociodrame avec une bande de chinois pétrifiés, alors dirigez-vous vers l'œuvre de Juan Muñoz "Plaza". Emmenez un ennemi timide et placez-le au centre de cette installation de sculpture, résultat garanti...
À moins que vous ne l'invitiez à s'asseoir à la table réalisée par le chinois Chen Zhen "Table ronde-Côte-à-côte" où les chaises dont les assises sont encastrées dans la table ne laissent aucun doute sur l'incommunicabilité de certaines juxtapositions humaines.
Mais la promiscuité et l'effet de groupe n'est pas l'apanage unique de l'homme et les immenses rats de Katharina Fritsch vous donneront le loisir de vous interroger sur les nœuds qui emprisonnent, sur l'énergie dépensée à protéger son territoire.
À moins que vous ne vous intéressiez au territoire de l'artiste, en l'occurrence celui de son atelier, alors suivez le parcours fléché proposé par Gilles Barbier qui vous invite à le dénicher dans le fatras de son monde jusqu'à l'explosion.
Autre territoire, celui de Pipilotti Rist qui avec son salon géant mélange avec pertinence le privé et le public. Le lieu invite a des comportements presque familiaux face au petit écran, un bon morceau d'anthropologie sociale.
Et si vous vous endormez sur le canapé de Gulliver-Rist, vous serez sans doute réveillé par le vol pour le moins surprenant du bulldozer de Chris Burden qui doit donner des cauchemars post-mortem à Francis Bouygues.
Rendu à ce point vous n'avez que quelques dizaines de mètres à parcourir pour faire le point entre séduction et répulsion, ornementation et putréfaction, attraction et renvoi. Une pièce de Bul Lee (un artiste coréen) où l'olfactif supplante le visuel, mais l'amour n'est-il pas d'abord une question odorifère ? Heureusement que le voisin de Bul Lee, Paul Maccarthy n'a pas joint l'odeur à sa vidéo - scatolo-critique de l'expressionnisme américain...
Bon allez un peu de recueillement, plantez-vous devant le mur vidéo de Gary Hill peut-être la seule pièce où le thème de l'autre est flagrant, qui observe qui ? Qui attend quoi ? Qui est spectateur de l'autre ?
Enfin ne quittez pas le lieu sans avoir pris le plaisir de voir ou de revoir (pour ceux qui ont eu la chance de visiter la rétrospective à Beaubours) les trois grands formats de Francis Bacon; accrochés dans une salle qui retiendra certes l'admiration de tous les publics.
À noter aussi la poésie de Peter Hutchinson "The End of Letters", les obsessions de Pierrick Sorin, la sculpture majestrale de Serra, le foutoir créatif de Jason Rhoades qui confirme la difficulté pour les sexologues à déterminer la cause des pannes sexuelles ("Theatre in my dick" "le théâtre dans ma bite").
Voilà, éclectique pour le moins, un rapide tour d'horizons qui fourmille tout de même de bonnes idées (Yukinori Yanagi "Union Jack Ant Farm", d'exploration anales avec John Waters et de délires SM signés par les autrichiens dont Günther Brus pour qui l'œuvre exposée s'est tout de même vu retirer 2 dessins jugés malséants par rapport à l'actualité du fait divers pédophilique, Qu'en pensez-vous ?
Allez, de l'air et dépêchez-vous le 24 septembre c'est fini histoire de ne pas vous pointer à la Halle pour le salon de l'électroménager ou la tournée de Super Tramp ce qui vous mettrait j'en suis sûr de très mauvaise humeur.

Laurent Mulot