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Ph : Brunault©

 

La Voix humaine

C'est l'histoire d'une femme qui chiale, disent ceux qui gardent un vague souvenir du personnage de la Voix humaine créé par Jean Cocteau. Bien sûr, c'est l'histoire d'une femme amoureuse, d'une femme abandonnée, d'une femme qui supplie, interpelle son amant mais le personnage joué par Catherine Vial et mis en scène par Sarkis Tcheumlekdjian de la compagnie Premier Acte est beaucoup plus complexe, plus ambigu et surtout beaucoup plus émouvant qu'une simple pleurante. C'est un ange mi-homme, mi-femme qui se consume dans la perte de l'être aimé.

Catherine Vial : avec Sarkis, nous ne voulions surtout pas une interprétation du style d'Anna Magnani dans le film de Rossellini, qui joue cette femme abandonnée à corps et à larmes perdus. C'est très beau, très impressionnant mais nous ne sommes pas allés dans ce sens. Pour nous, cette femme est prête à mourir, elle a donc ce sursaut d'énergie qui saisit parfois les mourants. D'ailleurs quand elle parle à son amant, elle répète souvent qu'elle est forte, très forte. Et une femme qui dit ça, ne peut pas le dire en pleurant. Une des difficultés a été d'imaginer les paroles, les silences et les troubles de l'interlocuteur qui sont symbolisés par des points de suspension dans le livre. On a travaillé le texte comme une partition de musique. On s'est inspiré des chansons d'amour, celles de Brel, Piaf, Aznavour. Pas tellement pour les paroles mais pour la manière de les dire, de placer la voix, de bouger le corps. Nous avons aussi supprimé les accessoires, le téléphone, le lit... `
Et pourquoi ?
C'était à une époque où Sarkis faisait un important travail sur l'acteur seul avec son corps, sa voix et la lumière face à un texte. L'espace devait être vide mais pas avec un plateau nu. D'où l'idée de mettre le personnage sur une tour, au dessus du vide.
Vous êtes-vous inspirés de la vie de Cocteau ?
Oui, on a été à la rencontre de cet homme très ambigu, très controversé. Un mondain éclectique et excentrique avec une vie sentimentale particulière, puisque homosexuel. En regardant les photos de Cocteau, j'ai remarqué qu'il avait un tic vestimentaire, qu'il relevait toujours les manches de sa veste. Je me suis appuyée sur ces photos pour créer le physique, les postures, les vêtements du personnage. Mais plus je lisais ses livres et notamment sa correspondance avec Jean Marais, plus je m'interrogeais sur le personnage de la Voix Humaine. Je me demandais : et si c'était un homme qui parlait ? C'est comme ça qu'on a créé un personnage androgyne.
Androgynie qui semble avoir séduit la critique, en 90 ?
Oui, même si tout n'était pas volontaire de notre part. C'est le mystère du théâtre. C'est vrai que la critique nous a renvoyé une analyse qu'on trouve juste, mais nous n'avions pas poussé aussi loin le concept, c'était un cheminement avec des intentions qui nous échappaient. Comme on le reprend six ans après, on tient compte de cette analyse. On a précisé des choses qui étaient floues à l'époque.
Pourquoi avez-vous eu envie de reprendre ce spectacle ?
Parce que cette année, par manque d'argent, nous ne faisons pas de création . Sarkis a depuis plus d'un an un projet autour des Mille et une nuits, mais il n'a pas trouvé suffisamment de coproducteurs donc c'est reporté à la saison prochaine. Mais il fallait quand même travailler et on n’avait pas le temps de faire une nouvelle création. On avait ce spectacle dans notre répertoire. Avec une forte envie de le faire tourner, de le vendre... de se faire un peu de sous pour la prochaine création. C'est très mercantile..., mais en même temps j'avais très envie de me retrouver seule sur scène et aussi de retrouver ce personnage.
Les comédiens trouvent-ils facilement du boulot sur Lyon ?
Je trouve que c'est de plus en plus difficile, les metteurs en scène et les centres culturels ont de moins en moins d'argent pour faire des coproductions. Ils choisissent des petites distributions, trois comédiens maximum. Ensuite les comédiens travaillent 2 ou 3 mois dont un seulement est payé. Les théâtres surtout à l'extérieur de Lyon ont vraiment permis aux créateurs lyonnais de s'exprimer. Certains directeurs font réellement confiance aux metteurs en scène mais il y a un vrai problème d'argent. Les subventions baissent alors les centres culturels programment des concerts, des spectacles calibrés. Ils ne peuvent plus trop se mouiller. Moi, j'ai du pot. Je travaille beaucoup mais plutôt à Paris. C'est dommage car il y a de très belles créations sur Lyon mais elles meurent au bout de 9 ou 10 représentations. C'est terrifiant. Créer tous les ans, un nouveau spectacle ça demande beaucoup trop d'énergie. L'an passé nous avons monté “les Bonnes” de Jean Genet, nous avons fait un travail fou autour de ce spectacle. Il y avait du monde aux représentations mais il n'a été joué que 9 fois. Pour vivre, un spectacle doit être joué au moins 60 ou 70 fois.

Propos recueillis par Fabienne Swiatly