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  OCTOBRE N°9  


Ph : Christian Ganet

 

Michel Raskine

Aujourd'hui : l'Amante Anglaise de Duras. Hier : Labiche, Sartre, Karge, Eschyle... Arrivé en 1995 à Lyon où il dirige avec André Gulttier le Théâtre du Point du Jour, Michel Raskine surprend son public là où il ne l'attend pas... Et il aime ça.

Les pièces que tu montes se suivent mais, au premier abord, ne se ressemblent pas : comment choisis-tu les textes que tu mets en scène ?
M.R. : C'est un peu paradoxal mais je lis peu de théâtre et j'ai beaucoup de mal en lire. On ne lit jamais de théâtre innocemment ou impunément : il faut une bonne raison pour cela. En revanche, je vais beaucoup au théâtre. En fait, je lis par curiosité et pas dans l'optique de monter un texte. Je me laisse guider et j'attends que les textes arrivent tout seul. Il n'y a pas de hasard mais des circonstances. Généralement, c'est une pièce plus qu'un auteur qui m'intéresse : le Huis Clos et pas Sartre, L'Amante Anglaise et pas Duras,... j'hésite très peu : soit le texte me plaît violemment et je le mets en scène. Soit il ne me plaît pas et c'est presque pour toujours... Quant à la succession des textes, elle n'est pas indifférente : je souhaite toujours qu'il y ait un écart -le plus grand possible- entre deux pièces. C'est pourquoi j'ai choisi de mettre en scène le Prométhée enchaîné d'Eschyle juste après la Fille bien gardée de Labiche, par exemple. En outre, le choix d'un texte est toujours lié à un ou deux acteurs, au moment,... Cela dit, il y a souvent une amplitude très grande entre le désir de monter une pièce et le spectacle. J'essaie de la réduire au maximum : ma terreur est que le désir ne s'efface en route.
Ces textes que tu choisis, souvent à des lieues les uns des autres, n'ont-ils pas cependant en commun de mettre en scène des personnages pas si différents que cela les uns des autres ?
Chaque fois un personnage au moins est très fortement concerné par la question de l'identité ou la perte d'identité. Marqué par une gigantesque brisure, une faille, forcément douloureuse. J'aime que les personnages aient des béances : le lisse ne m'intéresse pas. Le bonheur n'est pas intéressant au théâtre. D'ailleurs il n'intéresse personne dans l'art. Pour moi raconter des vies, c'est raconter des vies tourmentées, désigner, dénoncer, révéler au public quelque chose qu'il ne voit pas : un élément intéressant mais dissimulé soit parce qu'il y a volonté de dissimulation, soit parce que l'on n'est pas attentif. J'essaie d'amplifier ce que je repère et qui me semble intéressant.
Et tu ne lésines pas sur les moyens mis en œuvre pour "amplifier" : en d'autres termes, tes mises en scène ne font pas dans la dentelle...
J'aime le mouvement expressionniste. J'aime le contraste et les ruptures,. Je n'aime pas ce qui suit son cours. Ceci n'est pas un principe préexistant mais je constate que mes spectacles sont ainsi. Cela vient de ma conception de spectateur : quand je vois une pièce, je ne souhaite pas être tranquille. Je redoute l'ennui, l'assoupissement et le consensus. Je n'ai pas envie de placer le spectateur dans une situation de confort et de passivité mais plutôt de malmener ces sens. Pour cela j'utilise les bruits, les couleurs, les objets qui sont une façon de nous ramener à la vraie réalité. J'ai envie que le spectateur s'interroge tout le temps, balance entre l'émotion pure et la réflexion. Je cherche à susciter son attente de la suite et à ne jamais aller là où il croit que je vais. Et tous les moyens sont bons dans le cadre de l'histoire, du scénario,... cela peut passer pour de la provocation mais ce n'en est pas.
Comment en es-tu venu à monter l'Amante Anglaise de Duras ?
A sa mort, je me suis trouvé, comme tout le monde, à en parler. Pour ma part, je me réjouissais plutôt : son personnage public m'agaçait et je me disais qu'elle ne nous ferait plus ch... je me trompais. Je me suis rendu compte que je ne la connaissais pas très bien. J'avais vu L'Amante Anglaise en 1968 au TNP. Le sentiment d'un spectacle rare m'était demeuré. Par honnêteté intellectuelle et par curiosité, j'ai relu Duras. J'ai été très surpris de trouver ça bien, étonné de constater que c'était vraiment du théâtre.
Pourquoi avoir choisi d'installer les spectateurs face-à-face sur la scène ?
Lorsque l'on met Duras en Scène, la célébration et l'hommage menacent. J'ai cherché à les repousser et à restituer l'immédiateté, à rapprocher physiquement le spectacle du texte. On reproche souvent à Duras son abstraction. Pour ma part, je vois du concret dans son texte par conséquent, j'ai voulu que les acteurs soient très près du public. Pour que le spectateur ne soit ni confortable ni tranquille, je l'ai placé dans le même espace scénique, soumis à la même lumière que les acteurs. J'aime beaucoup ce rapport bi-frontal : le spectateur est regardé, il devient un témoin constant et se trouve perçu comme tel. Et, lorsque l'on est vu en train de regarder : on n'est pas tranquille ! J'ai souhaité que le public ne puisse pas s'échapper. C'est un procès et le spectateur est impliqué, comme au tribunal. En outre, le fait du petit nombre de spectateurs accentue l'intimité. C'est une pièce provocatrice qui utilise peu les moyens du théâtre : il n'y a pas d'intrigue. C'est le portrait de Claire Lannes par elle-même et par Pierre Lannes. C'est un pari, celui du degré zéro, du minimum, de l'économie. La mise en scène doit avoir la même exigence. Le spectacle n'essaie pas de séduire ou de convaincre. Il fait une très grande confiance aux acteurs. C'est une pièce rudimentaire dans sa forme mais qui pose la question : "qu'est-ce que la folie ?". Duras dit que la seule différence entre Claire Lannes et nous, c'est le meurtre."

Propos recueillis par Anne Joly