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  JUIN N°6  


Ph : Daniel Tivoli

 

Cie Lhoré Dana
Et Toc

Sur la scène, le rideau rouge est fermé. Un rideau de théâtre classique, juste un peu fatigué.
Le nom de l'auteur, Harms, y est inscrit. Lettres formées avec du ruban adhésif comme des pansements sur le velours. Oui décidément il a l'air bien fatigué ce rideau. Pourtant, ce qui va se passer devant, derrière, voire à travers ce mythique tissu rouge ne laissera guère le temps aux spectateurs de s'assoupir. Et bien après le spectacle il s'interrogera encore : mais que m'est-il donc arrivé ?

Car ils vont vite ces cinq comédiens vêtus de blanc comme une équipe d'urgence médicale et qui nous servent, nous jettent presque à la figure des textes dont les propos nous laisseraient pensif, si une autre histoire, une autre situation n'était pas déjà en action sur le plateau. Si toutes les saynètes ne parlent pas directement de théâtre, c'est bien souvent lui que l'on met à nu. Et quand une voix enfantine annonce que le théâtre est fermé parce que tous les comédiens vomissent, c'est pour le théâtre en général que l'on est pris d'inquiétude. Mais pas le temps de s'apitoyer, the show must go on. Alors ils reviennent nos cinq allumés, tapant du pied : non mais des fois qu'on aurait envie de s'endormir ! Pas de répit même si la mise en scène autorise parfois ces personnages à asseoir leur propos sur quelques chaises bruyantes et bancales. Et si l'une d'entre elles se met à manquer, alors on fait semblant, car au théâtre tout est - peut-être, encore - possible.
Pas de doute, c'est du spectacle bien vivant que la Cie Lhoré Dana veut nous montrer. Du théâtre qui pour exister, n'a pas besoin des grosses machineries de la déco et de la musique dont abusent trop souvent les dévoreurs de subvention, qui, en parents pauvres du cinéma voudraient nous faire croire que...
Et Olivier Maurin le metteur en scène de confirmer :
"Je n'aime pas la surenchère en terme de mise en scène. Je n'aime pas le terrorisme qui impose une manière de penser au public, qui anticipe sa réaction, qui surjoue... Mais en même temps, on ne peut pas le heurter sans cesse et vider les salles. Je pense que le public attend quelque chose de radicalement différent que cette consommation de la culture, des images qu'on lui propose à droite et à gauche. Ce théâtre où tout le monde se congratule."
Petites histoires féroces
"Toute gueule raisonnable suscite en moi un sentiment désagréable", aimait à écrire Daniil Harms, l'auteur.
Né au début du siècle à Saint-Pétersbourg, cofondateur en 1927 de la dernière organisation littéraire de garde en Russie, l'Obériou, Daniil Harms est l'un des maîtres de la forme courte. Petites histoires dont il tord, essore les textes, les débarrassant au fur et à mesure de tous les mots inutiles, jusqu'à ce qu'il ne reste rien ou plus grand chose : un léger malaise qui fait pourtant sourire. Travail de purification jusqu'à ce que le lecteur ou le spectateur se retrouve en face d'une situation d'une féroce absurdité. A l'image d'une époque stalinienne dont Harms fut l'un des opposants. Pourtant, malgré sa lucidité géniale, il finira broyé par le système et mourra dans un hôpital psychiatrique à l'âge de 36 ans. Ses textes ont été réunis il y a trois ans dans un truculent pavé de 582 pages qui tomba un beau jour entre les mains d'Olivier Maurin : "C'était à un moment où je ne savais plus trop comment travailler. J'étais dans la panade, à tous les niveaux... Quelqu'un m'a prêté ce livre pour me distraire. Au départ je le lisais juste pour me faire rire, je ne pensais pas du tout travailler dessus et petit à petit, ça s'est imposé : c'était ce que j'avais envie de faire, bien que la mise en scène de ces textes n'était pas du tout évidente à trouver."
Rencontre profitable puisque le spectacle, après avoir été joué à Paris, retrouve pour la deuxième fois la scène du théâtre de la Renaissance, où Lhoré Dana est en résidence depuis 4 ans. Parcours plutôt serein pour cette jeune Cie. "En fait, on s'est tous rencontré au Conservatoire de Lyon, on a fait nos classes là-bas. On est pratiquement tous de la même promotion. On a tenté une première aventure (Le Théâtre de l'Iris, ndlr) qui ne nous a pas satisfait. Puis on a fondé la Cie et j'ai fait ma première mise en scène, sans trop savoir :
Les Enfants Terribles. On a joué aux Clochards Célestes. On avait loué la salle, comme font ou faisaient les jeunes Cies. Je dis faisaient, parce qu'à Lyon, théâtralement, c'est vraiment catastrophique, il n'y a plus d'écoles, plus d'équipes... L'année d'après, on a eu une proposition de résidence aux théâtre de la Renaissance. C'était assez formidable. Etonnant... C'était la première saison que mettait en place Laurent Darcueil. Il avait envie de soutenir le travail d'une jeune équipe et de s'engager avec... Il se trouve que ça s'est super bien passé."
Depuis Lhoré Dana (ce nom ne signifie rien. C'est un prénom italien dont la Cie aimait bien le son et dont elle a charcuté l'écriture. Pourvu que cela ne fasse pas slogan) rencontre régulièrement le public à domicile ou lors de lectures publiques. Malgré ce parcours plutôt heureux, notre metteur en scène ne se dépare pas
d'un réalisme implacable quand à l'avenir du théâtre : "Ça va être de plus en plus dur, ça se gâte vraiment. Ce qui nous guette va être catastrophique. En même temps il ne faut pas s'aigrir. Parfois, je suis un peu méchant, ou du moins injuste quand j'entends les revendications de certaines Cies à Lyon. Je me demande si ce sont vraiment des revendications politiques ou le désir de rentrer à leur tour dans l'institution. Je suis sceptique sur leur façon de défendre leur positon.
On s'est retrouvé, je dis on parce que je me mets dans le lot, on s'est donc retrouvé pour parler de problèmes de subsistance et parfois même de positions politiques mais on ne se retrouve jamais à parler d'artistique. Moi cela ne m'intéresse pas de venir parler sur l'attribution des subventions. Si tout va bien, il y a une Cie sur trois qui va disparaître ou alors elle va continuer à vivre mais dans une précarité incroyable."

Fabienne Swiatly