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1996

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Têtes Raides
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  SEPTEMBRE N°8  


© Christian Ganet

 

La Cie Image Aigüe
en résidence à Feyzin

La compagnie Image Aiguë dirigée par Christiane Véricel est en résidence à Feyzin depuis novembre 95.
Au fil de la saison passée, Christiane Véricel a mené un projet théâtral dont l'aboutissement sera la création d'un nouveau spectacle en novembre prochain intitulé : "La moitié du ciel" avec la participation d'enfants et d'adolescents feyzinois. Ce projet est aujourd'hui suffisamment avancé pour en rendre compte et tenter à cette occasion, de parler du travail de Christiane Véricel
.

Le social et l'artistique ont la réputation d'uncouple maudit. Du gala de soutien avec enfoirés de luxe, aux travaux de fin de stage érigés en création mondiale, en passant par l'action socio-cultu(r)elle d'une star venue se dépayser en banlieue, les exemples foisonnent de tentatives avortées ou d'accouchements monstrueux. Entre "l'art pour tous" et "le tout est art", il y a un espace intersidéral traversé par de drôles d'extra-terrestres en augmentation constante depuis un demi-siècle et qui n'ont jamais dû se poser sur notre planète, tant semble grande leur ignorance des réalités humaines en général et de l'acte artistique en particulier.Concilier action sociale et démarche artistique, c'est louvoyer sans cesse pour éviter deux écueils. D'un côté, un véritable travail d'insertion mais avec au bout du compte un produit esthétiquement pauvre. De l'autre, une œuvre d'art intéressante, voire passionnante, mais de faible impact sur ceux à qui elle est destinée.
Depuis 83, d'ateliers en créations, de créations en résidences, Christiane Véricel a ouvert une voie singulière et originale montrant qu'il est possible d'inscrire une pratique artistique dans des projets sociaux à long terme. Et à l'heure où le soi-disant "Théâtre élitaire pour tous" fout le camp à la “Vitez” grand V, la cité a plus que jamais besoin de telles expériences théâtrales. Car c'est bien de théâtre dont il est d'abord question avec Christiane Véricel et si ses préoccupations en résonance avec l'actualité sont d'ordre social, sa pratique est avant tout artistique. A voir "Caponino", sa dernière création avant la présentation prochaine de "La moitié du ciel" on est surpris par la qualité du spectacle et par le jeu des comédiens. De la part d'une compagnie professionnelle, c'est une exigence minimale. Bien sûr, sauf qu'ici les comédiens sont des enfants ou des adolescents et que la plupart d'entre eux n'étaient jamais montés sur une scène quelques mois plus tôt. Mieux encore, ces enfants et ces adolescents sont de différentes nationalités, de différentes cultures et sur scène, ils parlent leur langue d'origine, sans que pour autant en soit occultée la compréhension du spectateur. La communication passant alors par l'expression, l'intonation, la musique, les images. Ce qui est offert aux spectateurs c'est un théâtre polyglotte, polysémique et pluridisciplinaire à la lecture limpide au delà des mots, à l'émotion toujours intense. Ce résultat, c'est l'aboutissement d'un patient travail, d'une démarche étalée sur une ou deux années avec des enfants d'une ville, français issus de quartiers défavorisés et d'autres en provenance d'une ville étrangère. Rassemblés autour d'un projet de création, ils se sont embarqués pour un long et passionnant périple à la découverte de leurs capacités d'imagination, d'écoute, de convivialité, et de solidarité avec les autres. Tous les autres : leurs copains comédiens comme leurs camarades d'école, les membres de leur famille comme les gens de leurs quartiers ou les habitants de leur ville. Les enfants comédiens entraînent avec eux des individus qui hors de ce contexte, sans ce prétexte n'auraient peut-être jamais été réunis et n'auraient sans doute jamais partagé quelque chose ensemble. Tout un public participe à l'aventure de ces enfants comédiens, la relaie, la prolonge, lui donne d'autres dimensions.
Ainsi, cette année à Feyzin, différentes actions ont accompagné, jalonné l'avancée du projet. Cours de théâtre, répétitions publiques, exposition de photos d'enfants participant au projet, rencontre avec un groupe de femmes du centre social... Pendant que des enfants s'exprimaient sur scène, d'autres se transformaient en journalistes chargés de restituer le travail des comédiens auprès des classes, enseignants et parents, tandis-que d'autres encore devenaient décorateurs au sein d'un atelier d'arts plastiques et enrichissaient de leurs propositions la recherche théâtrale. Tous les enfants, d'une manière ou d'une autre ont eu la possibilité d'être acteur dans ce projet. Pour un temps, ils ont cessé d'opposer le comédien auréolé et adulé au spectateur anonyme et passif. Chacun a contribué à la réussite du projet en trouvant une place spécifique et en endossant un rôle original. Le comédien comme les autres, le comédien pas plus que les autres. Avec cette démarche, les enfants comédiens sont à même de susciter d'autres envies, de faire naître d'autres désirs que celui banal et improbable, d'accéder au rang de star.
Sans texte préétabli, partant de quelques situations quotidiennes évidentes ou de thèmes d'actualité (partage des biens, pouvoir, oppression, violence...) proposés aux comédiens et qu'ils mettent en jeu, Christiane Véricel esquisse, tire de cette matière première et vivante des personnages dont les traits sur ses indications, comme par touches successives, s'affirment progressivement en dévoilant la sensibilité du comédien et mettant en valeur sa personnalité et sa culture. Alliant musique, texte, images, le spectacle s'ébauche peu à peu. un fil conducteur permettra de le structurer définitivement. Commencera alors la dernière phase de la création, le travail de répétition proprement dit pour que le comédien sur scène face au public retrouve la sensation originelle et la transmette intacte au spectateur. Comment ne pas enfermer le comédien sans pour autant le laisser s'échapper ? Comment être à son écoute, lui laisser suffisamment de champ pour lui permettre de s'exprimer et de contribuer à la création tout en lui donnant des consignes suffisamment claires et précises pour qu'il parte dans la direction voulue par le metteur en scène ? La démarche de création qu'a choisie Christiane Véricel la confronte en permanence à ce paradoxe. Une telle démarche est exigeante, surtout avec des comédiens enfants et demande pour aboutir beaucoup de lucidité, de vigilance, de rigueur et de ténacité. De l'autorité en somme, mais au sens premier du terme qui veut dire : faire grandir. Lorsque l'on assiste à une répétition d'Image Aiguë, on se dit qu'assurément Christiane Véricel a cette autorité là... "Caponino", le dernier spectacle d'Image Aiguë bouclait un triptyque. Le premier volet s'intitulait : "Nits" ou comment acquérir les biens d'autrui, le second : "Adama" portait sur le partage des biens et de la terre et enfin "Caponino" sur les comportements liés au pouvoir. Poursuivant sa recherche autour des thèmes du pouvoir et de la convoitise, pour son prochain spectacle "La Moitié du Ciel" Christiane Véricel explorera le thème du bonheur dans ses rapports au conflit. Le bonheur est-il la source ou le résultat du conflit ? Que faut-il posséder , le prendre à qui et dans quelle proportion pour être heureux ? Ce spectacle portera moins sur la dynamique du conflit que sur ses prémices et conséquences. De toute façon, il devrait y avoir du bonheur sur la scène comme dans la salle.

Christian Devèze