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N°10
Têtes Raides
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Magma
Pez Ner
Turak Théâtre |
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© Christian Ganet
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La
Cie Image Aigüe
en
résidence à Feyzin
La
compagnie Image Aiguë dirigée par Christiane Véricel
est en résidence à Feyzin depuis novembre 95.
Au fil de la saison passée, Christiane Véricel a mené
un projet théâtral dont l'aboutissement sera la création
d'un nouveau spectacle en novembre prochain intitulé : "La
moitié du ciel" avec la participation d'enfants et d'adolescents
feyzinois. Ce projet est aujourd'hui suffisamment avancé pour
en rendre compte et tenter à cette occasion, de parler du travail
de Christiane Véricel. |
Le social et l'artistique ont la réputation d'uncouple maudit.
Du gala de soutien avec enfoirés de luxe, aux travaux de fin
de stage érigés en création mondiale, en passant
par l'action socio-cultu(r)elle d'une star venue se dépayser
en banlieue, les exemples foisonnent de tentatives avortées
ou d'accouchements monstrueux. Entre "l'art pour tous" et
"le tout est art", il y a un espace intersidéral
traversé par de drôles d'extra-terrestres en augmentation
constante depuis un demi-siècle et qui n'ont jamais dû
se poser sur notre planète, tant semble grande leur ignorance
des réalités humaines en général et de
l'acte artistique en particulier.Concilier
action sociale et démarche artistique, c'est louvoyer sans
cesse pour éviter deux écueils. D'un côté,
un véritable travail d'insertion mais avec au bout du compte
un produit esthétiquement pauvre. De l'autre, une uvre
d'art intéressante, voire passionnante, mais de faible impact
sur ceux à qui elle est destinée.
Depuis 83, d'ateliers en créations, de créations en
résidences, Christiane Véricel a ouvert une voie singulière
et originale montrant qu'il est possible d'inscrire une pratique artistique
dans des projets sociaux à long terme. Et à l'heure
où le soi-disant "Théâtre élitaire
pour tous" fout le camp à la Vitez grand V,
la cité a plus que jamais besoin de telles expériences
théâtrales. Car c'est bien de théâtre dont
il est d'abord question avec Christiane Véricel et si ses préoccupations
en résonance avec l'actualité sont d'ordre social, sa
pratique est avant tout artistique. A voir "Caponino", sa
dernière création avant la présentation prochaine
de "La moitié du ciel" on est surpris par la qualité
du spectacle et par le jeu des comédiens. De la part d'une
compagnie professionnelle, c'est une exigence minimale. Bien sûr,
sauf qu'ici les comédiens sont des enfants ou des adolescents
et que la plupart d'entre eux n'étaient jamais montés
sur une scène quelques mois plus tôt. Mieux encore, ces
enfants et ces adolescents sont de différentes nationalités,
de différentes cultures et sur scène, ils parlent leur
langue d'origine, sans que pour autant en soit occultée la
compréhension du spectateur. La communication passant alors
par l'expression, l'intonation, la musique, les images. Ce qui est
offert aux spectateurs c'est un théâtre polyglotte, polysémique
et pluridisciplinaire à la lecture limpide au delà des
mots, à l'émotion toujours intense. Ce résultat,
c'est l'aboutissement d'un patient travail, d'une démarche
étalée sur une ou deux années avec des enfants
d'une ville, français issus de quartiers défavorisés
et d'autres en provenance d'une ville étrangère. Rassemblés
autour d'un projet de création, ils se sont embarqués
pour un long et passionnant périple à la découverte
de leurs capacités d'imagination, d'écoute, de convivialité,
et de solidarité avec les autres. Tous les autres : leurs copains
comédiens comme leurs camarades d'école, les membres
de leur famille comme les gens de leurs quartiers ou les habitants
de leur ville. Les enfants comédiens entraînent avec
eux des individus qui hors de ce contexte, sans ce prétexte
n'auraient peut-être jamais été réunis
et n'auraient sans doute jamais partagé quelque chose ensemble.
Tout un public participe à l'aventure de ces enfants comédiens,
la relaie, la prolonge, lui donne d'autres dimensions.
Ainsi, cette année à Feyzin, différentes actions
ont accompagné, jalonné l'avancée du projet.
Cours de théâtre, répétitions publiques,
exposition de photos d'enfants participant au projet, rencontre avec
un groupe de femmes du centre social... Pendant que des enfants s'exprimaient
sur scène, d'autres se transformaient en journalistes chargés
de restituer le travail des comédiens auprès des classes,
enseignants et parents, tandis-que d'autres encore devenaient décorateurs
au sein d'un atelier d'arts plastiques et enrichissaient de leurs
propositions la recherche théâtrale. Tous les enfants,
d'une manière ou d'une autre ont eu la possibilité d'être
acteur dans ce projet. Pour un temps, ils ont cessé d'opposer
le comédien auréolé et adulé au spectateur
anonyme et passif. Chacun a contribué à la réussite
du projet en trouvant une place spécifique et en endossant
un rôle original. Le comédien comme les autres, le comédien
pas plus que les autres. Avec cette démarche, les enfants comédiens
sont à même de susciter d'autres envies, de faire naître
d'autres désirs que celui banal et improbable, d'accéder
au rang de star.
Sans texte préétabli, partant de quelques situations
quotidiennes évidentes ou de thèmes d'actualité
(partage des biens, pouvoir, oppression, violence...) proposés
aux comédiens et qu'ils mettent en jeu, Christiane Véricel
esquisse, tire de cette matière première et vivante
des personnages dont les traits sur ses indications, comme par touches
successives, s'affirment progressivement en dévoilant la sensibilité
du comédien et mettant en valeur sa personnalité et
sa culture. Alliant musique, texte, images, le spectacle s'ébauche
peu à peu. un fil conducteur permettra de le structurer définitivement.
Commencera alors la dernière phase de la création, le
travail de répétition proprement dit pour que le comédien
sur scène face au public retrouve la sensation originelle et
la transmette intacte au spectateur. Comment ne pas enfermer le comédien
sans pour autant le laisser s'échapper ? Comment être
à son écoute, lui laisser suffisamment de champ pour
lui permettre de s'exprimer et de contribuer à la création
tout en lui donnant des consignes suffisamment claires et précises
pour qu'il parte dans la direction voulue par le metteur en scène
? La démarche de création qu'a choisie Christiane Véricel
la confronte en permanence à ce paradoxe. Une telle démarche
est exigeante, surtout avec des comédiens enfants et demande
pour aboutir beaucoup de lucidité, de vigilance, de rigueur
et de ténacité. De l'autorité en somme, mais
au sens premier du terme qui veut dire : faire grandir. Lorsque l'on
assiste à une répétition d'Image Aiguë,
on se dit qu'assurément Christiane Véricel a cette autorité
là... "Caponino", le dernier spectacle d'Image Aiguë
bouclait un triptyque. Le premier volet s'intitulait : "Nits"
ou comment acquérir les biens d'autrui, le second : "Adama"
portait sur le partage des biens et de la terre et enfin "Caponino"
sur les comportements liés au pouvoir. Poursuivant sa recherche
autour des thèmes du pouvoir et de la convoitise, pour son
prochain spectacle "La Moitié du Ciel" Christiane
Véricel explorera le thème du bonheur dans ses rapports
au conflit. Le bonheur est-il la source ou le résultat du conflit
? Que faut-il posséder , le prendre à qui et dans quelle
proportion pour être heureux ? Ce spectacle portera moins sur
la dynamique du conflit que sur ses prémices et conséquences.
De toute façon, il devrait y avoir du bonheur sur la scène
comme dans la salle.
Christian
Devèze
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