UNE PRIÈRE POUR PHILIP K. DICK
Urbik / Orbik, par Joris Mathieu
La magie, l’absurde, le récit, le roman, la poésie, le monde réel s’emparent tous les soirs des scènes des théâtres, et des mondes fantastiques, imaginaires, y sont créés… Mais la science-fic-tion ? La science-fiction, la SF, est la spécialité de la compagnie Haut et Court. Les spectateurs lyonnais se souviennent de l’adaptation des Anges mineurs d’Antoine Volodine ou, plus récemment, de La Sphère d’or, inspirée de René Barjavel et d’Erle Cox… et des mises en scène spectaculaires signées Joris Mathieu. Urbik / Orbik est la dernière création de la compagnie en résidence depuis 5 années à Vénissieux, 5 années de rencontres avec les habitants, de présence dans les cités, les marchés, de spectacles in situ, et 5 années pendant lesquelles la compagnie Haut et Court a su déployer son art de la scène et exercer sa maîtrise des technologies ultramodernes – on parle beaucoup de théâtre numérique… Joris Mathieu s’est inspiré, cette fois, de Philip Kindred Dick, auteur phare du genre, en commandant au romancier Lorris Murail un texte en partie biographique, pour ensuite l’adapter à ses visions. Rencontre avec Joris Mathieu.
Quelle histoire allez-vous raconter ?
Nous avons demandé à Lorris Murail de raconter une histoire à partir de la vie de Philip K. Dick, car avant même la littérature il y a sa pensée, labyrinthique. Selon lui, la logique ne résiste pas à tout, la réalité vole en éclats lorsque les logiques incompatibles s’affrontent. Il s’agit d’une pensée sans doute schizophrénique, née de l’histoire de son début de vie. Il est né avec une sœur jumelle, mais leur mère n’avait pas assez de lait pour les nourrir et la petite fille est morte. Philip K. Dick a préféré refuser de se culpabiliser, en affirmant que c’était lui qui était mort et que sa sœur vivait.
Un rapport à la réalité totalement distordu, dès le départ…
Il est l’homme seul qui refuse le monde tel qu’il s’impose. Il soutient l’hypothèse que nous sommes conservés, quelque part, dans un état de semi-mort, et que nous rêvons collectivement l’univers. À l’intérieur de cette illusion que nous construisons, il affirme que nous sommes manipulés, et que la révélation un jour ou l’autre va nous apparaître… et ce sera alors tout le réel, construit par la littérature, qui s’effondrera. Il prédit ainsi le chaos, mais pas pour s’en plaindre, puisqu’il faudra bien que tombent les masques, ce qu’on appelle “réalité”, pour qu’enfin apparaisse notre tristesse ontologique et que nous commencions la construction d’un nouveau monde.
La frontière floue entre la fiction et la réalité, c’est un thème que n’a pas fini d’interroger la littérature. En quoi la fiction peut-elle influencer le réel ?
D’abord, si l’on parle de la SF de K. Dick, il s’agit d’un regard à la fois malade, puisque schizophrénique et paranoïaque, et visionnaire. Bien souvent, la SF peut être considérée comme une préfiguration du réel, et d’ailleurs les chercheurs lisent aussi des romans… Notre rapport à la robotique, la virtualisation des rapports sociaux, les neurosciences, la biotique, tout cela avait été imaginé par des écrivains avant de se produire. Philip K. Dick imagine l’homme mutant, humain déshumanisé, fabriqué par l’homme ; c’est en train de se produire. Mais il ne faut pas résumer cette prescience à une vision de l’effroi, il y a aussi le goût du vivre ensemble, la nature authentique de l’humain.
Le titre de ce spectacle, Urbik / Orbik, est intrigant
D’abord, j’ai voulu marquer la dualité du personnage, le corps imaginaire et le corps réel, les mondes jumeaux… Bien sûr, c’est aussi une allusion au roman peut-être le plus connu de Philip K. Dick, Ubik, et à la prière urbi et orbi, “à la ville et à l’univers”, que le pape prononce, chaque année, du balcon de la basilique Saint-Pierre de Rome, au Vatican.
Il se prenait pour le pape ?
Le pape de la SF, oui ! Il a pu avoir ce sentiment, mais il y croyait sans y croire, il ne s’est jamais pris pour Ron Hubbard. Le mysticisme de Philip K. Dick n’est pas lié au pouvoir, mais c’est bien plutôt une quête personnelle, en faisant appel à la philosophie, à la littérature, à la science…
Qu’est-ce qui vous a amené à travailler sur cet auteur ?
Nous sommes revenu en toute logique à K. Dick après le questionnement du réel avec Antoine Volodine. Et puis, les outils de fabrication de l’illusion développés lors des créations des Anges mineurs étaient à l’éviden-ce adaptés. Notre préoccupation dramaturgique, ici, sera pourtant d’inviter le spectateur à considérer la scène comme une nouvelle réalité. Puis, dans une construction et des codes narratifs qui se rapprocheront du cinéma, à un moment, il y aura l’explosion du réel…
Les 12 et 13 janvier au Théâtre de Vénissieux - Les 24 et 25 janvier à la Comédie de Valence Le 23 février à l’Arc, scène nationale du Creusot - Du 3 au 5 avril à la Comédie de Saint-Étienne Du 24 au 28 avril aux Subsistances à Lyon
Étienne Faye
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